Le Courrier

sommaire

dossier

d'ici...

Opinion

Notre planete

Education

Droits humains

Cultures

Medias

Entretien

Entretien

Les économistes et les anthropologues de l’échange

Mark Anspach
Sur l’autel du marché, les victimes sont anonymes

Propos recueillis par Yannick Blanc et Michel Bessières, respectivement écrivain et journaliste au Courrier de l’Unesco.
photo
Des salariés masqués manifestent contre la fermeture de leur usine, en France.






photo
© Delphine Warin, Paris



photo
Abraham et Isaac, symbole de la prise de conscience «anti-sacrificielle».




Les économistes et les anthropologues de l’échange

L’économiste et philosophe écossais Adam Smith (1723-1790) préconise de laisser libre cours aux rivalités individuelles, leur conjugaison produisant de l’ordre. Pour évoquer ce phénomène, il invente la métaphore de la «main invisible du marché».
Le Français Marcel Mauss (1872-1950) observe dans son Essai sur le don, les systèmes d’échanges rituels, en particulier ceux des Indiens d’Amérique et des Mélanésiens. Pour lui, le don est un «fait social total», à la fois religieux, économique, politique, matrimonial, juridique... Aujourd’hui, le Mouvement anti-utilitariste dans les sciences sociales (MAUSS) s’inscrit dans sa filiation et critique le réductionnisme économique (
www.revuedumauss.com).
Dans Les Structures élémentaires de la parenté, Claude Lévi-Strauss analyse le mariage comme une forme de réciprocité entre groupes alliés, mais il n’en explique pas l’origine (Voir Lucien Scubla, Lire Lévi-Strauss, Odile Jacob, 1998).
René Girard enseigne aux Etats-Unis depuis 1947. Avec ses travaux, nous remontons aux fondements violents des échanges. Dans toutes les relations humaines, il décèle le mécanisme de la rivalité mimétique, exposé dans son premier grand livre, Mensonge romantique et Vérité romanesque. Nous ne désirons rien que ne désirent les autres. Quand cette rivalité contagieuse embrase toute une communauté, elle ne s’éteint que lorsque le «tous contre tous» se transforme en un «tous contre un». Un antagoniste est tué et la paix revient. La victime apparaît alors toute puissante, puisqu’elle a été capable de ramener l’ordre. Son livre suivant, La Violence et le Sacré, montre comment le sacré naît du sacrifice. Dans Le Bouc émissaire, il développe l’idée que les textes chrétiens ont entamé un long travail de remise en cause de cette violence fondatrice. Dernier ouvrage paru: Je vois Satan tomber comme l’éclair (Grasset, 1999). La revue anglophone Contagion rend compte des travaux de chercheurs «girardiens»
(http://theol.uibk.ac.at
/cover/index.html
).

Pour régler leurs conflits, les sociétés primitives sacrifiaient des victimes. Elles choisissaient celles dont la mort n’appelait pas de nouvelles vengeances. Selon l’ethnologue américain Mark Anspach1, l’économie marchande exige, au nom de l’efficacité, que tout un chacun puisse être sacrifié. Dans une indifférence quasi-générale…

Vous étudiez les échanges dans les sociétés primitives aussi bien que contemporaines. Retrouvez-vous partout les transactions que décrivent les économistes?
Non. Selon le mythe des économistes, l’échange remplit une simple fonction instrumentale. Vous vivez dans une communauté qui produit des ignames, je vis dans une communauté qui élève des porcs, nous allons donc échanger pour varier notre ration alimentaire. Un beau jour, pour faciliter les transactions, nous allons inventer un système d’équivalence entre nos produits – la monnaie – et le tour sera joué. Or, comme l’ont montré tous les anthropologues, Marcel Mauss en particulier, la principale forme d’échange dans les sociétés dites «primitives», c’est le don. Lequel dépasse largement la rationalité économique.

Vous voulez dire que les hommes n’ont pas inventé les échanges pour satisfaire des besoins matériels?
Dans les sociétés «primitives», les familles peuvent très bien produire ce qui est nécessaire à leur subsistance. Et pourtant, elles échangent. Pourquoi? Pour échanger – pour tisser des relations avec les autres, pour entrer dans le cercle des réciprocités positives qui fondent la vie en société. Refuser d’échanger, garder ce qu’on a pour soi, revient à se complaire dans une sorte de jouissance incestueuse, comme l’observe Claude Lévi-Strauss. Il cite à ce propos un dicton néo-guinéen: «Ta propre mère, ta propre sœur, tes propres cochons, tes propres ignames, tu ne peux pas les manger. Ceux des autres, tu peux les manger». Si vous mangez vos propres ignames, le voisin va penser qu’ils sont meilleurs que les siens. Et vos relations risquent de s’envenimer.

Même si ces ignames sont en tout point semblables?
Même dans ce cas, cette rivalité que le penseur René Girard (
voir encadré) appelle «mimétique», et qui est fondée sur l’imitation réciproque, peut naître. Le voisin qui vous voit déguster vos ignames aura envie de faire comme vous, c’est-à-dire de manger vos ignames. Ce qui paraît désirable pour vous devient désirable pour lui. Mais s’il tente de s’approprier vos ignames, vous n’aurez pas envie de les céder. Ce qui est désirable pour lui devient également désirable pour vous. On en vient vite à se battre pour un rien. Les interdits rituels servent à prévenir les rivalités de ce type. Le tabou de l’inceste, par exemple, évite que les hommes se disputent les femmes les plus proches, celles de la même famille. Un crime passionnel pourrait provoquer une crise générale. Nous avons du mal à concevoir le danger que pose la moindre dispute dans une communauté dépourvue de police et d’appareil judiciaire. Comme chez un hémophile, toute effusion de sang risque d’être fatale. Si vous tuez votre voisin lorsqu’il cherche à s’emparer de vos ignames, ses proches voudront régler leurs comptes avec vous, et ainsi de suite. Les vengeances en chaîne pourront happer tout le monde dans l’engrenage de la violence.

Cette approche ne présuppose-t-elle pas une nature foncièrement violente de l’homme?
L’homme n’est pas foncièrement violent, il est foncièrement social. Une fois qu’il a satisfait ses instincts matériels – se nourrir, se reproduire – il ressent encore un manque. Il désire quelque chose, mais quoi ? Depuis Freud, nous pensons que le désir est ce qu’il y a de plus individuel, de plus intime chez l’homme. Pour René Girard, il s’agit là d’un mythe romantique. Au contraire, l’homme ne sait pas ce qu’il désire, il doit l’apprendre. Et il l’apprend de la même façon qu’il apprend toutes les choses essentielles dans la vie: en observant et en imitant les autres. L’être humain est un être incomplet qui naît dans une dépendance radicale envers ses semblables. Rien d’étonnant s’il se montre fasciné par eux. Mais c’est justement parce qu’il est fasciné qu’il entre si facilement en conflit avec eux et qu’il se laisse parfois entraîner dans les pires violences.

Toutes vos explications supposent une nature humaine universelle.
Je crois qu’il faut être ferme sur ce point: oui, il y a une nature humaine universelle. Cela ne signifie pas que les hommes sont partout identiques. L’homme ne sachant pas, par instinct, ce qu’il veut faire de sa vie, la culture doit lui offrir des réponses. Bien entendu, la gamme des réponses varie d’une culture à l’autre. Ce qui est universel, ce n’est pas tel ou tel modèle de comportement, c’est le besoin même d’avoir des modèles. Si l’homme ne sait pas quoi désirer, si chacun tend à désirer ce que désirent ses semblables, la culture doit canaliser les désirs, de sorte qu’ils ne convergent pas constamment sur les mêmes objets. Il faut déjouer le cercle vicieux des désirs réciproques – où chacun veut ce que l’autre veut – sous peine d’enclencher des vengeances réciproques. La règle paradoxale de la vendetta impose de tuer celui qui a tué. Et celui qui a tué celui qui a tué? On tombe là dans un nouveau cercle vicieux.

Et comment peut-on en sortir?
Ce qui m’intéresse, justement, c’est de voir comment on passe des cercles vicieux aux cercles vertueux, des réciprocités négatives de la violence aux réciprocités positives du don. Dans la vengeance, chacun répond à l’offense de l’autre, chacun réagit à ce que l’autre a déjà fait. Au fond, cela veut dire qu’on se laisse dominer par le passé. Dans l’échange de dons, au contraire, on se tourne vers l’avenir et on anticipe le désir de l’autre. Au lieu d’attendre qu’il vienne dérober vos ignames, vous les offrez aujourd’hui, quitte à ce qu’il fasse de même demain. Une fois que vous donnez, l’autre est bien obligé de donner à son tour. Voilà une circularité positive.

Et qui permet d’échapper à la violence?
Oui, mais par une dernière violence. En immolant une victime «sacrifiable», c’est à dire dont la mort ne donnera pas lieu à des vengeances au sein du groupe: un esclave, un prisonnier ennemi, un animal... Dans un rite de paix, décrit par l’ethnologue Raymond Jamous, le meurtrier mène les siens sur le territoire de sa victime. Il s’offre lui-même comme nouvelle victime, il anticipe le désir de vengeance de ceux d’en face. Mais au lieu de tuer le meurtrier – comme ils le feraient si le cycle de la vengeance devait continuer – ils immolent un animal à sa place. Pour sceller la fin des hostilités, les membres des deux camps mangent ensemble l’animal. Non seulement cette victime ne sera pas vengée, mais elle alimente un repas de fête qui lance la réciprocité positive. Le rite qui met fin à la vendetta accomplit le passage entre la violence réciproque de la vengeance et la réciprocité non violente du don.

Mais quand l’échange marchand vient-il prendre la place du don?
Voyons déjà ce qui distingue l’un de l’autre. Quand vous m’offrez tant de moutons, de coquillages, de boucliers... vous me donnez la mesure de votre prestige, mon contre-don doit vous en imposer au moins autant. Au contraire, le paiement monétaire met fin à la relation, il libère de toute obligation en retour. Une transaction marchande laisse le vendeur et l’acheteur libres de toute attache. De même que le don rompt le cercle des vengeances, la monnaie rompt le cercle du don. Je me suis demandé comment une telle transaction pouvait naître dans un contexte rituel. On voit, dans les textes védiques de l’Inde ancienne, que le paiement monétaire commence avec la rétribution du sacrificateur, un brahmane qui accomplit une tâche dangereuse et qu’on préfère tenir à distance. Dans l’univers grec, la monnaie est associée à la figure du tyran. C’est un usurpateur, un roi qui ne tient pas sa légitimité des structures traditionnelles. Pour contourner le système d’obligations réciproques qu’il bouleverse, il doit recourir à des mercenaires, qu’il «solde» avec la monnaie. La guerre, activité rituelle, devient une activité professionnelle. Dans nos économies monétaires, toutes les transactions impliquent cette «mise à distance», qui concernait à l’origine les spécialistes de la violence rituelle.

Vous faites donc remonter l’échange marchand aux sacrifices rituels?
Dans ces exemples, on voit déjà se manifester le souci d’éloigner les opérateurs du sacrifice. Plus tard, on en vient à balayer le sacrifice lui-même. Toute notre histoire est un long processus de prise de conscience «anti-sacrificielle». D’abord, on substitue la victime animale à l’homme, comme dans l’histoire d’Abraham et d’Isaac. Puis, un jour, on hésite à égorger l’animal. René Girard attribue l’origine de cette prise de conscience aux textes bibliques, aux Evangiles, en particulier. On pourrait aussi trouver des messages anti-sacrificiels dans d’autres traditions, le bouddhisme, par exemple. Mais il n’est pas nécessaire d’être chrétien pour partager l’essentiel des analyses que René Girard propose, ou pour s’interroger avec lui sur les conséquences du dépérissement des rites et des mythes religieux. Si les rites sacrificiels, tout en faisant des victimes, permettent d’éviter des violences plus grandes, que se passe-t-il en l’absence de rites? Nous savons que le progrès de l’humanité a toujours été boiteux, les pas en arrière accompagnent inévitablement les pas en avant. Je crois important, néanmoins, de défendre la notion de progrès. Si l’on continue à persécuter des victimes, on a désormais honte de le faire: c’est un progrès.

Nous avons appris à reconnaître les victimes. Mais notre morale s’accommode de l’économie marchande qui produit, elle aussi, des victimes d’une autre sorte.
La transaction monétaire coupe le lien entre les partenaires des échanges, elle élimine les obligations de réciprocité. Si votre voisin a faim, vous n’avez pas l’obligation de lui donner à manger; s’il est expulsé de sa maison et meurt de froid, vous n’avez pas l’obligation de le venger. Comme l’observe le philosophe canadien Paul Dumouchel, l’élimination du devoir de vengeance évite que la violence se propage d’un individu à l’autre, mais en même temps elle universalise la catégorie des victimes «sacrifiables», celles dont la mort ne provoquera pas de vengeance. En ce sens, nous continuons à sacrifier des victimes anonymes. Dans son livre, Le Sacrifice et l’envie, le philosophe français Jean-Pierre Dupuy montre bien à quel point le spectre du sacrifice hante la pensée des grands théoriciens de l’économie de marché.

Pourquoi ne pas se fixer pour objectif d’en revenir au don ?
Nous n’en sommes pas complètement sortis, heureusement. Les dons, surtout au sein de la famille, occupent encore une place considérable. En France, selon l’estimation d’un économiste, Ahmet Insel, les services non marchands équivaudraient en valeur aux trois-quarts environ du PIB. Nous pouvons viser un équilibre entre l’espace du don et l’espace marchand. Mais cet équilibre est menacé aujourd’hui par l’impérialisme de la logique marchande. C’est donc celle-ci qu’il faut remettre en question. A l’évidence, nous ne retournerons pas aux formes archaïques d’échange. Elles supposent un cadre rituel qui a disparu. On n’inventera pas une nouvelle religion sur commande.

Mais n’est-ce pas l’économie marchande qui a pris la place de la religion?
Le cadre rituel des échanges «primitifs» implique la présence de médiateurs invisibles. L’esprit du don oblige le destinataire à faire un don en retour, dit Marcel Mauss. Adam Smith, le père de l’économie politique libérale, invoque, lui aussi, un «esprit caché», lorsqu’il parle de la «main invisible du marché». Il s’agit, certes, d’une simple métaphore: le marché est censé s’autoréguler, fonctionner au mieux sans l’intervention visible de l’Etat. Mais rien ne garantit que le marché se dirige tout seul vers un équilibre satisfaisant. L’histoire tend plutôt à prouver le contraire. En ce sens, la doctrine de la «main invisible» exige bien une foi quasi-religieuse. Elle sert surtout à absoudre les hommes des conséquences de leurs actions. Lorsqu’un jumbo-jet tombe sur le sol, on enquête, on cherche les responsables. Or, tous les jours, le nombre de personnes qui meurent de faim dans le monde équivaut aux crashes de plusieurs centaines de jumbo-jets. Pas besoin d’enquête: le responsable, c’est le marché. Autant dire, personne. A titre individuel, personne n’est responsable d’une violence collectivement consentie, tout comme la violence du sacrifice est collectivement consentie.

Les opposants à la mondialisation marchande prônent l’instauration d’«échanges équitables». N’est-ce pas une contradiction dans les termes, si le marché est par nature irresponsable?
Développer des échanges équitables, pourquoi pas? En réalité, les partisans de la mondialisation marchande prétendent eux-mêmes qu’ils veulent favoriser l’intérêt des travailleurs pauvres. C’est une bonne illustration du progrès de la morale: tout le monde reconnaît la place centrale des victimes. Mais l’alibi est un peu mince, car lesdits travailleurs pauvres sont tout à fait capables de comprendre leur propre intérêt. Il suffirait que leurs représentants – syndicaux, par exemple – organisent un sommet international pour négocier eux-mêmes un cadre équitable des échanges. Pourquoi pas à Davos? Les milieux financiers pourraient même envoyer des observateurs. Tout comme la guerre est trop sérieuse pour être confiée aux militaires, les échanges sont trop sérieux pour être confiés à des financiers.

Montesquieu disait : «l’effet naturel du commerce est de porter à la paix». Vos analyses ne semblent pas confirmer cette vieille maxime.
Le commerce entre les pays s’accélère avec la mondialisation. Or, malgré l’existence des Nations unies, le domaine international garde toujours l’un des caractères essentiels des sociétés «primitives»: l’Etat n’y existe pas. Dans les véritables sociétés primitives, là où le don est la forme principale d’échanges, destiné à favoriser la paix, il existe parfois des transactions assez similaires au commerce marchand.
Elles se pratiquent uniquement avec des étrangers, envers lesquels personne n’a de devoir de solidarité. Avec eux, on a le droit de chicaner, de voler, de guerroyer. Lévi-Strauss évoque des marchés de ce type. Vendeurs et acheteurs sont prêts à se battre à la moindre provocation et les marchandises sont présentées à la pointe des lances. Cela me rappelle un journaliste du New York Times, partisan de la mondialisation, qui expliquait que la «main invisible» du marché doit s’accompagner d’un poing de fer. L’idée selon laquelle l’expansion des échanges internationaux porte à la paix me laisse sceptique. La même idée a été exprimée la dernière fois que l’intégration économique entre les pays du monde a atteint un niveau comparable, au début du siècle dernier.

Et alors?
Alors, la Première Guerre mondiale est venue dissiper cette illusion.



1. Mark Anspach a étudié à Harvard et à Stanford. Il a obtenu un doctorat d’ethnologie à l’Ecole des hautes études en sciences sociales, à Paris. Il est chercheur au CREA (Centre de recherches en épistémologie appliquée), rattaché à l’école Polytechnique. Son livre, A charge de revanche, les formes élémentaires de la réciprocité, paraîtra au Seuil (Paris), cette année.


Mark Anspach, «Les fondements rituels de la transaction monétaire, ou comment remercier un bourreau», in La Monnaie souveraine, sous la direction de Michel Aglietta et André Orléan, Odile Jacob, 1998.
Alain Caillé, Anthropologie du don, Desclée De Brouwer, 2000.
Paul Dumouchel et Jean-Pierre Dupuy, L’Enfer des choses, René Girard et la logique de l’économie, Seuil, 1979.
Jean-Pierre Dupuy, Le Sacrifice et l’Envie, Calmann-Lévy , 1992.
Simon Simonse, Kings of Disaster, Dualism, Centralism and the Scapegoat King, Brill, 1992 (édition française à paraître chez l’Harmattan)

Top