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L’ashram où la vie repart
Sudha Ramachandran, rédactrice en chef adjointe du Deccan Herald, Bangalore (Inde).
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Susheelama, fondatrice de l’ashram
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Une volontaire de l’ashram donne des conseils sanitaires à une femme de Shaktinagar.
A Bangalore, dans le sud de l’Inde, un centre communautaire accueille des femmes qui ont fui leur foyer. Elles y aident, à leur tour, d’autres femmes à sortir de la misère.

Tout a commencé grâce à la volonté d’une femme, déterminée à aider ses sœurs d’infortune, pauvres, sans instruction et en quête d’un refuge.
En 1975, après un mariage brisé, Susheelamma s’est retrouvée seule, avec deux enfants à élever. Fille d’un tisserand sans moyens, elle n’avait pu poursuivre sa scolarité au-delà de l’école primaire. Aujourd’hui, elle dirige l’ashram Sumangali Sevashra de Bangalore et ses 450 volontaires à temps plein. Ici, les femmes sans ressources trouvent un gîte et une formation qui les aident à redémarrer dans la vie. Elles peuvent chercher du travail à l’extérieur ou, en échange d’une modeste rétribution et de deux bons repas par jour, s’investir dans l’un des nombreux projets de l’ashram. La plupart d’entre elles continuent, après avoir quitté le centre, à participer, selon leurs possibilités, à ses activités.
200 femmes, en moyenne, résident à l’ashram. Elles ne possèdent, souvent, aucune formation élémentaire, ce qui les handicape dans la recherche d’un travail. Beaucoup ont subi des violences familiales, souvent liées aux pressions de la belle-famille pour des affaires de dot. Celles qui ont fui leur mari sont rejetées par leurs parents, leur famille et leur village et les rares foyers publics susceptibles de les accueillir sont mal équipés. Quant à l’appareil judiciaire, il accueille plutôt mal celles qui osent demander le divorce.
C’est pour pallier les insuffisances des services sociaux que Susheelamma et un groupe d’amies ont conçu, en 1975, le projet de construire un petit refuge et une école destinés aux femmes démunies. Elles ont convaincu le gouvernement de leur céder un terrain. Mais une vaste fosse occupait celui-ci et elles n’avaient pas les moyens d’en financer le remblai. Grâce aux dons patiemment recueillis auprès de particuliers, Susheelamma et ses amies ont pu construire une école.
«Nous n’avions pas d’argent pour acheter des livres aux enfants ou pour nourrir les femmes qui s’installaient» explique Susheelamma. A 65 ans, elle préside toujours aux destinées de l’ashram. Avec les autres volontaires, elle a passé des nuits entières à confectionner des petits bibelots dont la vente rapportait de maigres sommes. Dans les premières années, son salaire de directrice et d’institutrice de maternelle ne dépassait pas 170 roupies (environ 28 francs). Elle en réservait 100 aux besoins de son foyer et consacrait le reste au lancement des programmes. «Certaines volontaires, comme Parvatamma (membre du comité directeur), versaient l’intégralité de leur salaire à l’ashram», se souvient Susheelamma.

Son mari, alcoolique, la frappait
Les premières vraies ressources sont venues de la vente de câbles métalliques recyclés en mangeoires à volaille. Cette petite activité leur a permis de subsister, malgré des revenus dérisoires. Par la suite, elles ont confectionné des guirlandes avec des cocons de soie, que des bénévoles allaient distribuer dans les échoppes de la ville, leur sac de toile sur le dos.
Aujourd’hui, l’ashram bénéficie d’aides gouvernementales, du soutien matériel et financier d’organisations humanitaires internationales ainsi que de dons privés. Mais sa force principale demeure le bénévolat. Depuis les origines, le même principe prévaut: l’ashram recrute celles qui ont bénéficié de ses services. Elles gèrent des programmes d’éducation et d’apprentissage, assistent les femmes en difficulté qui n’ont pas besoin d’un hébergement et organisent des programmes réguliers d’alphabétisation et des campagnes de vaccination. L’ashram gère aussi deux écoles primaires officielles, 19 écoles informelles, 25 crèches et 130 garderies d’enfants, appelées anganwadi, qui fournissent un complément alimentaire aux enfants, aux mères allaitantes et aux femmes enceintes des bidonvilles.
Shantamma est l’un des piliers de l’ashram. Elle forme les volontaires et prodigue, à toutes, énergie et conseils. Cette femme toute simple n’a pas oublié le jour où, il y a 25 ans, elle a trouvé refuge ici avec ses deux enfants en bas âge. Son mari alcoolique la frappait devant ses enfants et lui imposait la présence d’une concubine. Sans instruction ni ressources, un destin peu enviable l’attendait quand l’ashram l’a accueillie. Elle a d’abord travaillé aux cuisines, puis elle s’est occupée des enfants de la crèche. Parallèlement, elle a rejoint un cours d’alphabétisation dispensé par l’ashram, avant de suivre une formation d’auxiliaire de santé, assurée, elle aussi, par des bénévoles. Aujourd’hui, elle conseille les femmes en milieu rural sur les questions de nutrition et de vaccination.

Une goutte d’eau
Shantamma a sa propre maison, mais elle vient tous les jours aider aux cuisines et assurer une formation pour celles qui se destinent à des travaux rémunérateurs. «J’ai vécu sept ans à l’ashram, explique-t-elle. Il a été mon ashreya (abri) quand j’étais rejetée de tous. Je ne l’oublierai jamais. Aussi longtemps que je le pourrai, j’aiderai celles qui sont accueillies ici.»
Malgré une activité incessante, l’atmosphère est toujours calme. Les pensionnaires se lèvent à 5 heures 30, et, après une méditation et un petit-déjeuner frugal, elles se mettent au travail. Bien que rien ne les y oblige, toutes participent aux tâches collectives, y compris les handicapées physiques et mentales. La participation de chacune est une règle tacite qui s’applique sans accroc depuis les débuts du centre.
Outre les volontaires à temps plein, de nombreuses habitantes du voisinage donnent aussi de leur temps. Shakuntala est ingénieur dans une administration. Tous les week-ends, elle propose ses services pour des tâches diverses et se sent ainsi utile aux autres. Certaines femmes n’apportent qu’un soutien financier. La philanthropie est fortement enracinée dans la culture indienne, et les bénévoles sont convaincues qu’aider les autres favorise la prospérité et la sérénité.
Beaucoup d’entre elles interviennent à Kuprajbande, un bidonville si misérable que l’ashram a décidé de l’«adopter» pour tenter d’améliorer la vie de ses habitants. Cinquante-six logements ont été reconstruits et des campagnes de sensibilisation à l’hygiène et contre l’alcoolisme sont en cours. L’endroit a été rebaptisé Shaktinag — la cité de la force — et près de 80 % des hommes (les femmes buvant rarement) ont totalement renoncé à l’alcool.
L’histoire de Susheelamma prouve que des individus, armés de leur seul courage, peuvent susciter des changements durables. «Il reste encore beaucoup à faire, reconnaît-elle. Ce que nous avons réalisé n’est qu’une goutte d’eau dans un immense océan de besoins.»

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