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Dieu et le
big-bang: une rencontre au sommet
Dominique
Lambert, professeur aux Facultés universitaires Notre-Dame de la Paix, Namur. |

Simulation numérique d’un trou noir entouré d’un disque
de gaz chaud.

Dieu architecte, de William Blake.
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«Une
religion meurt quand il est prouvé qu’elle était vraie. La science
est le recueil
des religions défuntes.»
Oscar
Wilde, homme d’esprit, poète et dramaturge irlandais (1854-1900)
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«Nous
sommes l’univers entier. Vrai ou faux, j’aime ce système qui m’identifie avec
tout ce qui m’est cher.»
Denis
Diderot, écrivain et philosophe français (1713-1784)
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Entre
sciences et religions, un troisième larron pourrait jouer les intermédiaires:
la philosophie.
«Il y avait deux voies
pour parvenir à la vérité, et j’ai décidé de les
emprunter toutes les deux, déclarait Georges Lemaître, l’un des pères
de la cosmologie physique contemporaine, qui était aussi prêtre1. Je n’ai pas de conflit
à surmonter. La science n’a pas ébranlé ma foi et la religion
ne m’a jamais conduit à m’interroger sur les conclusions auxquelles je parvenais
par des méthodes scientifiques.»
En postulant que la démarche scientifique et l’approche théologique
sont radicalement et hermétiquement séparées, Georges Lemaître
défendait une position «discordiste». Et dans sa version la plus
radicale: parce qu’ils appartiennent à des secteurs du savoir complètement
déconnectés, les domaines scientifiques et théologiques non
seulement ne se recouvrent pas mais sont si distants l’un de l’autre, qu’ils ne peuvent
s’influencer.
Sur ce dernier point, d’autres «discordistes» expriment une position
différente. Le paléontologue américain Stephen Jay Gould2, par exemple, admet
que sciences et religions produisent des connaissances qui, si elles n’empiètent
pas les unes sur les autres, entretiennent entre elles un dialogue étroit.
Pour illustrer son «principe Noma» (Non-Overlapping Magisteria), Stephen
Jay Gould utilise la métaphore de l’eau et de l’huile: les deux éléments
ne se mélangent pas, mais leur contact est intime. Les contours de leur séparation
ont une forme complexe et mouvante, puisque l’huile peut «se déplacer»
dans un espace momentanément occupé par l’eau, et inversement.
Erreur, rétorquent les adeptes d’un deuxième modèle dit «concordiste»:
les données scientifiques peuvent directement servir les théologies.
Des concepts forgés par ces deux domaines peuvent correspondre – «concorder»
– par couple. Ainsi, le big-bang et la Création interagissent de façon
fructueuse.
La
variante du «Dieu bouche-trou»
Mais le modèle concordiste pose de nombreuses questions, d’abord épistémologiques.
Un même concept – la création par exemple – n’a-t-il pas des significations
très différentes dans les traditions religieuses, et dans le langage
de scientifiques qui lui donnent un sens technique et opérationnel précis?
On met le doigt sur cette faiblesse avec la variante du «concordisme»
dite du «Dieu bouche-trou». Exemple: puisque les scientifiques n’ont
aucune théorie pour décrire l’évolution de l’univers dans les
tout premiers instants qui ont suivi le big-bang, on mettra cet épisode sur
le compte de la Création divine. Dieu n’apporte ici aucun élément
d’explication. Il est réduit à une simple cause physique parmi d’autres.
Dieu perd sa divinité puisqu’il devient un élément du monde
matériel…
Le «discordisme» évite cet écueil tout en permettant un
dialogue serein entre scientifiques et théologiens. Un dialogue respectueux
de l’autonomie de pensée des uns et des autres. Chacun s’interdit de recourir
aux savoirs de l’autre. Mais ce cloisonnement ne risque-t-il pas d’être trop
radical, au point de priver les uns et les autres d’éléments utiles
à leur propre réflexion?
D’où un troisième modèle, qui, contrairement au «concordisme»,
refuse toute fusion entre sciences et théologies. Il établit, cependant,
un dialogue indirect entre elles par la médiation d’une troisième discipline:
la philosophie. Ce dialogue est asymétrique, car il nourrit, via la philosophie,
la réflexion théologique à partir du savoir scientifique et
non l’inverse.
Au point de départ de ce modèle, il est admis que la science suscite
inévitablement des questions de sens ou d’éthique qui la dépassent.
Pour leur part, les philosophes puisent dans les traditions religieuses pour formuler
des réponses. Lesquelles sont utiles aux scientifiques, non dans leurs recherches
stricto sensu, mais dans les questions qu’ils se posent, comme tout être humain.
Et surtout, en retour, les théologies bénéficient de ce travail
philosophique suscité et fécondé par les sciences. Ce cheminement
des sciences vers les théologies est donc le fruit d’un travail qui doit être
sans cesse repris en fonction de l’avancement des connaissances scientifiques. Dans
un premier temps, ce transfert soulève des questions et, dans un deuxième
temps, il dégage des réponses philosophiques confrontées aux
théologies.
Une
réflexion philosophique sur le sens du big-bang
Revenons à l’exemple du big-bang. Un scientifique «concordiste»
pourrait dire qu’il ne fait qu’un avec la Création du monde, au sens théologique.
Or, cette affirmation ne serait pas scientifiquement légitime: la physique
ne se fonde que sur les causes naturelles, tandis que la Création, au sens
théologique, relève d’une intervention divine et donc «méta-physique».
En conséquence, la question du commencement physique de l’univers «reste
entièrement en dehors de toute question métaphysique ou religieuse»,
comme l’affirme Georges Lemaître3. La théorie du big-bang ne présuppose
donc aucune conviction théologique particulière, contrairement à
ce que croyaient certains scientifiques dans les années 50.
Restons-en au big-bang. La position «discordiste» qui entend interdire
tout dialogue entre cosmologie et théologie n’est pas plus satisfaisante.
En effet, une réflexion philosophique sur le sens du big-bang peut aider le
théologien à expliciter et préciser les liens et les différences
qui existent entre les concepts de commencement physique, d’origine métaphysique,
et de Création divine, et à mieux dégager le sens strictement
théologique de cette dernière. La Création, au sens théologique,
peut signifier le surgissement du Monde dans son être en vertu d’une causalité
divine, mais elle peut aussi signifier une relation par laquelle Dieu soutient constamment
l’Univers dans son existence, en lui conférant l’être. Ce «surgissement»
ne peut être pensé comme le commencement d’un processus dans le temps
physique, puisqu’il est justement ce qui engendre l’espace, le temps et la matière.
De même, cette «relation créatrice» ne peut être vue
comme une causalité physique, puisqu’elle est précisément la
cause de toutes les causes physiques. De cette clarification philosophique pourront
surgir de nouvelles manières de dire, en théologie, les rapports entre
le temps et l’éternité, entre le Monde et Dieu. En retour, il en découlera
une meilleure connaissance de la portée et des limites des sciences.
Sciences et religions seraient donc, pour les uns, des amies inséparables
mais profondément différentes; pour les autres, des amies dont les
liens n’existeraient que par l’intervention d’un troisième larron; pour d’autres
encore, des amies qui seraient de vraies jumelles; ou pour finir, deux individus
sans amitié aucune puisqu’ils ne se rencontrent jamais. Leurs relations vont
donc de la fusion à la fission…
1. Interview
au New York Times Magazine, 19 février 1933.
2. Et Dieu dit: «Que Darwin soit», Seuil, 2000, Paris.
3. Cf. Dominique Lambert, Un arôme d’Univers. La vie et l’œuvre de Georges
Lemaître, Bruxelles, «Racine»/Lessius, 2000. |
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Opinions
(Propos
recueillis par Ivan Briscoe)
Steven
Weinberg*: vers une théorie définitive
«Je
suis à peu près certain que nous parviendrons à une théorie
définitive dont on pourra déduire toutes les lois de la nature, mais
à peu près certain aussi qu’elle laissera le mystère entier:
pourquoi cette théorie et pas une autre, fondée sur le rien par exemple,
ou sur deux particules en orbite l’une autour de l’autre? Au mieux, nous pouvons
espérer découvrir une théorie logiquement fragile, au sens où
l’on ne pourra y apporter le moindre changement sans provoquer des contradictions.
La science se heurte moins à des limites de principe qu’à des obstacles
pratiques, sans doute insurmontables. La théorie définitive ressemblera
peut-être à la théorie des cordes, mais je ne peux pas imaginer
que nous réussissions à produire des structures inférieures
de 1017 à celles que l’on teste aujourd’hui en laboratoire! De même,
il existe toute une gamme de théories cosmologiques et notre big-bang n’est
qu’une explosion parmi d’autres dans l’ensemble de l’univers. Par définition,
nous n’observerons jamais les autres. De toutes façons, la validité
de la théorie reposera sur la justesse de ses prédictions dans le champ
que nous pouvons observer.
Quant à la religion, toutes les raisons qu’elle avancera se heurteront à
la même question: pourquoi faut-il qu’il y ait des divinités avec telle
ou telle caractéristique? De fait, plus la physique progresse, moins on voit
se dessiner une intention délibérée.»
* Professeur
de physique à l’Université du Texas, Austin (États-Unis). Prix
Nobel de physique 1979.
John
Leslie*: une vision panthéiste
«La
cosmologie peut nous fournir des récits hypothétiques qui méritent
d’être pris au sérieux. Mais pour l’instant, la science reste incapable
de nous assurer de leur exactitude. Tous ces récits s’efforcent de rendre
compte de la naissance de l’univers dans le cadre des lois de la physique, mais aucun
ne nous explique pourquoi il y a des lois de la physique et pourquoi elles doivent
s’appliquer à quelque chose.
Supposons un vide total. Qu’est-ce qui, dans une telle situation, pourrait créer
un univers? Remarquons d’abord que le vide ne serait pas absolu, puisque toutes sortes
de faits existeraient – comme le fait que deux et deux font quatre. Bannir l’univers
de toute existence ne peut, me semble-t-il, suffire à évacuer ces faits,
valides en toutes circonstances. Des faits éthiques existeraient aussi: celui,
par exemple, que le vide, en un sens, est mauvais, puisqu’il exclut une situation
vraiment bonne, un cosmos merveilleux.
Si Platon avait raison de penser que la Valeur elle-même agit et crée,
alors le cosmos doit être le meilleur des cosmos possibles. Il consiste en
un nombre infini d’esprits pensants, chacun connaissant tout ce qui mérite
d’être connu. Ce sont ces esprits que nous pouvons appeler divins. Nous existons
tous à l’intérieur d’un de ces esprits divins et la structure de l’univers
est l’une des réalités dignes d’être connues. Dans cette vision
panthéiste, la structure du cosmos est simplement celle de la pensée
divine.»
* Professeur émérite
de philosophie à l’Université de Guelph (Canada). Auteur de Universes
(Routledge, 1996).
Michael
Heller*: les limites de la compréhension scientifique
«Les
savants ont la tentation de confondre les limites de la rationalité avec les
limites de la méthode scientifique – autrement dit, les limites de la méthode
avec celles de l’univers. La tentation est forte, parce que la méthode scientifique
est la forme la plus simple de rationalité. Elle distingue sans peine une
information scientifiquement valide d’une autre qui ne l’est pas.
La nature du big-bang est un problème purement scientifique. L’“expliquer”
comme un effet de l’action de Dieu revient à expliquer le tonnerre par la
mauvaise humeur de Zeus. La question essentielle est ailleurs: d’où viennent
les lois de la physique?
Pour répondre, deux voies sont possibles. Selon la première, le chaos
prévaut au niveau le plus fondamental et les lois physiques ne sont qu’un
compromis résultant de processus aléatoires. La seconde tente d’imaginer
tous les univers possibles en les dotant de lois physiques différentes. Elle
conclut que nous vivons dans un univers ordonné parce que, dans les autres
configurations, l’existence d’êtres comme nous est exclue. Mais ces probabilités
peuvent-elles tenir lieu d’explication ultime? Pourquoi l’univers – ou l’ensemble
des univers – se conformerait-il aux probabilités? Nous touchons là
les limites de notre compréhension du cosmos.
La seule façon de nous débarrasser de ces questions, c’est de ne pas
les poser. Mais la raison critique nous enjoint de continuer à chercher tant
qu’il reste quelque chose à prouver.»
* Professeur à la faculté
de philosophie de l’Académie pontificale de théologie, Cracovie (Pologne).
Tsevi
Mazeh*: la beauté du monde
«La
science ne peut nous dire ni le pourquoi ni le pour quoi; elle se limite, en un sens,
aux détails techniques du fonctionnement du monde. Affirmer que Dieu était
à l’origine, qu’Il a mis le monde en mouvement et fixé ses lois, ne
pose, à mon avis, aucun problème. Quant aux interventions divine postérieures
à la Création, j’y crois, mais je ne les comprends pas pleinement.
Ma religion [le judaïsme orthodoxe] n’influence pas mon travail d’astronome,
mais elle me conduit à admirer Dieu et la beauté du monde. A l’occasion
d’un cours sur les étoiles binaires, j’ai utilisé une formule mathématique
qui décrit parfaitement leur mouvement. Que l’esprit humain puisse trouver
de si beaux outils mathématiques pour expliquer le mouvement du monde constitue,
à mes yeux, l’un des miracles du monde que Dieu a créé.
On doit distinguer, dans le premier chapitre de la Genèse, l’essentiel et
les détails. L’essentiel, c’est le message théologique: il y a un Dieu
unique. Quand la Bible a été écrite, c’était une révolution.
Le rédacteur de la Genèse devait transmettre son message en des termes
cosmologiques conformes à son époque. Il ne pouvait pas parler du big-bang,
de la vitesse de la lumière ou des atomes. Il s’est exprimé de façon
à être compris de ses contemporains.»
* Professeur d’astronomie à
l’université de Tel-Aviv (Israël).
Lee
Smolin*: une sélection naturelle
«Comprendre
l’harmonisation fine de l’univers est crucial: comment se fait-il que les paramètres
qui gouvernent les particules élémentaires et leurs interactions soient
agencés avec un équilibre tel qu’apparaisse un cosmos aussi complexe
et diversifié? Si l’univers est créé par un choix aléatoire
de paramètres, la probabilité qu’il contienne des étoiles est
d’une chance sur 10229.
L’univers est improbable, et il l’est en un sens précis: sa structure est
bien plus complexe qu’elle ne le serait si ses lois et ses conditions initiales étaient
choisies au hasard. Nous cherchons donc un type d’explication vérifiable,
falsifiable, et fondé sur une hypothèse de phénomènes
naturels. Globalement, la biologie et la sélection naturelle sont les exemples
les plus fructueux de théorie sur ces questions.
D’où l’hypothèse, dans le cas de l’univers, d’une sélection
naturelle cosmologique: nos particules élémentaires sont ainsi parce
qu’elles rendent la production de trous noirs, donc celle d’"univers" nouveaux,
bien plus vraisemblable.
S’il est vrai que le big-bang n’a pas été le commencement de l’univers,
mais un événement venu d’une autre région du cosmos, que ce
soit un trou noir ou une autre structure antérieure, il est possible que les
observations qui seront réalisées dans les prochaines décennies
nous aideront à progresser– comme l’étude des ondulations sur l’eau
permet d’évaluer la forme du rocher qui les a causées.»
* Professeur de physique à
l’Université de l’Etat de Pennsylvanie (Etats-Unis). Auteur de The Life
of the Cosmos (OUP, 1997).
Seyyed
Hossein Nasr*: le point de vue religieux
«Comprendre
l’harmonisation fine de l’univers est crucial: comment se fait-il que les paramètres
qui gouvernent les particules élémentaires et leurs interactions soient
agencés avec un équilibre tel qu’apparaisse un cosmos aussi complexe
et diversifié? Si l’univers est créé par un choix aléatoire
de paramètres, la probabilité qu’il contienne des étoiles est
d’une chance sur 10229.
L’univers est improbable, et il l’est en un sens précis: sa structure est
bien plus complexe qu’elle ne le serait si ses lois et ses conditions initiales étaient
choisies au hasard. Nous cherchons donc un type d’explication vérifiable,
falsifiable, et fondé sur une hypothèse de phénomènes
naturels. Globalement, la biologie et la sélection naturelle sont les exemples
les plus fructueux de théorie sur ces questions.
D’où l’hypothèse, dans le cas de l’univers, d’une sélection
naturelle cosmologique: nos particules élémentaires sont ainsi parce
qu’elles rendent la production de trous noirs, donc celle d’"univers" nouveaux,
bien plus vraisemblable.
S’il est vrai que le big-bang n’a pas été le commencement de l’univers,
mais un événement venu d’une autre région du cosmos, que ce
soit un trou noir ou une autre structure antérieure, il est possible que les
observations qui seront réalisées dans les prochaines décennies
nous aideront à progresser– comme l’étude des ondulations sur l’eau
permet d’évaluer la forme du rocher qui les a causées.»
* Professeur
d’études islamiques à l’université George-Washington, Washington
DC (Etats-Unis).
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