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Les totems rentrent à la maison
Stephen Kinzer, journaliste au New York Times.
photo
Musée des Indiens d’Amérique (Smithsonian Institute) à New York.






«L’un des deux bouddhas d’or, trouvés dans la chambre de l’empereur du Palais d’été à Pékin (…) fut attribué à Napoléon III. L’autre revint aux Anglais… Nous étions les vainqueurs, en conséquence, tous les objets de valeur appartenaient à nos nations.»

Comte d’Hérisson,
chef des forces anglo-françaises en Chine (1839-1898)









Les musées américains
détiendraient les restes humains
d’environ 500 000 Indiens
Communautés indiennes et musées américains se respectent aujourd’hui mutuellement depuis qu’une loi permet aux tribus de récupérer les objets et les restes humains de leurs ancêtres.

Voici plus d’un an, plusieurs clans de la tribu indienne des Tlingits, au sud-est de l’Alaska, se sont rassemblés, dans le froid, pour une cérémonie que bien peu auraient imaginé possible. Une statue de castor en bois sculpté, essentielle pour l’histoire et la culture des Tlingits, leur était restituée après un siècle d’absence.
Cette sculpture avait orné jadis la proue d’un canoë de guerre qui ravitaillait les clans après le bombardement de leurs villages par la marine américaine, en 1881. Plus tard, un membre de la tribu l’avait vendue de sa propre initiative à un collectionneur de passage, et le castor avait disparu.
En 1998, un ancien de la tribu visite les réserves de l’American Museum of Natural History à New York. Soudain, il entend «une voix intérieure» qui l’appelle vers une étagère. Quelle n’est pas sa surprise de découvrir… le castor.
S’appuyant sur une loi révolutionnaire, adoptée il y a dix ans, les Tlingits ont exigé la restitution du castor, et le musée a accédé à leur demande. «Le jour de sa restitution, tout le village était présent. Les gens pleuraient. Pour nous, cette sculpture n’est pas seulement de l’art, explique Leonard John, qui a œuvré au retour du castor. Plus profondément, elle a une dimension spirituelle et un pouvoir de guérison. Avec la dispersion de nos objets, un vide s’était créé. Nous avions perdu notre honneur et nos valeurs. Nous étions confrontés à de graves problèmes sociaux, comme le suicide et l’alcoolisme. Depuis leur restitution, les gens ont le sentiment que leur honneur et leur dignité leur ont aussi été restitués. Toutes les plaies ne sont pas refermées, mais le processus de guérison est entamé.»
Cette loi pour la protection des sépultures indiennes et la restitution de leurs objets (Native American Graves Protection and Repatriation Act) a été signée par le Président George Bush en novembre 1990, au terme de longues années de négociations entre scientifiques, conservateurs et communautés indiennes. Elle tente de réconcilier deux systèmes de valeurs radicalement différents, l’un fondé sur la primauté de la raison et de la science, et l’autre sur des valeurs spirituelles et religieuses.
La loi impose à tous les musées et organismes fédéraux possédant des dépouilles ou des objets indiens dans leurs collections d’en dresser un inventaire, d’identifier les tribus d’origine et de signaler ceux-ci auprès des tribus descendantes. Les musées américains détiendraient les restes humains d’environ 500 000 Indiens ainsi que des millions d’objets. Selon le National Park Service, depuis que cette loi existe, environ 20 000 lots de dépouilles et plus de 385 000 objets ont été restitués.
D’après les spécialistes, ces chiffres élevés seraient trompeurs, car ils dénombrent la moindre perle ou débris de poterie d’une sépulture. Mais on y trouve aussi des centaines d’objets très importants, de grande beauté, qui comptent parmi les fleurons des musées.
«Certains pensent que la religion chercherait ici à reprendre ses droits sur la science, déclare le président de la Society for American Archeology, Keith Kintigh. Nous, nous considérons que les droits de la communauté indienne existent, mais que la recherche scientifique est, elle aussi, légitime. Il s’agit de trouver un équilibre. C’est exactement ce que tente de faire cette loi. Et selon moi c’est une réussite.»
«Prenez ces magnifiques récipients en argile, ensevelis voilà mille ans, ajoute-t-il. Pour certains, la place de ces objets serait sous terre, auprès des dépouilles. Mais la plupart des musées de collections indiennes exposent aussi des objets funéraires. Ce sont d’extraordinaires témoignages de l’épanouissement d’une culture. Et il n’est pas rare qu’ils servent de modèles pour ressusciter ou développer des styles artistiques traditionnels.»
Depuis dix ans, les représentants officiels des tribus multiplient les rencontres avec les conservateurs, qui ont appris à regarder leurs collections d’un œil nouveau. De leur côté, les Indiens reconnaissent que mieux vaut, parfois, laisser les objets dans les musées où ils peuvent être vus et admirés. Dans certains cas, ils ont autorisé les musées à garder des objets sacrés, à la condition qu’ils soient manipulés de façon particulière. Certains ne doivent pas être exposés au public, d’autres peuvent l’être à condition d’être orientés dans une certaine direction. D’autres, enfin, doivent être régulièrement saupoudrés de tabac ou de pollen de maïs.
Le Field Museum à Chicago, qui détient la plus importante collection d’objets indiens, en a restitué une douzaine ces dernières années. Il s’apprête aujourd’hui à rendre à la tribu Cape Fox en Alaska l’une de ses pièces majeures: un poteau totémique représentant un aigle, l’oiseau du tonnerre et un ours. Il avait été pris dans un village abandonné, en 1899. «Le but de la loi n’a jamais été de vider les musées, mais de permettre la restitution d’un petit nombre de pièces fondamentales qui n’auraient jamais dû quitter leur lieu d’origine», explique le conservateur du Field Museum, Jonathan Haas.
Cette restitution ne se fait pas sans difficulté. De nombreuses tribus n’ont pas les moyens financiers d’entamer la procédure. D’autres sont tellement absorbées par la protection de leurs cimetières endommagés par les inondations et les travaux de voirie, qu’elles n’ont pas la force de s’occuper d’objets bien à l’abri dans les musées. De plus, certains qu’elles aimeraient récupérer, ont été traités chimiquement, parfois à l’arsenic, ce qui les rend toxiques et impropres aux cérémonies.

Le droit des Indiens à récupérer leurs objets sacrés
Des chefs de tribu affirment que tous les objets issus de cultures non-européennes sur le territoire nord-américain appartiennent aux Indiens. La loi de 1990, cependant, rejette cette opinion dite «pan-indienne». Elle stipule que pour réclamer valablement un objet ou une dépouille, une tribu doit prouver qu’elle est une «descendante directe» de la tribu propriétaire.
Du coup, la loi favorise certaines tribus. Celles du Sud-Ouest des États-Unis, comme les Hopis et les Navajos, ont préservé leur culture sans discontinuité au fil des siècles, si bien qu’ils n’ont aucun mal à étayer leur demande. D’autres tribus, par contre, celles en particulier qui ont été décimées par les vagues successives de colons européens, à l’Est, ont plus de difficulté à prouver qu’elles descendent de tribus plus anciennes.
Un autre conflit oppose les tribus qui veulent récupérer des dépouilles vieilles de milliers d’années aux scientifiques qui veulent les étudier parce qu’elles recèlent des éléments essentiels pour l’histoire des migrations sur le continent américain. Mais beaucoup de conservateurs reconnaissent que les Indiens ont le droit de récupérer leurs objets sacrés et les ossements de ceux qu’ils peuvent légitimement tenir pour ancêtres.
Pour Rick West, un Indien Cheyenne, conservateur du très prestigieux National Museum of the American Indian du Smithsonian Institute, à New York, cette évolution des mentalités est l’apport majeur de cette loi. Son musée a restitué environ 2 000 objets à des tribus indiennes des Etats-Unis, du Canada et d’Amérique du Sud.
«En tant qu’institutions culturelles, il est de l’intérêt des musées qui abritent ces objets de soutenir ces cultures et de les aider à affronter le futur, avance West. Les musées ont eux-mêmes profité du processus de restitution. Même une collection aussi importante que la nôtre n’est que sommairement documentée. Or, nous avons eu la visite d’Indiens qui, de fait, ont pu nous en apprendre beaucoup sur les objets qui resteront au musée.»
«Quand cette loi a été promulguée en 1990, beaucoup de musées ont cédé à l’affolement, poursuit-il. Aujourd’hui, les choses se sont tassées. De part et d’autre, on a agi avec mesure et prudence. Tant les communautés indiennes que les musées ont tiré leur épingle du jeu. Cette loi n’est pas restée lettre morte. Son impact est réel.»

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