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1. Frontières de la science
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Du big-bang à l’éternité | Et l’inflation fut |Cet espace qui nous chiffonne |Calendrier de l’univers |
L'univers a une préhistoire
Ivan Briscoe, journaliste au Courrier de l’UNESCO.
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Au cœur de l’atome (à g.) le noyau; au cœur du noyau, les neutrons et les protons; dans chacun d’eux, trois quarks. Et la recherche continue…






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L’image d’une collision d’électrons, au CERN. La première preuve de l’existence du champ de Higgs?




«Par convention sont le doux et l’amer, le chaud et le froid; en vérité, il y a les atomes et le vide.»

Démocrite, philosophe grec (vers 460-400 av. J.-C.)

Notre univers ordonné serait né du big-bang, lui-même apparu sur fond de rien. Et si ce rien était un univers antérieur, constitué de supercordes?

Remontons l’histoire de notre univers jusqu’à ses premiers instants. Une même harmonie physique – propice à l’ordre cosmique et naturel, et aux humains – préside à tous les épisodes. Mais, aussitôt qu’on parvient au chapitre des origines, on pénètre en enfer: les températures dépassent celles du noyau de notre Soleil, la matière paraît frappée d’hystérie, des forces incontrôlables désintègrent la moindre structure. Enfonçons-nous encore plus loin dans le passé et l’on sort de ce chaos furieux pour atteindre un néant paisible et indistinct.
Voilà une fin – ou plutôt un début – qui ne satisfait personne. Jusqu’ici, on a peu progressé dans l’exploration de cette curieuse mutation du rien en un tout brûlant et déchaîné. Cela ne signifie pas que les savants aient évacué la question. La notion d’un engendrement du cosmos à partir d’une «particule-Dieu» ne résolvant pas la question, ils s’efforcent d’explorer une autre voie. Déchiffrer l’histoire d’avant le big-bang les intéresse donc moins que d’identifier la raison pour laquelle d’un chaos insondable émerge un endroit ordonné.
Gabriele Veneziano tient peut-être une réponse. Selon ce grand physicien théorique italien, la réalité que nous percevons est «soutenue» par une autre réalité: les supercordes, qui, vibrant en dix ou onze dimensions, créent et composent tout l’univers à partir de leurs minuscules frémissements.
Décoder cette version de la naissance du cosmos nécessite une odyssée à travers toute la physique du xxe siècle. La théorie des supercordes et ses variantes sont issues des deux grandes percées théoriques de ses premières décennies – la relativité générale et la mécanique quantique. Selon la première, une image convaincante de l’univers peut-être rapportée à un point initial ou «singularité», d’une densité massive, peut-être même infinie. Le monde des quantas – la deuxième théorie – autorise des incursions à l’intérieur de l’atome, puis de ses composants (les protons, les neutrons et les électrons), et enfin – si l’on possède l’équipement et l’agilité d’esprit nécessaires – des composants de ses composants.

Dans l’atome, plus de 60 particules
Combinons ces deux perspectives théoriques. Si l’univers est né de l’ébullition d’une «soupe primordiale», elle ne pouvait contenir que les unités de matière les plus élémentaires. Trouver les règles qui les gouvernent est donc la voie royale pour comprendre l’apparition du cosmos.
Jusqu’à la fin de l’année 2000, la capitale mondiale de ces recherches était un minuscule territoire, à cheval sur la frontière franco-suisse et occupé par un tube circulaire enveloppé d’aimants puissants: le CERN, le laboratoire européen de recherche nucléaire. Le principe de son fonctionnement est simple: on lance un couple d’électrons, qui parcourt ce circuit, de 27 kilomètres, 11 000 fois par seconde (presque la vitesse de la lumière). Quand ils éclatent dans une violente collision, on observe le choc.
Ces recherches reposent sur une formule fondamentale d’Einstein: E = mc2, qui établit une équivalence entre l’énergie et la masse. Accélérez le mouvement d’une particule subatomique comme un électron ou un proton jusqu’à la vitesse de la lumière, envoyez-la s’écraser contre une autre, et les énergies accumulées dans cette course s’éparpilleront en particules plus massives et très éphémères – exactement comme celles qui dominaient l’univers primitif et qui se sont coagulées quand l’espace s’est refroidi.
Un nouvel accélérateur entrera en fonction, en 2005 au CERN: le grand collisionneur de hadrons. Muni d’un champ magnétique 100 000 fois supérieur à celui de la Terre, il sera capable de recréer les conditions subatomiques qui prévalaient dans la première picoseconde de l’univers (10
–12 secondes). «Nous allons pouvoir explorer des distances internes à la matière peut-être dix fois inférieures à tout ce que nous avons vu jusqu’ici», explique John Ellis, physicien au CERN.
Avec ces expériences et leur travail théorique, les savants ont désagrégé l’atome et les forces qui gouvernent ses mouvements en plus de 60 particules – une vraie ménagerie!

Des univers en palier, reposant l’un sur l’autre
L’histoire est loin d’être complète. Enumérer les quarks et les photons, et calculer leur puissance, tout cela est bel et bon. Mais comment expliquer l’apparition de cette diversité bien structurée de composants à partir d’un bouillonnement initial? Et – question peut-être encore plus importante – où intervient la gravitation? La particule censée la porter, le graviton, n’a jamais été observée.
En quête d’une réponse, la communauté scientifique a recouru à l’idée d’unification: plus on pénètre en profondeur dans les composants de la matière, plus les formules doivent être générales et élégantes.
Pour élaborer une théorie unifiée de la nature, on sait déjà quelle direction emprunter. Avant de rendre son dernier soupir, l’accélérateur du CERN a donné les premiers indices expérimentaux de ce qu’on appelle le champ de Higgs. C’est un champ de force, comme le champ électromagnétique, dans lequel les particules entrent (ou non) en interaction et obtiennent leur masse. «Vous faites cuire des pâtes et vous ajoutez de l’huile d’olive, dit John Ellis. Quand le tout refroidit, l’huile se sépare. Ce que nous tentons, avec le nouvel accélérateur, c’est de porter l’eau à ébullition pour voir les différences s’évaporer
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Mais cela ne résout pas l’énigme de la force gravitationnelle. John March Russell, un physicien du CERN, s’enthousiasme pour une hypothèse exaltante: si la gravitation est d’une telle faiblesse comparée aux autres forces, c’est parce que son énergie est massivement pompée dans d’autres dimensions. Dans ce cas, soutient-il, le nouvel accélérateur révélerait beaucoup plus que de nouvelles particules. L’énergie pourrait être aspirée dans ce «monde du dessous», ou bien, hypothèse encore plus radicale, de minuscules trous noirs apparaîtraient pour une fraction de seconde.
Ces «nouvelles» dimensions ne rendraient-elles pas les particules élémentaires encore plus énigmatiques? Au contraire, ce serait la première preuve de l’existence des cordes. «En théorie, le problème de la gravitation et la théorie des cordes se marient à merveille», souligne March Russell.
Mais que sont, au juste, ces cordes magiques? Depuis une trentaine d’années, les théoriciens s’échinent pour expliquer comment des éléments en forme de cordes – d’environ 10
–32 cm de long, donc invisibles dans toutes les expériences possibles – engendrent toutes les particules et toutes les forces connues, y compris la gravitation. Si cette théorie était vérifiée, on tiendrait enfin le principe fondamental qui insuffle forme et fonction dans l’univers.
La taille infinitésimale des cordes et leurs multiples dimensions confinent la théorie à un haut niveau d’abstraction. Gabriele Veneziano, physicien au CERN lui aussi, ne recule pas devant cet inconvénient. Pas plus que devant la probable nécessité de récrire l’histoire de la création.
Les conséquences sont révolutionnaires. Aucune singularité infiniment dense ne peut avoir existé au commencement de l’univers, en raison de la taille irréductible des cordes. Le scénario suppose donc une «préhistoire». «Il se pourrait qu’elle ait duré très longtemps à partir d’un univers banal, infini, riche en ondes gravitationnelles, dans lequel se forme une région superdense», propose Gabriele Veneziano. «Le début, c’est la formation d’un trou noir.» Les ondes piégées dans ce trou entrent en interaction sous forme de cordes. Une force parente de la future gravitation provoque une expansion éclair de l’espace, puis, lors du big-bang, l’ère des cordes fait place à celle des particules et des planètes, la nôtre.
Cette théorie soulève de nombreuses questions. Mais l’idée est vertigineuse: la réalité évoluerait sur des univers en palier, chacun reposant sur le précédent! «Dans le monde d’aujourd’hui, le château est détruit – c’est un tas de gravats, explique John Ellis, mais la structure initiale pouvait fort bien être unique, et, en un sens, très simple et très belle.»


1. Une autre piste de recherche pourrait aussi aboutir à une unification: la théorie de la «supersymétrie». Elle suppose qu’un équilibre fondamental existe au niveau quantique. A très haute énergie, les «superpartenaires» des particules connues se laisseraient furtivement observer.

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