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L’un des pères du roman africain

Chinua Achebe: les liens de l’exil
Propos recueillis par Amy Otchet, journaliste au Courrier de l’UNESCO.


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L’écrivain ibo dans son exil new-yorkais.




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Après 15 ans de dictature, les Nigérians votent pour leur président en 1997.




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Cérémonie traditionnelle au village d’Ogume (Nigeria).






L’un des pères du roman africain

L’art véritable est universel. Cette affirmation peut sembler surannée et quelque peu prétentieuse jusqu’au jour où vous découvrez l’œuvre de Chinua Achebe. Le Nigérian ne propose pas de grandes théories pour une civilisation universelle, mais des histoires ancrées dans la culture ibo, qui ont inspiré les lecteurs les plus divers. Les mêmes livres, qui ont aidé Nelson Mandela à supporter ses années de prison, sont étudiés comme des classiques par les élèves du monde entier. Considéré comme l’un des fondateurs du roman africain, Chinua Achebe a fait l’objet de plus d’études et d’articles qu’aucun autre auteur africain. Son œuvre — une vingtaine de livres, de nombreux essais et l’édition de recueils de nouvelles africaines — a été traduite dans une cinquantaine de langues.
Premier romancier à donner un point de vue africain sur le colonialisme, Achebe porte aussi un regard critique sur des maladies plus contemporaines, comme la corruption endémique des dirigeants nigérians. Dans son dernier livre, Home and Exile (Oxford, 2000), il se félicite d’appartenir à une «génération à la croisée des chemins»: une enfance imprégnée de culture ibo, grâce aux anciens de son village, mais aussi une éducation moderne qui lui a donné suffisamment de distance pour – à la fois – respecter et critiquer sa propre société sans porter de jugement.
Aujourd’hui, Achebe doit affronter une période douloureuse. En 1990, un accident de voiture l’a contraint à vivre dans une chaise roulante. Ne pouvant recevoir, au Nigeria, les soins médicaux dont il a besoin, il habite avec sa femme une petite maison, au nord de New York, dans les bois du Bard College, une faculté de lettres où ils sont tous deux enseignants.
«À une époque plus heureuse, raconte-t-il, je croyais que l’âme grandissait dans la souffrance. Mais, jusqu’à mon accident, je n’avais pas pu vérifier cette idée d’expérience. Un jour, à l’hôpital, un visiteur bien intentionné me demande: “pourquoi vous?” J’ai répondu: “pourquoi pas moi? (Il rit) À qui d’autre cela aurait-il dû arriver?”»
Cet écrivain, qui a supplié les artistes africains de rester au pays, vit en exil, loin de cette patrie qu’il aime tant: le Nigeria. «Mais la vie intérieure est une ressource essentielle qui ne dépend pas seulement du lieu où l’on se trouve. Il faut utiliser ce que vous réserve l’existence, poursuit Achebe. C’est d’ailleurs le sujet d’un grand nombre de mes histoires.»

Bien que cloué dans un fauteuil roulant, loin de son Nigeria natal, le père fondateur de la littérature africaine de langue anglaise reste proche d’une patrie qui a fait naître en lui, à l’époque grisante de l’indépendance, le désir d’écrire.

Enfant, vous écoutiez les conversations des parents et amis, dans la concession de la maison paternelle. L’importance de leurs propos ne vous est apparue que bien des années plus tard: comme vous l’évoquez dans votre dernier livre. Aujourd’hui, à 70 ans, les certitudes acquises à l’époque, vous hantent-elles encore?
L’une d’elles, en tout cas: la reconnaissance du fait que les histoires sont importantes. Nous ne connaissons pas le dixième des histoires en circulation. Or, elles vous introduisent dans l’intimité d’un peuple. Je suis toujours en quête de cet instant où une vieille histoire acquiert brusquement un sens nouveau.
Je ressens cruellement la perte de ceux qui fréquentaient la maison de mon père. Ce n’étaient pas des personnages extraordinaires. Mais à présent qu’ils ne sont plus, je me rends compte qu’ils étaient plus importants que je ne le pensais.

À l’âge de 25 ans, vous écrivez votre premier récit, Things Fall Apart (Le Monde s’effondre). C’est l’un des premiers romans africains publiés en anglais (1958). La légende veut que ce livre soit le fruit d’une «rébellion fondamentale» des étudiants – dont vous étiez – contre un livre, Mister Johnson, alors révéré par les enseignants coloniaux malgré son racisme latent. Imaginiez-vous jusqu’où vous conduirait cette rébellion?
Je ne suis pas devenu écrivain grâce à Mister Johnson… Je suis né écrivain. Mais il est vrai que ce livre m’a ouvert les yeux sur les agressions dont ma patrie était l’objet. Cette patrie, ce n’était pas simplement ma maison ou ma ville, mais mon histoire, qui commençait à s’agencer avec une certaine cohérence dans ses premiers éléments.
D’abord, il m’a semblé que chacun est habilité à raconter sa propre histoire. Les premiers à mettre cette idée en pratique furent des amis et des camarades de classe, qui se sont dit: «après tout, si Chinua peut le faire, moi aussi». Puis est venu le tour des femmes. Et les écrivains britanniques qui, jusque-là, avaient essayé de se substituer à nous, ont commencé à faire machine arrière et nous ont laissé le soin de dire nos histoires nous mêmes.

Les artistes revendiquent, certes, le droit de dire leur histoire, mais de la dire dans leur propre langue. Vous êtes bien placé pour les comprendre, vous dont le roman Things Fall Apart aura été traduit en 50 langues, mais pas en ibo, votre langue maternelle…
Bien sûr que cela m’est pénible. Mais mieux vaut un roman sur le peuple ibo écrit en anglais que pas de roman du tout. Vous ne pouvez tout de même pas attendre que les circonstances soient idéales pour passer à l’action! Chacun fait ce qu’il peut, au moment présent, car personne ne sait où va nous mener la situation actuelle.
Il y a quelques mois, et pour la première fois depuis 10 ans, je suis retourné dans mon pays. Le but de mon voyage était de donner une conférence en ibo sur les problèmes que pose la standardisation de cette langue par les missionnaires. Ce fut l’un des moments les plus incroyables de mon existence que de voir ces milliers de gens, dans un stade en plein air, s’enthousiasmer pour mes propos… La question de la langue ibo ne cesse de me préoccuper, et j’y travaille sans cesse. Le roman Things Fall Apart a fait découvrir le peuple ibo au monde.

Vos récits s’articulent autour de la faiblesse des principaux personnages. Comme vous l’avez écrit: «qu’y a-t-il d’étonnant à ce qu’un personnage monstrueux créé des problèmes? Mais qu’un homme ordinaire fasse des ravages, voilà qui est inquiétant». Les critiques, en Occident, ne semblent pas apprécier votre ironie. Ils aimeraient mieux vous voir accoucher d’un héros, comme s’ils avaient une conception essentialiste du bon et du mauvais Africain.
Le terme «essentialiste» me paraît approprié. Je ne sais d’où vient cette conception erronée de l’art. Sans doute est-elle plus occidentale qu’africaine, car dans mon cas — et dans celui des Ibos — l’art est inclusif. Il inclut les gens ordinaires et leur vie.
Nous avons, par exemple, cette fête appelée mbari, au cours de laquelle des gens ordinaires sont isolés, pendant quelques mois, avec des artistes professionnels. Alors, chaque chose, chaque être est inclus dans un processus créatif. Tout ce qu’il y a de neuf à l’horizon — une nouvelle religion, ou le vélo d’un missionnaire — est englobé dans cette histoire. C’est une façon de domestiquer ce qui est nouveau ou étranger. En accueillant chez soi un élément nouveau, on le met sous surveillance. Question d’hospitalité et de sens pratique: il s’agit d’assurer sa propre sécurité.
La déesse — que les Ibos appellent Ani — qui préside aux festivités mbari n’est pas seulement la déesse de l’art et de la créativité, mais celle aussi de la moralité. Ainsi, y a-t-il toujours une frontière entre le bien et le mal. Ce qui empêche l’art d’être destructeur ou d’adopter une vision essentialiste de la personne. Pour autant, nos héros ne sont pas des saints. Ce sont des êtres humains, avec leur bon et leur mauvais côté. Mais quand les Occidentaux décèlent un message moral dans l’art, ils y voient une faiblesse. Ce qui revient à dire: «le monde est bien comme il est».

Réfléchissant à une métaphore, qui exprime la littérature post-coloniale, vous avez d’abord opté pour: «tant que les lions n’auront pas leur propre historien, les récits de chasse seront à la gloire du chasseur». Finalement, vous avez adopté la formule de Salman Rushdie: «l’empire contre-écrit». Pourquoi?
La métaphore du lion était trop dramatique. Le lion suggère, qu’on le veuille ou non, la force et la défaite d’un ennemi. «L’empire contre-écrit», cela me rappelle le premier bureau de poste de mon village. Enfant, j’ai suivi la construction du bâtiment et les transactions qui s’y déroulaient. Quand j’apprenais à écrire, j’observais les facteurs aller et venir sur leur bicyclette, avec des sacs de courrier. Puis est arrivé le camion bleu aux armes du Service royal des postes. Nous, les enfants, l’appelions Ogbnoekwu-ugwo, ce qui veut dire «tueur qui ne paie pas ses dettes». Nous pressentions les différentes manières par lesquelles nous serions intégrés à l’empire… Contre-écrire, cela n’a pas la violence du lion. C’est un appel au débat, à la persuasion.

Tout jeune, vous vous êtes révolté contre cette littérature coloniale, qui prétendait justifier la traite des noirs. Aujourd’hui, la tendance des médias à ne parler de l’Afrique qu’en termes misérabilistes procède, à vos yeux, de la même démarche. Dernier avatar de cette forme de pensée: les exhortations à regarder l’Afrique sans complaisance, et l’insistance avec laquelle on lui fait porter la responsabilité exclusive de ses maux. Pourquoi tant de zélateurs?
C’est la faute, je crois, de l’impérialisme et de l’esclavage. L’esclavage est sans doute le seul phénomène qui mette encore l’Occident mal à l’aise. Je soupçonne que la «découverte» de nouvelles formes d’esclavage dans l’Afrique d’aujourd’hui met du baume au cœur de ces zélateurs. Certains, sans peut-être en avoir conscience, sont tombés dans ce piège. Il est indéniable que la maltraitance des enfants va de pair avec la pauvreté – quand, par exemple, des parents mettent leurs enfants au travail parce qu’ils sont eux-mêmes incapables de gagner le minimum vital. Pourtant, il se trouve des Occidentaux bien pensants pour sauter sur l’occasion et hurler à l’esclavage.
Cette dévalorisation du mot «esclavage», accolé à toutes sortes d’abus et de mauvais traitements, ne fait pas avancer l’histoire de ce que fut, pendant 300 ans, le commerce transatlantique des esclaves.

«Mieux vaut un roman en anglais
sur le peuple ibo que pas de roman du tout»

«Deux pas en avant, un pas en arrière»: c’est ainsi que vous décriviez «l’expérience appelée Nigeria» dans une interview, il y a une vingtaine d’années. Où en est ce pays à présent?
Le Nigeria a franchi une énorme étape en sortant de la dictature militaire. L’armée, cependant, a été si puissante et pendant si longtemps qu’il aurait été illusoire de croire qu’un simple civil pouvait s’opposer à elle. Un général à la retraite, comme Olusegun Obasanjo [élu président en 1997], semblait donc la personne idéale. En 1987, il a été le seul dirigeant militaire qui ait jamais rendu le pouvoir aux civils. Enfin, il a connu le régime de terreur de Sani Abacha, et il a la chance d’être encore en vie.
Jusqu’ici, il s’en est plutôt bien tiré. Mais ramener le Nigeria à la raison, sans même parler de prospérité, est plus ardu qu’on ne l’imagine. Aussi ne faut-il guère espérer de réalisation spectaculaire pendant ce premier mandat. Mais le fait que nous en soyons toujours à tâtonner et à nous interroger est déjà un grand pas.
Ma crainte vient de ces rumeurs selon lesquelles Ibrahim Babangida, le dictateur militaire qui a précédé Abacha, pourrait être le prochain président. Si ces généraux en retraite, héritiers d’un passé atroce, prétendaient revenir au pouvoir, ce serait le suicide d’une nation.

L’une des questions centrales de votre œuvre est le choix d’un système politique représentatif approprié. Est-ce toujours d’actualité ?
Choisir un système n’a rien de compliqué, du moins sur le papier. Cela le devient, lorsque les gens sont si misérables qu’on ne peut se fier à eux pour exercer le moindre contrôle sur ceux qui les dirigent, alors qu’ils sont prêts à vendre leur voix à n’importe qui en échange de quelques dollars. On doit tenir compte du niveau de pauvreté pour mesurer l’efficacité d’un système représentatif. Les plus cyniques des chefs d’Etat le savent très bien, eux. Ils pillent l’État et se constituent un trésor de guerre pour les élections.

Les experts occidentaux, quand ils évoquent la transition du Nigeria vers la démocratie, agitent presque toujours le spectre d’une explosion ethnique. Existe-t-il un réel danger?
Le problème est réel, mais une explosion n’est pas inévitable. Il existe des différences de langue, de culture, d’histoire. Mais il faut bien comprendre qu’aucun de ces groupes ethniques n’a été récemment importé. Et si ces groupes ont pu vivre, par le passé, en voisins proches ou distants, il n’y a pas de raison pour que l’explosion soit aujourd’hui inévitable.
Si vous observez la situation de près, vous verrez que, chaque fois qu’il y a un problème, quelqu’un manipule les différences à son profit. Nous l’avons vu clairement au début du mouvement pour l’indépendance, quand les Britanniques cherchaient à ménager leur départ du Nigeria. Ils ont monté un groupe contre l’autre, si bien que nous nous sommes battus entre nous au lieu de les combattre.
Nos dirigeants ont hérité de ce talent. Le pire, ce fut pendant notre guerre civile, la guerre du Biafra. Et nous le voyons encore aujourd’hui avec l’imposition de la charia dans certaines régions du pays. Notre problème, c’est le manque de vrais dirigeants, à tous les niveaux.

«Le niveau de pauvreté
aide à mesurer l’efficacité
du système représentatif»

Vous vous êtes demandé, un jour, dans une interview: «comment transmettons-nous notre culture nationale sinon par les œuvres de l’imagination?» Ne faites-vous pas porter une lourde responsabilité aux artistes?
En effet. Mais il suffit de peu pour accomplir beaucoup. En 1987, j’ai été surpris quand le dirigeant de l’un des principaux partis du Nord musulman m’a demandé d’être son adjoint. J’ai accepté uniquement pour montrer aux gens qu’il était possible, venant de l’Est du pays, d’adhérer un parti du Nord, dirigé par un mollah.

L’écrivain a donc un rôle exemplaire à jouer?
Oui, à condition qu’il explique que personne n’a toutes les solutions en main. Quand je dis que nous manquons de dirigeants dignes de ce nom, cela ne signifie pas que le simple citoyen n’a rien à faire.
On veut tous être chef, jusqu’à ce que l’on s’aperçoive des responsabilités que cela entraîne. Cela apparaît clairement dans une société comme la mienne où le plus âgé est le plus honoré. Non sans fondement. Un vieil homme en sait beaucoup sur le passé. Il est comme un ouvrage de référence pour le village. Et ce genre de responsabilité lui garde l’esprit en éveil.

Quand rentrez-vous? Quand allez-vous remplir ce rôle qui est le votre?
Ah! Que j’aimerais rentrer… Mais toutes sortes d’obstacles se dressent sur ma route, surtout depuis que je suis en fauteuil roulant.

Qu’est-ce qui vous manque le plus ?
Une véritable ambiance de travail, où tout le monde en serait à la même page du livre. L’autre jour, le maire de ma ville m’a écrit pour me demander de l’aider à créer une nouvelle bibliothèque. Personne, ici, dans l’Etat de New York, ne vient me voir pour me dire: «on veut construire une bibliothèque, vous pouvez nous aider?» Ce qui me manque, c’est de ne pas être là où l’on a le plus besoin de moi


Principaux titres : Le Monde s’effondre, Présence africaine, 1973 (plus de 8 millions d’exemplaires vendus, depuis sa publication, en 1958); Le Malaise, Présence africaine, 1974; Femmes en guerre, Hatier, collection Monde noir poche, Paris, 1981; Les Termitières de la Savane, Belfond, Paris, 1990 et 10/18, collection Domaine étranger, 1994.

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