
Fragment d’un vase à boire, signé Eurphronios, restitué par
le musée Getty à l’Italie, en 1999.
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«Mon
action en Grèce a été motivée par le désir d’assurer
à la Grande-Bretagne et à l’Europe entière la meilleure connaissance
possible, fondée sur les œuvres les plus exceptionnelles.»
Lord
Elgin, diplomate anglais (1766-1841), à propos du transfert à Londres
des frises du Parthénon
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Restitution
d’antiquités, politique d’achats plus «éthique»… Longtemps
stigmatisé pour son absence de scrupules, le musée Getty, en Californie,
opère un revirement. Son exemple sera-t-il suivi?
Le 5 février
1999, Marion True débarque à l’aéroport de Rome. Conservatrice
au Département des antiquités du prestigieux musée J. Paul Getty
de Malibu (Californie), elle vient restituer trois joyaux à l’Italie. Le premier,
un vase à boire du Ve siècle avant
J.-C., orné de scènes de la guerre de Troie, porte les signatures du
céramiste Euphronios et du peintre Onesimos. Depuis deux ans, l’Italie, qui
a établi que ce vase a été volé à Cerveteri, dans
le Latium, réclame son retour. Le deuxième, un torse du dieu Mithra,
a été acheté en 1982 à un marchand européen qui
certifiait que la sculpture se trouvait en Angleterre depuis longtemps. Or, elle
provient d’une collection privée italienne. Le troisième, une tête
d’adolescent acquise avec la collection Lawrence et Barbara Fleischman, a été
volé dans la réserve d’une fouille archéologique, à Venosa.
En prenant ses fonctions, en 1986, Marion True assumait la responsabilité
d’une collection de 50 000 objets antiques et endossait un lourd héritage:
depuis toujours, le Getty était critiqué pour sa politique d’acquisitions
peu scrupuleuse. Marion True n’allait pas tarder à affirmer sa différence.
En 1988, un marchand américain, Peg Goldberg, lui propose, pour 20 millions
de dollars, des mosaïques byzantines du vie siècle, volées dans
l’église Panagia Kanakaria à Chypre. Marion True alerte le département
des Antiquités chypriote, qui obtiendra la restitution de ces œuvres.
L’affaire
du kouros embarrasse le Getty
Malgré
cette première initiative, Murray McClellan, de l’Université de Boston,
stigmatisait encore le Getty, en 1994, pour son «manque de respect criant»
du code déontologique de l’American Association of Museums.
Mais l’une des affaires les plus embarrassantes reste celle du kouros, une statue
grecque de jeune homme, datée du VIe siècle avant
J.-C. Achetée à un marchand suisse, en 1983, pour sept à neuf
millions de dollars, le kouros était accompagné d’une lettre d’Ernst
Langlot, un universitaire allemand, attestant qu’il provenait d’une collection suisse.
Or, cette lettre portait un code postal en usage à partir des années
70. Il s’agissait donc d’un faux. En 1990, un historien d’art soulignait de troublantes
similitudes entre le kouros du Getty et un buste «fabriqué» à
Rome, en 1985, par un faussaire italien. Le Getty acheta ce buste et soumit les deux
objets à ses propres experts sans qu’ils parviennent à en tirer des
conclusions. Aujourd’hui encore, l’authenticité du kouros reste controversée.
En 1995, le musée annonce qu’il «consacrera dorénavant ses ressources
et son énergie à des projets internationaux dans les domaines de la
conservation, de l’éducation et de la recherche, comme l’écrit Marion
True. (Ces projets) se concrétiseront par des expositions et des publications,
et permettront des échanges et des prêts à long terme avec des
musées du monde entier». Le Getty s’engage, à compter de novembre
1995, à modifier radicalement sa politique d’acquisitions. «Nous ne
traiterons qu’avec des collections reconnues mondialement, afin d’éviter toute
affaire de provenance douteuse», explique Marion True dans The Art Newspaper.
Le Getty aurait-il senti le vent tourner? Depuis des années, l’Archeological
Institute of America et d’autres organisations jettent l’anathème sur les
musées, les collectionneurs et les marchands négligents. Ces critiques
ont un impact certain: désormais, l’opinion est favorable à la protection
des patrimoines culturels du monde entier, tandis que les pays sources – la Turquie,
l’Italie, la Grèce et la Chine, par exemple – intentent des procès
à des collectionneurs américains. Dans leur propre intérêt,
les musées y regardent à deux fois avant d’acquérir une pièce
douteuse.
Quid
des pièces volées avant 1995?
Pour
beaucoup, le revirement du Getty est encore trop timide. Ricardo Elia, par exemple,
de Archeology Magazine écrit : «La notion de “provenance documentée”
renvoie à l’historique de la propriété d’un objet, et non à
sa “provenance archéologique”, c’est-à-dire aux circonstances de sa
découverte. La nouvelle ligne de conduite du Getty ne requiert pas les preuves
qu’un objet a été sorti légalement de son pays d’origine. Cette
politique devrait empêcher l’acquisition d’antiquités volées
après novembre 1995, mais elle n’empêche pas le musée d’acheter
des pièces sorties illégalement avant cette date».
La décision la plus controversée de Marion True concerne la collection
Fleischman – environ 300 objets de l’âge de bronze et de l’antiquité
grecque, romaine et étrusque –, estimée à 80 millions de dollars
en 1996. Elle a été exposée au Getty et au Cleveland Museum
of Art en 1994 et 1995. La date butoir de novembre 1995 a-t-elle été
choisie en fonction de l’achat de cette collection? Pourquoi pas 1970, année
de la Convention de l’Unesco, ou 1983, date de sa ratification par les Etats-Unis?
Selon Marion True, la donation de la collection Fleischman au Getty n’a fait l’objet
d’aucun arrangement préalable. «Cette acquisition est parfaitement conforme
à notre politique», expliquait-elle, dans The Art Newspaper, en 1996,
soulignant même que le musée avait refusé des pièces acquises
par les Fleischman après l’exposition de 1995.
La
restitution, seule réponse légitime
La
tête d’adolescent, l’une des trois pièces restituées à
l’Italie, appartenait à cet ensemble. Et sa provenance – un vol sur le site
de fouilles de Venosa – était bel et bien «documentée».
Le pire, cependant, pourrait être encore à venir. Des chercheurs du
Museum of Archeology and Anthropology de l’Université de Cambridge ont montré
que 92 % des pièces mentionnées au catalogue de la collection n’avaient
pas de source archéologique connue, et que 70 % des objets montrés
lors de l’exposition l’étaient pour la première fois.
Malgré ces réserves, le revirement est indiscutable. Le Getty a rompu
avec sa politique d’achats irraisonnée et la date butoir de 1995 offre un
véritable garde-fou. La décision de consacrer une partie de ses immenses
ressources à la conservation des sites traduit ce changement. Marion True
a aussi montré sa capacité à coopérer en cas de restitution.
Les autres musées privés américains lui emboîteront-ils
le pas? A New York, le Metropolitan Museum n’a toujours pas restitué une riche
collection d’argenteries du IIIe siècle avant
J.-C., provenant d’un vol sur le site de Morgantina, en Sicile. Le Museum of Fine
Arts de Boston a rejeté les demandes de restitution, formulées en 1998
par le Mali, de terres cuites, et de vases mayas par le Guatemala. Plus regrettable
encore, à Harvard, le Arthur M. Sackler Museum a acheté, dans les années
90, des fragments de poteries et des pièces de monnaie grecs d’origine douteuse,
en contradiction avec sa décision, prise en 1971, de ne plus accepter «par
achat, legs ou don» un objet non documenté.
Pourtant, le tableau n’est pas uniformément sombre. Fin 1998, le Denver Art
Museum a restitué, de son plein gré, un linteau de bois maya datant
de 550-650 après J.-C., provenant du site d’El Zotz, au Guatemala. Volé
entre 1966 et 1968, le musée l’avait acquis en 1973. «Une fois réunies
toutes les informations sur l’achat du linteau, il nous a semblé que la restitution
était la seule réponse légitime», affirme le directeur
du musée, Lewis Sharp. |