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L’éthique comme remède

Pays basque: 33 ans de conflit

Fernando Savater: l’énigme basque
Entretien réalisé par Lucía Iglesias Kuntz, journaliste au Courrier de l’UNESCO.
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Fernando Savater











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Fernando Savater, lors d’une manifestation de Basta Ya à Saint-Sébastien.




L’éthique comme remède

On l’a appelé «le Sartre espagnol», comparé à Salman Rushdie. On murmure qu’il est un héros, ce qu’il déteste: Fernando Savater est avant tout un citoyen engagé dans son temps. S’il s’intéresse au nationalisme, c’est par «autodéfense». Né à Saint-Sébastien, en 1947, il a fait des études de lettres et de philosophie à Madrid. Puis, il a commencé sa carrière d’enseignant à l’Université autonome. Après un bref séjour dans les prisons franquistes, il a été interdit d’enseignement pour des raisons politiques. En 1975, il présente sa thèse de doctorat consacrée à Nietzsche. Peu après, il est réintégré dans le corps enseignant et occupe la chaire d’éthique de l’Université du Pays basque. Depuis 1995, il devrait enseigner la philosophie à l’Université de Madrid, mais, pour des raisons de sécurité, les cours n’ont pu avoir lieu.
«Plus professeur de philosophie que philosophe», il a écrit plus de 45 livres — essais, romans et ouvrages pour la jeunesse —, qui expriment tous une révolte raisonnée, non exempte d’humour, envers l’ordre établi. A l’éthique, sa spécialité, qu’il définit comme «la conviction que tout n’est pas semblable, qu’il y a des raisons de préférer tel type de comportement plutôt que tel autre», il a consacré, entre autres textes, La tarea del héroe (1982), Invitación a la Ética (1982), Ética como amor propio (1988), et Ética para Amador (1991) — (Ethique à l’usage de mon fils, Le Seuil 1998) —, traduits en 18 langues.
En 1997, il a publié El valor de educar (Pour l’éducation, Payot, 1998), un essai dans lequel il prend la défense de l’éducation en tant que remède à la plupart des maux de la société. «L’intolérance, l’intégrisme ou les nationalismes radicaux doivent se voir couper la route dès l’école», affirme-t-il. En 2001, il a rassemblé ses nombreux articles contre le nationalisme radical dans un livre intitulé Perdonen las molestias. Crónica de una batalla sin armas contra las armas, un réquisitoire contre la passivité de la société civile face à la violence terroriste, exhortant à la mobilisation contre l’ETA. Passionné de courses hippiques, il a visité les principaux hippodromes du monde. Son dernier livre, A caballo entre milenios (2001), rassemble un ensemble de chroniques sur le sujet.
Outre le Prix Sakharov des droits de l’homme, qu’il a obtenu, en décembre 2000, au nom du mouvement Basta Ya (Ça suffit), dont il est le porte-parole, Fernando Savater a reçu le Prix national de l’essai (1982), le Prix Anagrama, le Prix Ortega y Gasset de journalisme (2000) et le Prix Fernando Abril Martorell pour «sa contribution à la défense et à la diffusion de la liberté, de la tolérance et des droits humains». Menacé de mort par l’ETA depuis de nombreuses années, il partage sa vie entre Saint-Sébastien et Madrid, protégé par des gardes du corps dont il serait ravi de «se voir bientôt libéré de l’aimable tutelle».

La culture de la différence conduit à la barbarie. C’est le message de ce philosophe basque espagnol, menacé de mort par les terroristes de l’ETA, qui lutte avec les mots pour que l’universel ne devienne pas accessoire.

Philosophe, écrivain, professeur d’université… Malgré vos multiples occupations et plus de 45 livres publiés, il semble que l’on ne s’adresse à vous, aujourd’hui, que pour vous entendre parler du problème basque…
C’est à la fois injuste et réducteur. J’ai consacré ma vie à de multiples d’activités — trop, peut-être. Mais la seule que retiennent les gens, c’est celle du manifestant avec une pancarte! Attirer l’attention sur moi ne m’intéresse pas spécialement. En revanche, j’essaie d’utiliser l’audience dont je bénéficie, auprès du public, pour faire progresser une cause qui me semble importante: la défense de l’Etat de droit et la lutte contre le totalitarisme, dans mon propre pays.

Vous ne pouvez plus vous déplacer sans une escorte. N’est-ce pas insupportable?
L’autre jour, quelqu’un m’a posé la même question, avec la meilleure intention du monde. J’ai répondu: «et vous, qu’est-ce que cela vous fait de voir qu’une grande partie de vos concitoyens — des journalistes, des enseignants, des conseillers municipaux, des mères de famille… sont obligés de vivre en permanence sous protection?» En réalité, c’est au public qu’il faut poser la question suivante: «vous entendez, chaque jour, parler de construction européenne. Tout le monde vous en rebat les oreilles. Eh bien, quelque part en Europe, il est impossible de sortir en sécurité dans la rue. Pensez-vous que ce soit supportable?»

La plate-forme Basta Ya («ça suffit»), dont vous êtes le porte-parole, vient de se voir décerner, par le Parlement européen, le prix Sakharov 2000. Qu’est-ce que Basta Ya?
C’est une de ces initiatives citoyennes qui ont vu le jour ces dernières années, au Pays basque. Elle s’efforce de dénoncer et de combattre la violence. La caractéristique de Basta Ya est que nous sommes descendus dans la rue non seulement pour crier notre opposition à la violence et aux assassinats, mais aussi pour réclamer un statut d’autonomie pour le Pays basque.

Depuis la mort de Franco en 1975, le Pays basque, comme d’autres régions d’Espagne, a obtenu une autonomie toujours plus large. Or, malgré cela, le nombre des victimes du terrorisme de l’ETA n’a cessé de croître. Il dépasse aujourd’hui les 800. Pourquoi cette violence?
Elle se nourrit d’une idéologie ethnico-totalitaire, qui s’est forgée au fil du temps, probablement à partir d’éléments accumulés, dans le passé, sous le régime de Franco (1938-1975). Aujourd’hui, elle s’est enkystée et constitue une menace plutôt insolite au sein de l’Europe démocratique. Mais aussi dans le monde. Il existe, dans d’autres pays de la planète, de vraies inégalités politiques et économiques, des violations évidentes et systématiques des droits humains, qui — sans la légitimer pour autant —, pourraient expliquer l’irruption de la violence. Or, tout cela n’existe pas au Pays basque.

A quels pays pensez-vous?
A la Colombie, par exemple, un pays où sévissent de nombreuses injustices dans l’économie, l’éducation… Je ne pense pas que la guérilla colombienne soit un mouvement de libération, mais on peut comprendre, dans une certaine mesure, que des personnes, en Colombie, puissent avoir recours à la lutte armée. Il en a été de même au Salvador ou au Guatemala, à un moment donné, ou encore en Irlande, où, pendant des siècles, les Catholiques ont été marginalisés, opprimés, par les Britanniques et les Unionistes protestants. Sans parler de la Palestine… Je ne vais pas jusqu’à affirmer que la lutte armée est une bonne chose. Mais il est des endroits, sur Terre, où l’on peut en comprendre les raisons. Encore une fois, ce n’est pas le cas au Pays basque.

Quel est, alors, le véritable problème basque?
Posons d’abord les choses clairement: le Pays basque espagnol jouit des mêmes libertés que n’importe quel autre territoire de l’Union européenne. On y trouve, en outre, un degré d’autonomie — politique et fiscale — supérieur à celui des Länder allemands, un Parlement en propre, où sont représentés tous les partis politiques, y compris les indépendantistes. C’est une région développée, sans grands soucis économiques. En définitive, le problème majeur du Pays basque, c’est qu’il n’a pas de problème majeur. Il n’y a rien, qui, d’un point de vue objectif — historique ou économique —, justifie la violence. Si ce n’est que, sans cette violence, les prétentions de l’ETA, ou, plutôt, les prétentions du nationalisme basque, ne seraient pas prises au sérieux.

Quels arguments opposez-vous à ceux qui approuvent l’action de l’ETA et soutiennent que la lutte armée est le seul moyen à sa disposition pour conquérir l’indépendance?
Je suis d’accord avec eux: la violence est le seul moyen dont dispose l’ETA pour conquérir l’indépendance, puisque cette organisation représente une minorité à l’intérieur d’une société qui, majoritairement, ne veut pas de l’indépendance. La légitimité de l’ETA est comparable à celle des braqueurs de banque. Comme ils n’ont pas déposé le moindre argent dans la banque qu’ils attaquent, le directeur ne leur en donnera pas de son plein gré. Ils sortent donc une arme pour en obtenir. De même pour l’ETA. Ni son projet, ni ses moyens ne sont légitimes. Je ne pense pas qu’il soit légitime, par exemple, de remplacer une démocratie citoyenne par une «démocratie» ethnique. Vouloir créer un Etat peut, dans l’absolu, constituer un objectif valable. Mais personne n’est obligé de manifester un intérêt quelconque et encore moins de l’enthousiasme envers un projet politique qui se fonde sur des idéaux et des techniques d’action tantôt racistes, tantôt relevant du marxisme radical.

Certains font valoir que les Basques auraient plus souffert du franquisme que le reste des Espagnols…
C’est à l’évidence un mythe. Franco, qui n’a pas eu beaucoup de ministres catalans, a eu, en revanche, de nombreux ministres basques. Il passait tranquillement ses étés à Saint-Sébastien, tandis que José Maria Aznar (le Premier ministre espagnol) serait incapable de faire de même aujourd’hui. Des Basques, bien sûr, ont été persécutés comme d’autres Espagnols l’ont été ailleurs, en Espagne. Mais la langue basque n’a pas été aussi marginalisée qu’on veut bien le prétendre: il y a eu, sous le franquisme, des congrès et même un enseignement en euskarien. J’ajouterai qu’à l’époque, les Basques ont d’autant moins souffert que leurs provinces bénéficiaient du revenu par habitant le plus élevé du pays. A la mort de Franco, en 1975, les provinces de Guipúzcoa et de Biscaye étaient les plus riches d’Espagne. Aujourd’hui, c’est vrai, elles se retrouvent en 13e et 14e position. Mais dire que les Basques ont souffert plus que les autres relève du mythe. La majorité d’entre eux et la majorité de ceux qui sont devenus nationalistes après la mort de Franco — car, auparavant, ils étaient franquistes — ont bénéficié du franquisme plus que les autres. Et à leur détriment.

Certains historiens s’étonnent de ce qu’il n’y ait eu, en Espagne, aucun travail de mémoire. Franco disparu, il a été remplacé, dès le lendemain, par une monarchie parlementaire… Les Espagnols seraient-ils amnésiques?
Dans leur immense majorité, ils se sont arrangés pour «regarder ailleurs» à la fin du franquisme. Les gens se disaient: «laissons-le finir sa vie, il n’en a plus pour longtemps». Au Pays basque, le travail de mémoire s’est résumé à une amnésie volontaire partagée: «j’oublie ce que tu as fait et tu oublies ce que j’ai fait». En 1978, l’Espagne a décrété une amnistie générale. Nulle part ailleurs, en Europe, on a connu une amnistie aussi large et aussi absolue. Mais, puisqu’on libérait les membres de l’ETA qui avaient commis des assassinats, on pouvait bien oublier les crimes de tel général ou de tel commissaire franquiste!

Existe-t-il des minorités fondées à réclamer leur droit à l’autodétermination?
Le droit à l’autodétermination est une conquête historique de certaines communautés déterminées, qui se sont construit un Etat face à d’autres Etats. Les frontières et la superficie de l’Espagne d’aujourd’hui ne sont pas celles d’il y a 1 000 ans. Elles ne seront peut-être pas non plus les mêmes dans 1 000 ans. Il en va de même pour les Etats-Unis ou pour tout autre pays. Mais la question des minorités ne se résout pas forcément par la création d’un Etat. Songez qu’il y a, dans le monde, environ 200 Etats et plus de 5 000 langues différentes. Cela signifie que l’on parle plusieurs langues dans la plupart des Etats et qu’ils abritent, chacun, divers groupes ethniques.

On dirait que vous n’aimez pas les minorités…
Je ne suis pas hostile aux minorités. Nous appartenons tous à des minorités, à des groupes ayant les mêmes passions, les mêmes intérêts, voire les mêmes traditions religieuses. Personnellement, j’appartiens à la minorité des fanatiques de courses de chevaux. Mais il se trouve qu’aucun anthropologue ne parle en notre nom, que personne ne nous représente aux Nations unies. Le monde est rempli de ces groupes minoritaires, et il n’y a là rien de répréhensible. Mais je suis foncièrement hostile à tous ceux qui prétendent inventer une identité à tel ou tel groupe, fragmentant l’humanité, faisant de l’universel un accessoire. Surtout quand ces «traits identitaires» prennent, par exemple, la forme d’une ablation du clitoris — comme dans l’excision — ou d’autres horreurs de ce genre.

Le danger inverse existe aussi: celui de l’uniformité…
Ne rendons pas un culte maniaque à la différence et ne nourrissons pas, non plus, de répulsion excessive envers l’homogénéité. Jamais une différence n’a été bonne par elle-même, du seul fait qu’elle était une différence. Certaines sont méritoires, enrichissantes, et donnent un surcroît de valeur à l’expérience humaine. Mais d’autres sont le résidu atavique d’un passé dégradant, qu’on ferait mieux d’oublier au plus vite. Prenez l’esclavage. C’est bien une «différence» par rapport au contrat de travail. Mais permettez-moi de préférer le contrat de travail: il serait absurde, sous prétexte de défendre la pluralité, de militer pour que les uns aient un contrat et les autres soient asservis. Pour ma part, je souhaite vivement que le monde entier reçoive une éducation et bénéficie de la sécurité sociale! Ce que je déplore, en revanche, c’est que l’homogénéisation du monde ne concerne que les relations commerciales avec leur cortège de capitaux spéculatifs, et pas d’autres domaines, comme les droits humains ou l’édu-
cation.

Comment percevez-vous la mondialisation?
Contrairement à ce que j’entends dire, je ne pense pas que le monde soit menacé d’uniformisation. Et je le regrette, parfois. Entre la Suède et le Rwanda, par exemple, il n’est pas vrai qu’il y ait de moins en moins de différences, bien au contraire. Je le regrette, car certains pays présentent des particularismes qui donnent la chair de poule. Il serait bon, à cet égard, que le monde soit un peu plus uniforme, au sens où les droits fondamentaux devraient être respectés partout de la même manière.

Dans ces conditions, quel particularisme faut-il défendre?
Il faut défendre toutes les possibilités — toutes les capacités — de création qui se font jour ici ou là. Conserver les particularismes identitaires dans un esprit muséographique, sous prétexte «qu’ils ont toujours existé», quand, en réalité, une poignée de folkloristes, d’archéologues ou d’anthropologues les ont inventés et imposés, cela ne me paraît nullement souhaitable. Je ne suis pas inquiet pour le sort de ces particularismes identitaires, qui ne me fascinent pas. Et je ne me tracasse pas non plus pour la défense d’un pluralisme que je crois assuré, tant que les êtres humains naîtront différents les uns des autres.

Malgré le métissage?
La grandeur de l’espèce humaine vient précisément du fait que nous sommes tous des métis. Il est probable que, lorsque nous sommes apparus en Afrique, nous étions tous noirs et égaux. Ensuite nous nous sommes peu à peu diversifiés en ethnies, en couleurs différentes. Ces multiples mélanges font le sel de la terre. Ils le font d’autant plus aujourd’hui que nous pouvons accomplir un tour du monde en quelques heures et communiquer par ordinateur avec l’autre bout de la planète. Toute revendication en termes de pureté — pureté de l’identité — me semble stérile. La pureté n’est jamais féconde: les vierges n’ont pas d’enfant.

Dans ce brassage, l’éducation a-t-elle aussi son rôle à jouer? Vous la définissez comme «l’anti-fatalité par excellence, la seule façon de libérer l’homme de son destin»…
Les sociétés dans lesquelles l’éducation ne joue pas son rôle sont ségrégatives et figées. Chaque groupe y est appelé à reproduire le sort de ses parents ou de la minorité à laquelle il appartient. Le fils de paysan apprendra de son père les travaux des champs, les femmes s’informeront mutuellement de l’accouchement et de la façon d’élever les enfants, les guerriers apprendront à leur fils à tirer à l’arc ou à monter à cheval, car tel sera leur destin. L’éducation, en revanche, prépare des êtres humains ouverts et polyvalents, susceptibles de remplir des tâches différentes de celles de leurs parents. C’est ainsi que la Grèce de Périclès concevait l’éducation: chaque citoyen devait pouvoir se transformer en autre chose que ce à quoi il était promis. Dans la Perse antique, au contraire, il n’y avait pas d’éducation. Chacun était destiné à occuper une fonction prédéterminée. Pour autant, ne soyons pas dupes: nos sociétés contemporaines connaissent, elles aussi, une sorte de fatalité sociale. Un fils de pauvre doit rester pauvre, un fils d’ignorant doit demeurer ignorant… Face à cela, l’éducation est le seul atout qui permette d’inventer du nouveau, de briser la fatalité. Grâce à elle, dans les sociétés à mobilité sociale ouverte, un fils de balayeur pourra devenir président ou recteur d’université.

Dans cette réinvention de la société, quel rôle jouent la famille et l’élève lui-même?
Quand je parle d’éducation, je ne fais pas seulement référence à l’éducation académique. Bien que les familles aient évolué, d’un point de vue historique, elles jouent toujours un rôle éducatif essentiel pour l’apprentissage de la réflexion par la voie affective. Aujourd’hui, les adultes disent avoir trop peu de temps à consacrer à l’éducation de leurs enfants. Ils auront tendance à payer pour qu’on les décharge de cette obligation… C’est regrettable. Pour sa part, l’éducation académique familiarise les enfants avec un monde plus égalitaire et plus abstrait. C’est une conquête importante. Mais, en dernière analyse, celui qui apprend, c’est le sujet, l’élève, le néophyte. Et le mieux que nous puissions faire, nous, professeurs, c’est de susciter chez l’élève la vocation d’apprendre.

Vos livres, Ethique à l’usage de mon fils (Seuil, 1998) et Politique à l’usage de mon fils (Seuil, 1995), étaient une tentative pour faire comprendre aux jeunes les grands principes de l’éthique et de la politique. Etes-vous parvenu à les intéresser?
En 30 ans d’enseignement, jamais je n’ai rencontré un jeune qui ne se sente pas concerné par la liberté, la beauté, la justice ou la mort… En revanche, j’ai connu une foule d’adultes, fort occupés à gagner de l’argent, qui ne se souciaient guère de ces questions.

Pour revenir au problème basque, comment appréhendez vous sa résolution? Etes-vous optimiste ?
Une milonga (chanson populaire argentine) dit que l’espoir n’est autre que l’envie d’oublier un peu ses soucis. L’optimiste dira: «petit à petit, tout finira par s’arranger, avec la vie, avec le temps…» Mais ni le temps ni l’espace ne résolvent rien. Je suis un pessimiste actif. Rien ne s’arrange tout seul et la situation, au Pays basque, est très préoccupante. Il faut que l’Europe sache ce qui se passe, prenne ses responsabilités, et collabore avec ceux qui, comme nous, luttent contre le fascisme. De même qu’il y a eu mobilisation, au Kosovo, pour soutenir les Albanais menacés par le totalitarisme, nous avons aussi besoin de la solidarité internationale. Bien sûr, pour entreprendre une action, il faut avoir bon espoir de la réussir. En ce sens, je suis optimiste: je crois que mon action peut améliorer la situation. Mais rien n’est automatique. Cela ne se résoudra pas par des alliances entre les partis. Va-t-on revoir la façon d’éduquer les enfants, l’information ou la propagande faite à la télévision, ou encore cette diffusion systématique de la haine envers tout ce qui représente l’Etat espagnol ou les Espagnols, soit la moitié de la population qui vit au Pays basque? tant que cela n’aura pas changé, il y aura beaucoup à faire.

Vous allez donc continuer à lutter?
Je vais m’y efforcer. Si on me le permet.

Pays basque: 33 ans de conflit

photoLe Pays Basque est l’une des 17 communautés autonomes qui forment le territoire de l’Espagne. Depuis 1979, il compte deux langues officielles – le castillan et l’euskarien – et, depuis 1980, il élit son propre Parlement qui légifère en matière d’éducation, de santé et d’impôts. Il n’existe, en Europe, aucune région bénéficiant d’une autonomie aussi large.
L’ETA (Euskadi Ta Askastasuna, Patrie Basque et Liberté) revendique l’indépendance de l’Euskal Herria, un pays qui irait du fleuve Ebre à l’Adour, incluant la communauté autonome de Navarre, celle des Provinces basques (le Pays basque espagnol), ainsi que deux départements du sud-ouest de la France.
Cette organisation clandestine, dont les premières actions terroristes remontent à 1968, est responsable de l’assassinat de plus de 800 personnes, dont 90% depuis la mort de Franco. Longtemps, les cibles prioritaires de l’ETA ont été la police et l’armée. Mais, ces dernières années, l’organisation a multiplié les actions terroristes contre la classe politique et les a étendues à d’autres acteurs de la société, comme les professeurs d’université et les journalistes.

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