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La liste rouge: un signal d’alarme

Les paysans maliens, gardiens de leur passé
Samuel Sidibé, directeur du musée de Bamako (Mali).
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Un archéologue explique à des paysans maliens l’importance de préserver les sites.





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Mali



La liste rouge: un signal d’alarme

Huit catégories d’objets archéologiques africains sont aujourd’hui particulièrement menacées par le pillage: les terres cuites nok, les terres cuites et bronzes d’Ifé, les statues en pierre d’Esie (Nigéria), les terres cuites, bronzes et poteries de la vallée du Niger (Mali), les terres cuites, bronzes et poteries du système des sites de Bura (Niger et Burkina Faso), les statues en pierre du nord du Burkina Faso, les terres cuites du nord du Ghana et de la Côte-d’Ivoire, les terre cuites et bronzes dits sao (Cameroun, Tchad, Nigeria).
L’I
COM (Conseil international des musées), une ONG qui entretient des relations étroites avec l’UNESCO, a dressé une Liste rouge incluant tous ces objets. Elle doit servir de «signal d’alarme» pour les musées, les marchands, la police et les douanes sur le trafic des œuvres d’art.
Outil d’information et de contrôle, laListe rouge présente, pour chaque catégorie d’objets, leur provenance et leurs caractéristiques physiques, ainsi que les législations nationales et internationales qui les protègent.




«Restituer au pays qui
l’a produit telle œuvre d’art ou tel document, c’est permettre à un peuple de recouvrer
une partie de sa mémoire et de son identité, c’est faire la preuve que… se poursuit toujours le long dialogue des civilisations.»

Amadou-Mahtar M’Bow, ancien Directeur général de l’UNESCO (1921-)

L’ensemble de la population malienne, dont les paysans, mène depuis 20 ans une véritable guerre contre le pillage. A la tête de ce combat: le président Alpha Oumar Konaré.

Aujourd’hui, le site archéologique de Jenné-Jeno n’est plus pillé. Non loin de là, les villageois de Nombori ont créé leur propre musée, comme les habitants de Fombori, dans la région de Mopti. Tous auraient pu être tentés par le pillage pour améliorer leurs conditions de vie difficiles mais, désormais, ils sont conservateurs! Les efforts déployés par le Mali, ces deux dernières décennies, n’ont pas été vains, même si le pillage archéologique est loin d’être éradiqué.
Il remonte aux années 1970. Auparavant, le commerce des objets d’art concernait essentiellement les statuettes et masques en bois, les seuls à posséder une valeur esthétique et marchande en Occident. Très vite, le pillage a pris des proportions dramatiques. A tel point que le Mali est, avec le Nigeria et le Niger, l’un des pays d’Afrique de l’Ouest dont le patrimoine archéologique a le plus souffert du pillage et du trafic illicite.
Selon une étude menée en 1989 par l’Institut des sciences humaines de Bamako, 17% des 834 sites répertoriés dans le pays dogon ont été victimes de ce vandalisme, et 2% sont à jamais perdus pour la recherche. Dans le delta intérieur du Niger, les centaines de statuettes en terre cuite, dites de «Djenné», du nom de la ville
1 proche du site archéologique de Jenné-Jeno, sont dispersées à travers le monde dans les collections privées et les musées. Les fameuses statuettes «Bankoni», du nom d’un village dans la banlieue de Bamako, partagent leur sort. Tout comme les figurines en bronze, d’une valeur archéologique inestimable, provenant des sites du Méma, dans la région de Ségou.

La Belgique, plaque-tournante du trafic
Le génie de nos anciennes civilisations de tradition orale s’est exprimé essentiellement par le biais de la statuaire, l’une de nos sources d’information les plus précieuses sur le passé. Une des rares statuettes trouvées lors d’une fouille scientifique du site de Jenné-Jeno a révélé, par exemple, la pratique de l’inhumation en jarre et d’autres traditions animistes. Mais nous ne savons toujours rien des «Bankoni», si ce n’est qu’elles datent du xive et xve siècles. Elles ont toutes été découvertes par des pilleurs. Ces anciennes cultures, qui nous ont légué ce patrimoine, resteront mystérieuses, bien qu’un grand nombre de pièces se retrouvent sur le marché de l’art.
Celui-ci est essentiellement alimenté par de prétendus antiquaires qui s’approvisionnent auprès de leurs propres réseaux de pilleurs, des paysans ou des bandes organisées. Les antiquités sont exportées vers la France, les Etats-Unis et surtout la Belgique, plaque tournante de ce commerce.
La gravité de la situation est apparue très vite aux yeux des autorités maliennes. Sous l’impulsion de l’actuel président Alpha Oumar Konaré, qui fut responsable du patrimoine historique et ethnographique de 1976 à 1978, puis ministre de la culture de 1978 à 1980, un cadre juridique permettant une lutte efficace contre le pillage et le trafic a été élaboré. Une série de lois ont été adoptées à partir de 1985. En 1987, le Mali a ratifié la Convention de l’U
NESCO de 1970 (voir p. 21).

Des villageois au service de la gendarmerie
Mais comment impliquer la population? Une série de rencontres, regroupant de 50 à 100 personnes issues de toutes les catégories sociales ont été organisées, surtout dans les régions les plus touchées. Elles ont permis d’expliquer la portée des nouvelles lois et l’importance des sites pour notre histoire nationale et notre identité culturelle. Ce n’était pas toujours facile. Les populations rurales, victimes de sécheresses répétées depuis 1974, ne comprenaient pas ou n’acceptaient pas toujours le sens de notre démarche. Mais nous avons persévéré. En 1993, nous avons franchi une nouvelle étape: à Bandiagara, Djenné et Tombouctou, des missions culturelles ont favorisé la participation des villageois à la protection de leur patrimoine. Résultat: les habitants des environs de Djenné et de Tenenkou ont récemment monté une pièce de théâtre et une exposition temporaire expliquant leur démarche. Certains se sont mis au service de la gendarmerie pour assurer la protection des sites archéologiques.
En milieu urbain, la presse a contribué à la sensibilisation. L’exposition Vallées du Niger, au Musée National de Bamako, en 1994, a révélé au public notre extraordinaire richesse archéologique et souligné les dangers qui la menacent. Le Mali n’a pas hésité à procéder à des arrestations et à condamner à des peines d’emprisonnement pour montrer la gravité du pillage et du trafic.
Mais la lutte sur le plan national ne pouvait aboutir aux résultats escomptés tant que la demande du marché international restait forte. La coopération internationale s’imposait. Dans le cadre de la Convention de l’U
NESCO de 1970, le Mali et les Etats-Unis ont signé, en 1997, un accord de restriction à l’importation illicite du patrimoine archéologique de la Vallée du Niger et des objets issus des grottes tellem des falaises de Bandiagara2. C’est un cas unique sur le continent africain. Le Mali souhaiterait établir une coopération bilatérale avec d’autres pays importateurs, comme la France, qui est déjà partie à la Convention de l’UNESCO, ou encore la Suisse et la Belgique, quand elles l’auront ratifiée.
Pour ce qui concerne la coopération professionnelle, le Mali a participé aux ateliers régionaux organisés par l’I
COM (Conseil international des musées) à Arusha en 1993, à Bamako en 1994 et à Kinshasa en 1995, avec la participation de responsables de musées, de la police et des douanes. En 1997, le Mali était également présent à l’atelier international d’Amsterdam, dont l’objectif était de renforcer la solidarité entre les pays sources et les pays importateurs. C’est au cours de cette réunion que la Liste rouge de l’ICOM a été établie (voir encadré).
La solidarité internationale est indispensable pour contrôler le marché illicite, développer les recherches archéologiques et mettre en place des programmes d’éducation. La faiblesse des ressources humaines et financières d’un pays comme le Mali, confronté par ailleurs à la pauvreté, ne lui permet pas de mettre en œuvre tous les programmes indispensables pour arrêter le pillage. Il faut dire non à l’égoïsme. Le patrimoine des pays pauvres mérite autant de respect que celui des pays riches. La bataille est loin d’être gagnée.



1. Inscrite sur la Liste du patrimoine mondial de l’UNESCO, en 1988.
2. Les falaises de Bandiagara (pays Dogon) ont été inscrites sur la Liste du patrimoine mondial en 1989.

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