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1. Frontières de la science
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Du big-bang à l’éternité | Et l’inflation fut | L’univers a une préhistoire |Calendrier de l’univers |
Cet espace qui nous chiffonne…
Jean-Pierre Luminet, astrophysicien à l’observatoire de Paris-Meudon, directeur de recherches au CNRS, auteur de L’Univers chiffonné (Fayard, 2001).
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La Croix d’Einstein. Le champ gravitationnel de la galaxie (au centre) dévie la lumière du lointain quasar en quatre images distinctes.






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Un univers très simple à deux dimensions illustre comment un observateur situé dans la galaxie A (rouge) peut voir des images multiples de la galaxie B (jaune). Ce modèle d’univers, appelé tore, est construit à partir d’un carré dont on a «recollé» les bords opposés. La lumière de la galaxie B peut atteindre la galaxie A selon plusieurs trajets, de sorte que l’observateur, dans la galaxie A, voit les images de la galaxie B lui parvenir de plusieurs directions. Bien que l’espace du tore soit fini, un être qui y vit a l’illusion de voir un espace, sinon infini (en pratique, des horizons limitent la vue), du moins plus grand que ce qu’il n’est en réalité. Cet espace fictif a l’aspect d’un réseau construit à partir d’une cellule fondamentale, qui répète indéfiniment chacun des objets de la cellule.
Au lieu d’être plat et infini, l’univers pourrait être replié sur lui-même et notre perception abusée par des rayons lumineux démultipliés. Dans ce jeu de miroirs, comment déterminer la forme de l’univers?

Quelle est la forme de l’univers? Le problème est plus compliqué qu’il ne semble. Si l’espace immédiat, celui qui nous environne, est correctement décrit par la géométrie euclidienne1, l’espace microscopique (à très petite échelle) et l’espace cosmologique (à très grande échelle) en diffèrent profondément. En effet, selon les lois de la mécanique quantique, l’espace microscopique est aussi chaotique et fluctuant que l’écume à la surface des océans. De même, l’espace cosmologique est courbe.
Qu’entendons-nous par espace courbe? La cosmologie moderne est, pour une large part, issue de la théorie de la relativité générale formulée par Albert Einstein au début du xxe siècle. Selon ses équations, tout espace est déformé – courbé – par la distribution de la matière en son sein. Cette courbure se manifeste à travers l’une des forces les plus fondamentales de l’univers: la gravité.
Si nous étudions la forme de l’espace à une échelle suffisamment élevée (c’est-à-dire supérieure à 1025 mètres), on sait qu’il est globalement courbé par une distribution quasi uniforme de la matière (amas de galaxies). Sa courbure est donc elle-même uniforme, c’est-à-dire constante d’un point à l’autre de l’espace. En outre, l’univers possède une dynamique globale: il peut théoriquement être en expansion ou en contraction. Présentement, les observations indiquent qu’il est en expansion.
Les modèles à courbure spatiale constante, issus de la théorie de la relativité, ont été découverts par Alexandre Friedmann et Georges Lemaître dans les années 1920. Dans le modèle le plus simple, un espace de courbure positive (dit de type sphérique) se dilate initialement à partir du big-bang, atteint un rayon maximal, puis se contracte pour s’achever dans un big-crunch. Il se pourrait aussi que l’espace soit de courbure nulle (dit de type euclidien) ou négative (de type hyperbolique, c’est-à-dire en selle de cheval). Dans ces deux cas, l’univers est en expansion perpétuelle mais le taux d’expansion se ralentit au cours du temps.
De fait, des observations récentes suggèrent que l’espace cosmique est proche d’être euclidien, c’est-à-dire plat et conforme à notre perception. Mais elles indiquent aussi qu’il est en expansion accélérée. Le «moteur» de cette expansion répond à une autre loi: la «constante cosmologique», que l’on peut interpréter comme l’énergie du vide.
Restent des questions cruciales à résoudre. Disposons-nous, avec la cosmologie relativiste, d’une description satisfaisante de la forme de l’espace à grande échelle? On pourrait le croire à première vue, mais il n’en est rien. Même la question de la finitude ou de l’infinitude de l’espace n’est pas clairement tranchée. En effet, si un univers sphérique est forcément fini, un univers euclidien ou de courbure négative est, lui, compatible avec des espaces finis ou infinis.
A ce stade, nous avons besoin d’une nouvelle approche pour progresser: celle de la topologie, qui traite de certaines formes invariantes des espaces. Un espace euclidien n’est pas aussi simple qu’il y paraît. Une surface sans courbure, par exemple, n’est pas nécessairement le plan. Il suffit de découper une bande dans le plan et d’en coller les extrémités pour obtenir un cylindre. Mais il présente une différence fondamentale avec le plan: il est fini dans une direction. Ce type de propriété relève de la topologie et non de la courbure. En découpant le plan et en le recollant, nous n’avons pas changé sa forme locale, sa courbure, mais nous avons changé radicalement sa forme globale, sa topologie.

Nous percevons des images fantômes
Dans un espace plat ou monoconnexe (dans le vocabulaire de la topologie), deux points quelconques sont joints par une seule géodésique — l’équivalent de la droite —, tandis que dans un espace multiconnexe, une infinité de géodésiques joignent deux points (voir diagramme). Cette propriété confère aux espaces multiconnexes un intérêt exceptionnel en cosmologie.
En effet, les rayons lumineux suivent les géodésiques de l’espace-temps. Lorsque nous observons une galaxie lointaine, nous pensons voir un exemplaire unique dans une direction donnée et à une distance donnée. Or, si l’espace cosmique est multiconnexe, cela signifie que les rayons lumineux se démultiplient. En conséquence, ils créent des images multiples de la galaxie observée. Comme toute notre perception de l’espace provient de l’analyse de ces trajectoires, si nous vivons dans un espace multiconnexe nous sommes plongés dans une vaste illusion d’optique qui fait apparaître l’univers plus vaste qu’il ne l’est. Des galaxies lointaines, que nous croyons originales, sont en réalité des images multiples d’une seule galaxie.
Un espace chiffonné est donc un espace multiconnexe de volume fini, dont la taille est plus petite que l’univers observé (rayon apparent: environ 15 milliards d’années-lumière). Les espaces chiffonnés créent un mirage topologique qui démultiplie les images des sources lumineuses. Les astronomes connaissent bien les mirages gravitationnels: au voisinage d’un corps massif, situé sur la ligne de visée d’un objet plus lointain, la courbure de l’espace démultiplie les trajets des rayons lumineux provenant de l’arrière-plan. Nous percevons donc des images fantômes regroupées dans la direction du corps intermédiaire appelé «lentille». Ce type de mirage est dû à la courbure locale de l’espace autour de la lentille.
Dans le cas du mirage topologique, ce n’est pas un corps particulier qui déforme l’espace, c’est l’espace lui-même qui joue le rôle de la lentille. En conséquence, les images fantômes sont réparties dans toutes les directions et dans toutes les tranches du passé. Ce mirage global nous permettrait de voir les objets non seulement sous toutes leurs orientations possibles, mais également à toutes les phases de leur évolution.

Un vestige refroidi du big-bang
Si l’espace est chiffonné, il l’est de façon subtile et à très grande échelle, sinon nous aurions déjà identifié des images fantômes de notre propre galaxie ou d’autres structures bien connues. Or, ce n’est pas le cas.
Comment, alors, détecter la topologie de l’univers? Deux méthodes d’analyse statistique ont été développées récemment. L’une, la cristallographie cosmique, tente de repérer certaines répétitions dans la distribution des objets lointains. L’autre étudie la distribution des fluctuations de température du rayonnement fossile – un vestige refroidi du big-bang –, ce qui permettrait, si l’espace est chiffonné, de mettre en évidence des corrélations particulières.
Les projets expérimentaux de cristallographie cosmique et de détection de ces corrélations sont en cours. Pour l’instant, les observations ne sont pas suffisantes pour tirer des conclusions sur la topologie globale de l’espace.
Mais les prochaines années ouvrent des perspectives fascinantes: des sondages profonds recensant un très grand nombre d’amas lointains de galaxies et de quasars, et des mesures du rayonnement fossile, grâce aux satellites Map et Planck. Nous saurons peut-être alors attribuer une forme à l’espace.


1. Géométrie euclidienne: l’ensemble des lois formulées au IIIe siècle avant J.-C. par le Grec Euclide. Elles sont fondées sur cinq axiomes (le plus connu: deux droites parallèles ne se coupent jamais). La géométrie non-euclidienne est apparue au XIXe siècle.

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