
Kevin Petrie, 85 ans, à l’ouvrage dans son garage. |
En
Grande-Bretagne, des milliers de retraités retrouvent une nouvelle jeunesse
en rénovant des outils pour des artisans africains. Témoignage.
Mon intérêt
pour les outils est né de la déception que m’ont inspirée les
gros projets de développement. Sous ce prétexte, j’ai vu des sociétés
étrangères réaliser d’énormes bénéfices
en Afrique de l’Ouest, leur personnel expatrié jouissant de salaires fabuleux
et d’un train de vie extravagant… Au lieu d’aider les gens du pays à améliorer
leur sort, ces projets les empêchaient de prendre la moindre initiative.
En Ethiopie, j’ai vu des pelleteuses rouiller sur place, faute de gazole et de pièces
de rechange. Elles avaient été données par des organisations
humanitaires. Et pendant ce temps, par manque de travail, des milliers d’Ethiopiens
souffraient de la faim.
Puis un jour, en Ouganda, j’ai entendu l’employé d’une organisation humanitaire
se plaindre du fait que des jeunes lui volaient ses outils. Je me suis dit que ces
outils, en réalité, étaient indispensables à des artisans
dans le besoin. Je suis allé les voir, dans les villages: leurs ciseaux étaient
affûtés jusqu’à la corde, leurs marteaux réduits à
des moignons. Je suis reparti avec la conviction qu’il fallait créer une organisation
pour leur venir en aide, en évitant les pièges habituels de l’endettement.
Encourager
aussi la production locale
De
retour à Portsmouth, l’idée a mûri. Ma mère m’a fait remarquer
que dans notre seule rue, des dizaines de gens stockaient quantité d’outils
dans leur cabane de jardin. A ce compte-là, combien pouvait-on en collecter
dans toute l’Angleterre?
Nous avons créé Tools for Self-Reliance (TFSR — des outils pour l’autonomie)
en 1979. L’idée était simple: il s’agissait de récupérer
de vieux outils et de les remettre en état pour les envoyer à des artisans
dans des villages africains. Nous avons débuté avec quelques bénévoles,
élèves d’un Institut de technologie. Pour tout local, nous disposions
d’une ancienne salle paroissiale, sans eau, ni chauffage, mais nous étions
ravis car nous avions un espace suffisant pour traiter notre premier lot: 240 outils
récoltés dans le voisinage de la prison de Kingston.
Aujourd’hui, nous envoyons chaque année pour plus de cinq millions de francs
d’outils à nos partenaires, en Tanzanie, au Zimbabwe, en Ouganda, au Mozambique,
en Sierra Leone et au Ghana. Nous encourageons aussi la production locale, en apportant
notre soutien à des programmes visant à former des forgerons en Tanzanie,
au Zimbabwe et en Sierra Leone. Certains, dans les zones rurales, utilisent déjà
nos machines pour fabriquer et réparer des outils sur place. Ils produisent
bien plus de pièces que nous ne pourrons jamais leur en expédier.
«Notre
famille, c’est le monde entier.»
TFSR
s’appuie sur un noyau important de bénévoles sans lesquels rien ne
serait possible. Au départ, nous n’imaginions pas que le projet aurait des
retombées positives sur les bénévoles eux-mêmes. Or, en
Grande-Bretagne, des milliers de retraités ont, grâce à nous,
entamé une deuxième vie. Au lieu de vivre en reclus, souvent au grand
désespoir de leur femme, ils se sont investi dans nos ateliers, si bien qu’ils
représentent aujourd’hui la moitié des membres de nos 70 groupes locaux,
répartis à travers tout le pays. Une fois par semaine, ils se retrouvent
pour décaper, réparer, affûter, graisser et emballer les outils,
qui redeviennent comme neufs, et souvent mieux que neufs car l’acier d’autrefois
est d’une qualité superbe. Puis ils les expédient en Afrique.
Anciens mécaniciens, ingénieurs ou maçons, ils sont fiers de
transmettre leurs connaissances aux plus jeunes. «Ils ont en commun un très
grand savoir-faire, souligne Tony Care, coordinateur de l’association au Pays de
Galles. Ils sont méthodiques et minutieux, possèdent une mine d’informations
précieuses et d’histoires drôles sur la vie d’autrefois.»
Les bénévoles ne s’intéressent pas seulement à l’aspect
pratique du travail. La plupart participent au projet parce qu’ils en apprécient
l’esprit. «C’est le projet d’entraide le plus original et le plus révolutionnaire,
dans le bon sens du terme, que je connaisse», affirme John Watley, 84 ans,
un ancien secrétaire de mairie à Andover, dans le Hampshire, devenu
notre «spécialiste en machines à coudre».
A Doncaster, Derek Taylor, 72 ans, partage son avis: «notre fils s’est tué
dans un accident de voiture voici quelques années, explique-t-il. Ma femme
et moi avons alors commencé à réfléchir à notre
vie. Avant, nous vivions repliés sur nous-même. Notre famille était
la seule chose qui comptait. Maintenant, nous sommes ouverts aux autres: notre famille,
c’est le monde entier».
Pour certains, TFSR est une occasion d’établir des contacts enrichissants.
«Nous avons pu discuter avec des personnes qui avaient fait le voyage en Afrique,
raconte un habitant de Southampton. C’était si passionnant que, ce jour-là,
nous avons réparé nos outils sans même nous en apercevoir!»
Mais, tous nos bénévoles ne sont pas des retraités. Nous avons
aussi des lycéens et des étudiants qui nous rejoignent dans le cadre
de leur formation. Et chaque été, nous organi-
sons des chantiers internationaux où sont assemblées les caisses à
outil.
Comme d’autres, le comptable et enseignant Kevin Petrie, 85 ans, a découvert
tardivement (mais il n’est jamais trop tard) sa passion. Il a commencé à
collecter et à réparer des outils voici 15 ans. Depuis, il a remis
en état 11 500 belles pièces. Membre de notre comité directeur,
il s’est rendu en Tanzanie, à ses propres frais, pour voir comment les artisans
se servaient du matériel expédié d’Angleterre. Julius Nyerere,
ancien président de la République, qui compte parmi les donateurs de
notre organisation, l’a invité chez lui pour discuter du rôle des artisans
et des outils dans le développement. Kevin Petrie a aussi séjourné
dans plusieurs villages où son enthousiasme lui a valu le surnom de Mzee kijana
(l’aîné plein de jeunesse).
Quand j’ai demandé à sa femme ce qu’elle pensait des milliers d’heures
qu’il avait passées dans son garage à travailler pour nous au lieu
d’entretenir son jardin, elle a souri: «il est heureux quand il s’occupe de
ces outils. C’est notre modeste contribution à la marche du monde.»

www.tfsr.org |