
Les modifications corporelles peuvent se comprendre comme un combat contre la banalité
des apparences.

Masaï du Kenya, avec une boîte de conserve d’ananas comme boucle d’oreille.
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«La
terreur que l’esprit ressent devant le corps a rendu fous d’innombrables mortels.»
D.
H. Lawrence, romancier anglais (1885-1930)
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Quelles
sont les significations de ces ornementations «tribales» ou «primitives»,
combinées à des usages occidentaux? |
En
s’engouffrant dans l’un des derniers espaces de liberté, les bricolages qui
«tribalisent» le corps au Nord et l’«occidentalisent» au
Sud brouillent complètement les normes.
En 1976, les punks scandalisent
la puritaine Angleterre. Prônant le désordre, ils adoptent l’irrespect
comme attitude, fustigent le futur tout tracé que leurs aînés
veulent leur imposer et vomissent l’énergie nucléaire, l’économie,
la pollution, le travail, les médias…
Pour être plus grand, le scandale exploite l’image. Les punks crachent sur
l’idéal corporel de l’Angleterre bien-pensante en affichant une apparence
aussi repoussante que recherchée, faite de vêtements détournés
de leur usage ou bien encore déchirés, tâchés, mariant
les couleurs que le bon goût dissocie. Ils arborent des coiffures en crêtes,
en cornes ou «à l’iroquoise», utilisent un maquillage outrancier,
s’ornent de chaînes. Ce refus se renforce de l’usage sauvage du tatouage, qui
recouvre des bras entiers ou des endroits inhabituels (le visage, le cou, le crâne),
de la réinvention du piercing (épingles à nourrices, anneaux,
portés dans le nez, au sourcil, sur les lèvres, dans les joues) ou
encore des scarifications.
Grâce à ce corps retravaillé et transgressif, le punk donne très
vite de lui-même une image chargée de sens. Les médias exécrés
en font un symbole de la décadence et participent à la diffusion de
ce nouveau modèle corporel en Europe, en Amérique du Nord et au Japon.
2001: les punks ont fait école. Les top-modèles, les champions, les
vedettes de la chanson et du show-business se ressemblent par leur coiffure et leur
piercings tout en rivalisant d’originalité dans leur utilisation. Dans les
pays industrialisés, les adolescentes exhibent leur nombril orné, tirent
la langue pour montrer leur bijou, alors que les garçons portent des anneaux
aux sourcils. En vingt-cinq ans, des pratiques décriées d’ornementation
ou de modifications corporelles sont devenues indispensables pour qui veut être
à la mode. Les jeunes générations occidentales combinent des
pratiques confinées jusque-là aux milieux underground pour s’approprier
leurs apparences «branchées».
Mais, paradoxalement, plutôt qu’innover, on procède à un bricolage
interculturel qui puise dans des techniques traditionnelles de modifications du corps,
utilisées par des cultures non occidentales à des fins religieuses,
esthétiques, ou identitaires. Avec l’invention des «primitifs modernes»,
selon l’expression de l’Américain Fakir Musafar, l’un des chefs de file de
ce mouvement de personnes qui «font quelque chose de leur corps», se
dessine une esthétique du corps métissé, qui réalise
une sorte de «tribalisation» du corps occidental.
Comment ces manières alternatives de modifier le corps en sont-elles venues
à se diffuser massivement? Qu’est-ce qui peut pousser de jeunes Occidentaux
à adopter des tatouages issus des îles du Pacifique ou du Japon? Quelles
sont les significations de ces ornementations «tribales» ou «primitives»,
combinées à des usages occidentaux?
On ne peut invoquer un retour aux rites dans lesquels ces pratiques prennent leur
sens originel puisqu’ils sont pour la plupart inconnus de ceux qui y puisent les
motifs de leur ornementation. Qui plus est, les corps qui servent aujourd’hui de
modèles ont d’abord été stigmatisés lors d’exhibitions
coloniales, en Europe et aux Etats-Unis, jusqu’au milieu du xxe siècle. Ils
étaient des objets de curiosité et surtout les signes du «retard»
des peuples colonisés. Interprétés par le regard occidental,
les piercing, scarifications et autres élongations des lèvres, du cou
ou des oreilles, devaient témoigner de la «barbarie» de ces populations
et justifier la mission civilisatrice de l’Occident. Ils incarnaient l’opposé
de l’idéal corporel civilisé.
En une sorte d’hommage rendu à des civilisations que les pouvoirs coloniaux
auraient travaillé à effacer, certaines avant-gardes du courant des
«primitifs modernes» explorent sciemment ces rites corporels. Par exemple,
«l’esthétique tribale» de Maria Tashjian (propriétaire
de salons de modifications corporelles aux Etats-Unis) est une manière, selon
elle, d’éduquer les gens, en entretenant la mémoire de cultures disparues
et en transmettant leur idée de la beauté. Le piercing, l’étirement
du lobe des oreilles, les scarifications permettraient ainsi de réaliser un
bricolage des esthétiques anciennes et modernes, occidentales et non-occidentales.
D’autres avant-gardistes, comme Fakir Musafar, considèrent que ces pratiques
corporelles permettent d’abord un travail sur soi. Ce qu’il appelle le «body
play» consiste ainsi à expérimenter tous les procédés
de modifications corporelles de l’histoire humaine. Endurer volontairement les épreuves
initiatiques auxquelles se livraient les sociétés primitives permettrait
de revivre une sorte d’expérience première oubliée par les sociétés
industrielles, de retrouver une sorte de pureté originelle. Pour Fakir Musafar,
peu importent les marques laissées sur le corps, du moment que la confrontation
à la douleur permet d’accéder à un état de conscience
inconnu dans les sociétés occidentales, où tout est fait pour
combattre la souffrance physique. Cependant, ces modifications résultent d’un
choix individuel, volontaire et conscient, à l’opposé de la violence
physique et symbolique des rites initiatiques que les sociétés traditionnelles
peuvent imposer à leurs membres.
Mais ces courants sont très minoritaires parmi les millions d’adeptes de l’ornementation
corporelle. L’immense majorité d’entre eux répond simplement au désir
contemporain de la connaissance de soi et de la reconnaissance vis-à-vis d’autrui.
Qu’ils soient animés par un projet esthétique, une quête spirituelle,
l’affichage des signes d’appartenance à un groupe ou un jeu érotique,
le travail sur la chair et la volonté de mettre son corps à l’épreuve
correspondent à une démarche identitaire qui reflète une mutation
culturelle.
Car ce désir d’affirmation se double de la volonté de contester les
normes et les valeurs établies, et de militer pour d’autres manières
de vivre, de sentir et d’exposer son corps. Nombre de ses adeptes jugent qu’ils ne
peuvent plus s’incarner dans ce corps aseptisé, effacé, aliéné
que véhiculent les sociétés occidentales. Ils affirment vouloir
tourner le dos à l’idéal de beauté de la blonde aux yeux bleus,
au stéréotype du surfeur californien au corps lisse, musclé,
bronzé. L’expérience des modifications corporelles peut même
se comprendre comme un combat contre la banalité des apparences, qui permet
de donner un sens à une vie perçue comme insignifiante par ailleurs.
À cette fin, il ne suffit pas d’aller chercher dans des traditions qui ne
sont pas les nôtres. Le bricolage corporel se construit aussi en empruntant
à la modernité ses matériaux, ses connaissances et ses techniques.
En insérant sous la peau des corps étrangers, les implants transdermiques
permettent de créer une ornementation en volume comme des protubérances
sur le front, le sternum, les avant bras: autant de manières radicales de
bousculer les codes de l’apparence et l’ordre esthétique établis.
Toutes ces interventions, en effet, se comprennent comme une tentative d’échapper
à un destin qui assigne à chacun un aspect déterminé
en fonction de son sexe, de son âge ou de son origine sociale. En ce sens,
les modifications corporelles possèdent une implication politique, revendiquée
d’ailleurs par les avants-gardes. L’éclatement des modèles qu’elles
génèrent, le refus des canons de beauté assénés
par les médias de masse, l’affirmation enfin de la liberté de chacun
à choisir ce qu’il a envie de réaliser, porter et montrer, font du
corps l’un des derniers espaces de liberté individuelle. Alors que les comportements
sont soumis à l’exigence de productivité, que les attitudes sont pressées
de se conformer à des modèles dominants, que les institutions soumettent
les corps à des contraintes disciplinaires, le bricolage des apparences permet
de battre la normalité en brèche. Chaque acteur peut signer son corps
d’une façon qui n’appartient qu’à lui. En même temps, cette signature
unique produit une multitude de significations et de sentiments pour ceux qui les
voient ou les imaginent (séduction, surprise, rejet, crainte…). Le refus de
coller aux attentes sociales et la conscience des effets produits par la différence
corporelle s’inscrivent dans le combat contre une idéologie normative. En
ce sens, ils sont aux antipodes des projets de mise en conformité que portent
la chirurgie esthétique, les régimes amaigrissants, etc.
Ces initiatives sont désormais visibles sur toute la planète via Internet
et la télévision. En exposant les mixages entre le passé et
l’avenir, les imaginaires et les expérimentations concrètes, l’ici
et l’ailleurs, on alimente la pluralité des représentations du corps.
Rappelant qu’il n’est pas une donnée anatomique, fixée une bonne fois
pour toutes, ces représentations popularisent de nouvelles manières
d’inscrire sur le corps l’appartenance à une culture. Elles affirment ainsi
à la fois son caractère éminemment culturel et la réalité
dynamique de toute culture. La globalisation des images à l’échelle
planétaire s’accompagne d’une diversification du modèle du corps civilisé,
longtemps rapporté au corps policé de l’Occidental.
La
poupée Barbie comme idéal
Curieusement, dans les pays du Sud, et pour ceux qui en ont les moyens, se développe
le souci de coller au modèle occidental le plus commun, celui des séries
télévisées américaines. Ces modifications corporelles
visent non pas à se distinguer mais à se fonder dans la norme. Les
Sud-américaines émigrées aux Etats-Unis se font refaire la poitrine,
éclaircir la peau, blondir les cheveux. En Afrique noire et chez les Afro-Américaines,
le commerce des produits pour devenir plus clair ou décrépir les cheveux
fait florès. Les célèbres «sapeurs» de Kinshasa
se saignent aux quatre veines pour se plier à ce qu’ils croient être
les derniers canons de la mode parisienne. La chirurgie esthétique est du
même poids aux Etats-Unis qu’en Amérique du Sud, où les femmes
se font opérer pour s’approcher d’un idéal qui ressemble furieusement
à la poupée Barbie. Des Asiatiques se font «débrider»
les yeux… Tout semble se passer comme si les individus issus des sociétés
dominées économiquement et politiquement se trouvaient pris dans l’exigence
de masquer leurs particularités corporelles. L’occidentalisation du corps
serait une stratégie salutaire pour être «dans le coup»
de la mondialisation.
La valorisation d’un idéal corporel pluriel demeure pour l’instant un passe-temps
de nantis face à la grande majorité des habitants des pays du Sud,
où une minorité se soucie d’effacer les stigmates dont ils ont été
historiquement affublés. Néanmoins, elle contribue à accélérer
les mutations de l’ordre corporel. Par le détournement des codes de l’apparence
et l’appropriation des techniques de rectification du corps jusque-là légitimées
par le seul souci réparateur de la médecine et de la chirurgie, les
individus inscrivent dans leur chair les règles d’un jeu qui préfigure
l’avènement d’un brouillage généralisé des normes corporelles. |