
Le système du monde selon Copernic, d’après la Harmonia macrocosmica
d’Andreas Cellarius (1661).
Pour
Newton, l’extension infinie et la conception sublime du cosmos manifestent la gloire
de Dieu. |
Mythes,
religions et sciences s’avèrent complémentaires pour répondre
à l’éternelle énigme: pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt
que rien?
Depuis l’aube de la
civilisation, l’humanité contemple le ciel avec un enchantement mêlé
d’effroi. La nature crée puis elle détruit. Cette duplicité
a polarisé notre vision du cosmos. Confrontés à l’imprévisibilité
des phénomènes naturels et à leurs manifestations contradictoires,
nous en avons attribué la responsabilité aux dieux. Bref, nous avons
déifié la nature.
Toutes les cultures ont tenté d’expliquer le mystère de l’existence
du monde. Notre tradition scientifique ne fait pas exception. Les hypothèses
de la recherche présentent d’ailleurs de surprenantes similitudes avec les
suggestions avancées par les mythes. A cette différence près:
la recherche scientifique évince les explications qui ne cadrent pas avec
l’observation, tandis que la foi suffit à cautionner le mythe.
Les mythes de la Création se rangent en deux catégories: ceux pour
lesquels le cosmos est apparu à un moment précis marquant le début
de l’histoire, et ceux pour lesquels le cosmos a toujours été là.
Les premiers partagent une conception linéaire du temps: le récit a
un début, un milieu et, dans l’enseignement chrétien, une fin. Pour
les seconds, le temps ne compte pas ou bien il est cyclique. A l’intérieur
de ces deux catégories, règne une diversité foisonnante. Les
mythes «sans Création» offrent deux variantes: soit le cosmos
est éternel et incréé, comme dans le jaïnisme indien, soit
il est cyclique, continuellement créé et détruit, ce qui, dans
la tradition hindoue, est joliment symbolisé par la danse de Shiva.
Comprendre
la raison divine
Les mythes «avec Création» sont de loin les plus courants. Tantôt,
ils mettent en jeu une ou plusieurs divinités qui créent le monde,
comme dans la Genèse judéo-chrétienne. Tantôt, le monde
se façonne à partir du néant, sans intervention divine. C’est
ce qu’expriment les Maoris de Nouvelle-Zélande en chantant: «A partir
du rien l’engendrement, à partir du rien l’accroissement…» Enfin, dernier
cas de figure: le monde sort spontanément d’un chaos primordial dans lequel
coexistaient l’ordre et le désordre, l’être et le non-être.
L’idée d’une Création-événement, d’essence religieuse,
imprègne la pensée scientifique depuis sa naissance dans la Grèce
antique du vie siècle avant notre ère. S’interrogeant sur les mécanismes
physiques qui ont produit le monde et contrôlent ses évolutions, de
nombreux philosophes grecs ont postulé l’existence d’un principe d’organisation
fondé sur un dessein rationnel. Platon parle d’un «démiurge»,
Aristote d’un «premier moteur non mû». Platon, héritier
fidèle de la tradition pythagoricienne, conçoit l’univers comme une
manifestation du Nombre, agencé et combiné pour créer les harmonies
perçues par les sens. La Création-événement compte moins,
au fond, que la capacité de la raison à appréhender le fonctionnement
de la nature. Dans sa quête d’un sens rationnel, le philosophe accède,
en fait, à un plan plus élevé: celui de l’esprit du démiurge.
Comprendre la nature, c’est comprendre Dieu, ou la raison divine.
Avec la Renaissance et l’avènement de la science moderne, cette tradition
a resurgi en Occident. Tous les grands savants de la «révolution copernicienne»
étaient, à des degrés divers, imprégnés de religion.
Ils ne dissociaient pas leur œuvre scientifique de leur foi. Copernic, lui-même,
chanoine de la cathédrale de Frauenberg, en Pologne, cherchait simplement
à concilier l’agencement des sphères célestes et cet idéal
platonicien du mouvement circulaire parfait, à vitesse constante. Sa conception
du système solaire réalisait un élégant compromis entre
l’ancien et le nouveau – un œil sur Platon, un autre sur les principes esthétiques
de son temps. Il avait d’ailleurs dédié son grand ouvrage, De revolutionibus
orbium cœlestium, au pape Paul III, dans l’espoir que l’Eglise admettrait la nécessité
de réinterpréter les Ecritures à la lumière de la nouvelle
astronomie.
La révolution copernicienne triomphe grâce aux œuvres de Giordano Bruno
et surtout à celles de Galilée et de Kepler. Ce dernier était
profondément influencé par la tradition pythagoricienne et sa mystique
du nombre, qui voit, dans la géométrie, la clé de l’harmonie
cosmique. Ses trois lois du mouvement des planètes montrent comment un grand
esprit parvient à des résultats en se fondant sur un système
de croyance tempéré par l’analyse des faits.
Les célèbres démêlés de Galilée avec l’Eglise
catholique étaient, eux aussi, le résultat de sa foi. Pieux et (trop)
sûr de lui, Galilée se donnait pour mission de réorienter la
théologie chrétienne en prêchant aux dignitaires de l’Eglise
l’importance de la cosmologie nouvelle. Le choc était inévitable. En
1633, Galilée dut abjurer le système copernicien. Mais dès 1687,
Isaac Newton formulait ses trois lois du mouvement et sa théorie de la gravitation
universelle, ce qui facilitera l’acceptation rapide de l’héliocentrisme. Pour
Newton, l’extension infinie et la conception sublime du cosmos manifestent la gloire
de Dieu.
La
religion, force motrice de l’inspiration
Au xxe siècle, l’univers courbe s’impose. Cette nouvelle conception est issue
de la théorie d’Einstein. Celle-ci montre que la matière et l’énergie
peuvent incurver l’espace et modifier l’écoulement du temps, dotant l’un et
l’autre d’une plasticité sans précédent. Ce que corrobore Edwin
Hubble de façon spectaculaire, quand il établit, en 1929, l’expansion
de l’univers. La question des origines revient hanter la science. Si l’univers est
en expansion, il a donc existé un moment où la totalité de la
matière était comprimée en un tout petit volume. L’univers a
bien eu un commencement. Pourtant, une ultime dissension vient troubler cet unanimisme:
l’université de Cambridge propose une «théorie de l’état
stationnaire», selon laquelle l’univers n’a jamais eu de début dans
le temps. Mais quand on découvre, dans les années soixante, que l’ensemble
du cosmos baigne dans un rayonnement de micro-ondes, la cosmologie doit se résoudre
à abandonner ce modèle. Celui du big-bang, plus compatible avec l’ensemble
des données scientifiques, s’impose alors.
La science peut-elle résoudre l’énigme immémoriale de la Création?
Elle n’hésite plus, depuis les années 70, à proposer des modèles
physiques pour décrire l’origine du cosmos. Mais chacun d’entre eux se heurte
au même obstacle technique: on ne dispose d’aucune théorie capable d’intégrer
les fantastiques quantités d’énergie qui prévalent aux premiers
instants de l’histoire cosmique. En attendant mieux, tous nos modèles restent
de simples «récits scientifiques de création», qui laissent
filtrer, recyclés dans le jargon scientifique, des thèmes ancestraux.
Selon certaines versions, l’univers naît du «rien», c’est-à-dire
d’un vide quantique peuplé de toutes sortes de fluctuations éphémères
d’énergie. Selon d’autres, le chaos préside aux origines, avant que
n’émerge un cosmos ordonné en trois dimensions.
Certains de ces modèles formulent des hypothèses sur les propriétés
mesurables de l’univers, lesquelles, en retour, permettent d’affiner la représentation.
Mais ces mêmes mesures peuvent aussi bien justifier des modèles concurrents.
A ce stade, un «bon» modèle serait, à la fois, compatible
avec les observations et ouvert aux changements. La recherche scientifique est un
processus continu – elle ne délivre pas de vérités définitives,
seulement une approche de la vérité.
Dans son état actuel, la science n’est même pas en mesure de répondre
aux questions concernant ses propres fondements: pourquoi l’univers se conforme-t-il
aux lois que nous avons découvertes et pas à d’autres? Nous ne le savons
pas. Et cette incomplétude suggère une nouvelle forme de complémentarité
entre la science et la religion. La religion n’est pas là pour combler les
lacunes de notre savoir. C’est l’une des forces motrices de l’inspiration scientifique.
Dans notre effort pour connaître, nous révélons notre vraie nature,
aiguillonnée par cette même expérience du mystère qui
frappait nos ancêtres d’une terreur sacrée. |