
La police népalaise contrôle les gaz d’échappement des autobus,
à Katmandou, l’une des villes les plus polluées d’Asie.

Un lac près de Bhopal asséché par la canicule qui frappe l’Inde.

L’étude des carottes glaciaires de Vostok (Antarctique) montre la corrélation
étroite, sur 400 000 ans, entre teneur en gaz de l’atmosphère
et températures à la surface de la terre. |
Le
16 juillet prochain, s’ouvre à Bonn (Allemagne) une nouvelle conférence
internationale sur le climat, septième du genre. Les scientifiques y confirmeront
leurs prévisions alarmistes et les politiques feront le gros dos. Pourquoi?
Depuis le Sommet de
la Terre, en 1992, à Rio, neuf années de négociations internationales
n’ont donné aucun résultat tangible pour contrer le réchauffement.
Quelque chose a changé pourtant: la communauté scientifique a accumulé
de nombreuses connaissances sur l’ampleur de ce réchauffement et sur ses causes,
ce qui l’autorise, plus que jamais, à alerter les pouvoirs publics. De son
côté, l’opinion prête une attention croissante au problème.
Mais, comme l’écrit Benjamin Dessus, un expert français du Groupement
international pour l’étude du climat (GIEC): «nous sommes devant un
véritable paradoxe: la volonté publique reste déficiente, comme
si la connaissance paralysait l’action, au lieu de la nourrir».
Le réchauffement climatique n’est plus l’objet de controverses. Le xxe siècle,
avec une augmentation moyenne de 0,6 °C, a connu les températures les
plus élevées de ces dix derniers siècles. Pour leur part, les
deux dernières décennies ont été les plus chaudes du
siècle.
Toute une série de phénomènes accompagnent l’augmentation des
températures, qu’il s’agisse du recul à peu près général
des glaciers ou de l’amincissement de 40 % (de 3,1 m à 1,8 m), en un demi-siècle,
de la calotte glaciaire arctique.
Les scientifiques ne sont pas encore en mesure d’établir des corrélations
certaines entre le réchauffement climatique et la multiplication d’épisodes
catastrophiques — sécheresses, tempêtes ou inondations. Toutefois, comme
le souligne le physicien français Hervé Le Treut, ces épisodes
«illustrent ce qui risque de se passer si le réchauffement se poursuit».
A-t-on affaire à un réchauffement cyclique, tel que la planète
en a toujours connu, ou bien les émissions de gaz à effet de serre,
liées aux activité humaines, créent-elles une situation nouvelle?
Les experts sont maintenant quasi-unanimes pour défendre cette dernière
position. La concentration dans l’atmosphère du principal gaz à effet
de serre, le dioxyde de carbone (CO2), ne cesse d’augmenter: elle est passée
de 280 parties par million (ppm), à l’aube de la révolution industrielle,
à plus de 360 ppm aujourd’hui. Les estimations, pour la fin du xxie siècle,
les situent entre 540 et 970 ppm.
Un
signal d’alarme
Au
sein de la communauté scientifique, la prise de conscience est déjà
ancienne. La première conférence mondiale sur le climat se tenait à
Genève, en 1979. Neuf ans plus tard, l’Organisation météorologique
mondiale et les Nations unies créaient le GIEC. Ce réseau mondial de
plus de 3 000 chercheurs et experts a publié trois rapports successifs (en
1990, 1995 et 2001), chacun plus inquiétant que le précédent.
Lors de la publication du dernier en date, début 2001, Klaus Topfler, président
du Programme des Nations unies pour l’environnement déclarait: «le consensus
scientifique maintenant atteint doit être un signal d’alarme pour toutes les
capitales».
Le nouveau rapport révise à la hausse les prévisions antérieures.
Il envisage une augmentation des températures — «sans précédent
depuis 10 000 ans» — de 1,4 à 5,8 °C pour 2100 et une montée
du niveau des océans de 10 à 90 cm. Le deuxième volet du rapport
envisage les conséquences économiques et sociales du réchauffement.
Les zones favorables au paludisme et au choléra vont s’étendre, les
récoltes diminueront dans la bande tropicale et sub-tropicale, les régions
arides et semi-arides affronteront des épisodes de sécheresse plus
fréquents.
Le réchauffement augmentera le déséquilibre Nord-Sud, parce
que les pays pauvres seront les plus frappés, mais aussi parce que «ceux
qui disposent des ressources les plus réduites ont les capacités d’adaptation
les plus faibles». En 2050, selon les prévisions les mieux établies,
la population mondiale aura augmenté de trois milliards pour atteindre neuf
milliards d’habitants et la consommation d’énergie aura été
multipliée par un facteur de 1,5 à 2,7. Les combustibles fossiles —
responsables de l’effet de serre — représenteront toujours de 75 à
80 % de la consommation totale d’énergie, le nucléaire de 4 à
7 % et les énergies renouvelables (éolienne, solaire, hydroélectricité)
au mieux 20 %.
On s’attend à un certain nombre d’accidents climatiques (phénomènes
échappant pour l’instant à la modélisation). Le plus redouté
est la modification des courants océaniques, qui assurent les échanges
thermiques entre régions froides et chaudes de la planète. Selon deux
chercheurs suisses, Thomas Stocker et Andreas Schmittner, la circulation du courant
dans l’Atlantique Nord — le Gulf Stream — pourrait s’interrompre à partir
d’un taux de 750 ppm de CO2 dans l’atmosphère. Or, une telle concentration
est attendue au cours du XXIe siècle.
La
civilisation du train ou de l’automobile?
Pour
stabiliser les émissions de gaz à effet de serre, les spécialistes
suggèrent de combiner tout un éventail de solutions techniques. Elles
vont de l’utilisation d’appareils plus économes (lampes à basse tension,
par exemple) à la cogénération (production combinée de
chaleur et d’électricité), en passant par le développement des
énergies renouvelables, solaire ou éolienne. Mais, si depuis 10 ans
l’industrie a déjà réduit ses émissions à l’échelle
mondiale (elles représentent encore 19 % du total), le transport, lui, a augmenté
les siennes de 75 %.
Pour le Français Benjamin Dessus, l’avenir dépend moins des innovations
technologiques que des priorités dans le choix des infrastructures. Pour simplifier:
les Chinois et les Indiens choisiront-ils la civilisation de l’automobile ou celle
du train? Et, explique-t-il, la réflexion sur les infrastructures de transport
s’applique à tous les autres réseaux: énergie, télécommunications…
Mieux vaut investir dans des petits gisements d’énergie fossile (charbon ou
pétrole) destinés à une consommation locale — cela sera moins
coûteux en énergie —, plutôt que de mettre en place de lourdes
infrastructures, même pour transporter une énergie plus propre.
Au-delà de ces réflexions, les scientifiques refusent naturellement
de se substituer aux politiques. En 1992, à Rio, les pays participants signaient
la Convention cadre des Nations unies sur le changement climatique. Elle s’appuie
sur deux principes: ne pas remettre en cause le développement économique
des pays du Sud et «stabiliser les concentrations de gaz à un niveau
qui évite toute perturbation dangereuse du climat», l’effort étant
demandé aux pays industrialisés. Les 156 pays qui ont ratifié
cette Convention sont toujours engagés par leur signature, y compris les Etats-Unis,
malgré leur récent revirement.
Depuis, six conférences sur le climat ont tenté de progresser. Mais
le seul engagement précis qui ait été pris remonte à
la Conférence de Kyoto, en 1997, lorsque les pays industrialisés se
sont engagés à réduire leurs émissions de gaz à
effet de serre de 5,2 % à l’horizon 2012. La Convention n’entrera en vigueur
que lorsque 55 pays, au moins, totalisant 55 % des émissions, l’auront ratifiée.
A ce jour, 33 seulement l’ont ratifiée et la France est le seul pays industriel
qui s’apprête à le faire. Par ailleurs, aucun pays n’a atteint ses objectifs.
La France, par exemple, devait simplement maintenir son niveau d’émissions.
Or, elles ont déjà augmenté de 2 %.
Ces objectifs, d’une valeur symbolique pour l’environnement, devaient marquer le
début d’un engagement politique. Ils ne seront pas tenus. On peut d’ores et
déjà considérer les six conférences mondiales sur le
climat, qui se sont succédé depuis neuf ans, comme des échecs.
Comme l’ont constaté les observateurs, chaque pays s’arc-boute sur ses intérêts
nationaux, largement déterminés par ceux de ses lobbies industriels.
Le retrait des Etats-Unis du protocole de Kyoto, décidé par le président
George W. Bush — dont la carrière politique, tout comme celle de son vice-président,
Dick Cheney, est, selon les commentateurs, liée depuis longtemps au secteur
pétrolier américain — en est un exemple parlant.
Un
faux répit
En
France, le retrait du projet d’écotaxe par le gouvernement de la gauche plurielle,
à un an des élections législatives de juin 2002, montre que
le rythme rapide de la vie politique démocratique s’accommode mal du rythme
lent des changements planétaires. La notion, si souvent invoquée, de
principe de précaution, reste incantatoire. Le journaliste américain
John W. Anderson écrit fort justement: «toute tentative sérieuse
de s’attaquer au problème des émissions de gaz à effet de serre
aura des coûts immédiats, alors que les bénéfices ne seront
pas visibles avant longtemps. Dans la mesure où ces bénéfices
éventuels se réduisent à une catastrophe qui n’aura pas lieu,
ils n’apparaîtront jamais clairement. Mais les coûts, eux, sont visibles».
Seules les négociations sur les armes nucléaires, par leurs dimensions
et leurs enjeux, sont comparables aux négociations actuelles sur le climat.
Mais au sentiment d’urgence qui prévalait pour les premières, s’est
substituée l’idée que l’on peut encore «remettre à plus
tard» les solutions pour le climat. Robert Watson, le président du GIEC,
écrit: «le délai nécessaire pour endiguer les dommages
environnementaux ne se mesure ni en années, ni en décennies, mais en
siècles et en millénaires». Cette inertie — liée à
l’accumulation des gaz dans l’atmosphère — devrait se lire comme une injonction
à l’action immédiate. Au contraire, les négociateurs l’interprètent
faussement comme un répit supplémentaire.
Les discussions initiées à Kyoto sur les échanges de «droits
d’émissions» reflètent bien ce point de vue. Le groupe dit de
l’ombrelle (Etats-Unis, Australie, Nouvelle-Zélande, Japon, Russie) a imposé
l’idée de transactions marchandes sur les gaz, en créant un droit d’acheter
des crédits de pollution aux pays qui n’atteignent pas leur quota, et un droit
d’emprunter sur ses propres quotas futurs. Derrière cette démarche,
on retrouve l’idée que l’innovation technologique et la capacité créatrice
du marché fourniront les solutions en temps voulu. Dans cette perspective,
il est donc inutile de s’imposer des contraintes légales pesantes. Comme le
disait déjà le président Clinton: «le mode de vie américain
n’est pas négociable!»
L’efficacité
énergétique contre l’égalité
De
façon tacite, les pays industrialisés ont la conviction que le progrès
technique, guidé par le marché, apportera les solutions. D’où
leur penchant à raisonner en termes de tonnes de CO2 par part de PIB. Ainsi,
quand un Chinois émet 3,93 tonnes de CO2 pour produire 100 dollars de PIB,
un Américain en émet 4,6 fois moins, et un Allemand 7,7 fois moins.
Dans l’optique des pays développés, le bon modèle d’efficacité
énergétique, c’est le leur. Pourquoi le changer?
A l’inverse, les pays du Sud et de nombreuses ONG estiment que la négociation
internationale n’a de sens que si elle s’appuie sur un principe d’équité.
D’où leur préférence pour un calcul des émissions de
CO2 par habitant. Anil Agarwal, du Center for Science and Environment, à Delhi
(Inde), a établi qu’un Américain émet autant de gaz à
effet de serre que 25 Indiens, 33 Pakistanais, 85 Sri-Lankais, 125 Bangladais ou
500 Népalais. En conséquence, il propose d’attribuer à chaque
être humain un même quota d’émissions.
A ce point, le débat public rencontre le plus ancien dilemme de la morale.
Juge-t-on un arbre à ses fruits, comme le sous-entend la position américaine,
qui met l’accent sur l’efficacité énergétique? Ou faut-il, au
contraire, attribuer les mêmes droits à tous les hommes, comme le revendique
Anil Agarwal? On peut craindre que la conférence de Bonn ne serve guère
à éclairer ce débat. |