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Le temps des associations
Lester M. Salamon, directeur du Centre d’études sur la société civile de l’université Johns Hopkins (Etats-Unis).
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A Lucknow, en Inde, une coopérative fondée par des brodeuses.
Tout comme la bourgeoisie au XVIIIe siècle ou le prolétariat au XIXe siècle, les ONG sont aujourd’hui vouées à jouer un rôle de premier plan dans les évolutions de la société. Une nouvelle ère commence.

Un spectre hante le monde développé. Ce n’est plus celui du communisme porté par la vague du prolétariat, comme le disait Karl Marx il y a 150 ans. Il accompagne, au contraire, le destin de l’individu solitaire, tel que le dépeint Robert D. Putnam dans son ouvrage Bowling Alone: The Collapse and Revival of American Community (Jouer seul: déclin et renaissance de la communauté américaine). L’individu aliéné, coupé de ses racines sociales, privé des usages sur lesquels se fondait la confiance réciproque, évolue dans l’univers du tous contre tous, sans ces «habitudes du cœur» dont parlait Tocqueville et qui rendent tolérable l’existence humaine.
Pour certains, l’expansion de l’Etat et l’institutionnalisation des grandes organisations collectives marginalise les expressions moins formelles du volontariat et rend sa fonction sociale peu claire. Selon ces vues, les organismes publics et leurs satellites affrontent dans un combat sans merci leur ennemi héréditaire: l’auto-organisation des individus. A ce point de l’épopée, les premiers auraient emporté la victoire dans le monde développé, la seconde dans les pays plus défavorisés et moins affectés par la vie moderne.

Quatre crises et deux révolutions
En réalité, nous traversons plutôt les turbulences d’une «révolution associative mondiale», marquée par l’irruption massive du volontariat privé et de l’action citoyenne, structurés en dehors des cadres du marché et de l’Etat. Ce phénomène pourrait bien marquer un tournant aussi décisif pour notre époque que l’essor de l’Etat-nation à la fin du xixe siècle.
Pourquoi cette mutation se produit-elle aujourd’hui? Quatre crises et deux révolutions peuvent nous aider à le comprendre. Commençons par la crise de l’Etat providence moderne: selon une perception de plus en plus répandue, l’Etat, tel qu’on le connaît en Europe et en Amérique du Nord, est devenu une machine trop lourde, sollicitée bien au-delà de ce qu’elle peut fournir. Supposé protéger les gens de risques exagérés, il finit par étouffer l’initiative privée, annihile tout sens des responsabilités individuelles et encourage la dépendance.
Une crise du développement a accompagné ce premier phénomène. Les chocs pétroliers des années 1970 et la récession du début des années 1980 ont bouleversé les perspectives des pays en voie de développement. En Afrique sub-saharienne, au Moyen-Orient et dans certaines régions d’Amérique du Sud, le revenu moyen par habitant a commencé à baisser. Le rôle de l’Etat comme acteur du développement a commencé à être largement remis en cause au profit de nouvelles approches. Certaines d’entre elles s’appuient sur les lois du marché, d’autres sur les initiatives locales – structurées par les ONG – qu’on a appelées tantôt «autonomie assistée», tantôt «développement participatif».
La troisième crise mondiale, celle de l’environnement, aggravée par l’appauvrissement des pays en voie de développement – pour survivre, les plus démunis sont contraints de dégrader leur milieu – comme par les habitudes de gaspillage des pays riches, a, elle aussi, incité les individus à prendre des initiatives.
Enfin, l’effondrement des expériences socialistes en Europe centrale et orientale a nourri le scepticisme à l’égard de l’Etat et de son aptitude à répondre aux besoins des hommes. Si les promesses du socialisme étaient entachées de suspicion depuis longtemps, la récession économique du milieu des années 1970 a réduit à néant le peu de légitimité que gardaient les régimes communistes. L’échec, là encore, a conduit à de nouvelles approches. Elles ont donné naissance à des entreprises coopératives à visées commerciales mais aussi à toutes sortes d’expériences impliquant des ONG.
Hormis ces quatre crises, deux autres phénomènes expliquent les progrès récents de ce qu’on appelle le «tiers-secteur», ni étatique, ni marchand.
Il s’agit, en premier lieu, de la révolution des communications, advenue dans les années 1970 et 1980. Avec la généralisation des ordinateurs, de la fibre optique, du fax, de la télévision et des satellites, les régions les plus reculées du monde se connectent aux réseaux et participent aux campagnes de masse et aux actions organisées. De plus, la généralisation des connexions a accompagné une progression significative de l’éducation. Entre 1970 et 1985, le taux d’alphabétisation dans les pays en voie de développement est passé de 43 % à 60 %.
Cette expansion combinée a facilité la participation et la mobilisation des gens. Les régimes autoritaires les mieux exercés au contrôle des réseaux de communications ne peuvent pas endiguer le flot d’informations déversées par les antennes paraboliques et les fax. Les militants isolés ont désormais la possibilité de rester en contact avec d’autres personnes qui partagent leurs idées, dans leur pays ou à l’étranger, d’échanger des points de vue et des expériences, de conforter des choix.
Enfin, l’expansion économique des années 1960 et 1970 a donné naissance à une nouvelle bourgeoisie mondiale, devenue un acteur essentiel de ce tiers secteur. L’expansion économique a alors bénéficié à toutes les régions du globe. De 5 %, en moyenne, le taux de croissance a dépassé ce chiffre en URSS, en Europe de l’Est et dans les pays en voie de développement. En Amérique latine, en Asie et en Afrique, la croissance a alimenté une nouvelle classe moyenne urbaine, frustrée par le manque d’ouverture économique et, souvent, par l’absence de participation politique. Avec la crise consécutive aux chocs pétroliers des années 1970, ces élites ont fourni des cadres aux ONG.

Une force politique de premier ordre
Ces évolutions expliquent l’apparition mondiale d’un secteur à la fois organisé, privé et à but non lucratif, qui s’est discrètement imposé comme une force économique, sociale et politique de premier ordre. Selon une série de travaux du Johns Hopkins Comparative Nonprofit Sector Project, les organisations à but non lucratif emploient environ 5 % de la population active dans les 22 pays étudiés, sans compter les bénévoles à plein temps, dont les effectifs s’élèveraient à 11 millions de personnes. Ces recherches montrent aussi que plus le secteur non lucratif est développé, plus le volontariat est répandu et apparaît comme un acte social avant d’être un choix personnel.
Cette configuration inédite suppose que l’on définisse une nouvelle approche des questions publiques pour le xxie siècle. Deux modèles ont dominé jusqu’à ce jour. L’un s’en remet aux lois du marché, l’autre à l’Etat. Malgré son retour en force, le premier est invalidé depuis la crise de 1929. Le second s’est effondré avec le mur de Berlin. La tentation sera grande, pour les partisans du tiers-secteur, de promouvoir leur modèle au rang des remèdes universels.
Bien que son apport soit essentiel, gardons-nous bien de lui demander plus qu’il ne peut offrir. Le siècle passé nous a appris que les problèmes actuels sont beaucoup trop complexes pour être résolus par une formule unique.
S’il nous faut un paradigme pour aborder le xxie siècle, il s’appuie sur le partenariat et la collaboration, c’est-à-dire sur une «nouvelle gouvernance» capable de favoriser la coopération des différents secteurs (Etat, marché, organisations à but non lucratif). Voilà ce que recouvre la notion de «société civile» dont on débat tant aujourd’hui: il ne s’agit pas de privilégier un secteur, mais d’établir des relations entre les différents secteurs, et entre ceux-ci et les citoyens, afin d’améliorer la participation de tous aux questions publiques.
Le volontariat a un rôle important à jouer. Sa dynamique peut inciter les institutions à la coopération et servir de lubrifiant à celle-ci. La méfiance réciproque entre les différents acteurs rend la tâche difficile. Mais elle ouvre des perspectives prometteuses.

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