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1. Un idéal éclaté
La pub, ce miroir…| L’artiste au corps à corps avec l’histoire | Inde: le sida vainc la pudeur |
Corps d’identité

Philippe Liotard, Université Montpellier I, animateur de la revue Quasimodo.
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Les modifications corporelles peuvent se comprendre comme un combat contre la banalité des apparences.






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Masaï du Kenya, avec une boîte de conserve d’ananas comme boucle d’oreille.





«La terreur que l’esprit ressent devant le corps a rendu fous d’innombrables mortels.»

D. H. Lawrence, romancier anglais (1885-1930)











Quelles sont les significations de ces ornementations «tribales» ou «primitives», combinées à des usages occidentaux?
En s’engouffrant dans l’un des derniers espaces de liberté, les bricolages qui «tribalisent» le corps au Nord et l’«occidentalisent» au Sud brouillent complètement les normes.

En 1976, les punks scandalisent la puritaine Angleterre. Prônant le désordre, ils adoptent l’irrespect comme attitude, fustigent le futur tout tracé que leurs aînés veulent leur imposer et vomissent l’énergie nucléaire, l’économie, la pollution, le travail, les médias…
Pour être plus grand, le scandale exploite l’image. Les punks crachent sur l’idéal corporel de l’Angleterre bien-pensante en affichant une apparence aussi repoussante que recherchée, faite de vêtements détournés de leur usage ou bien encore déchirés, tâchés, mariant les couleurs que le bon goût dissocie. Ils arborent des coiffures en crêtes, en cornes ou «à l’iroquoise», utilisent un maquillage outrancier, s’ornent de chaînes. Ce refus se renforce de l’usage sauvage du tatouage, qui recouvre des bras entiers ou des endroits inhabituels (le visage, le cou, le crâne), de la réinvention du piercing (épingles à nourrices, anneaux, portés dans le nez, au sourcil, sur les lèvres, dans les joues) ou encore des scarifications.
Grâce à ce corps retravaillé et transgressif, le punk donne très vite de lui-même une image chargée de sens. Les médias exécrés en font un symbole de la décadence et participent à la diffusion de ce nouveau modèle corporel en Europe, en Amérique du Nord et au Japon.
2001: les punks ont fait école. Les top-modèles, les champions, les vedettes de la chanson et du show-business se ressemblent par leur coiffure et leur piercings tout en rivalisant d’originalité dans leur utilisation. Dans les pays industrialisés, les adolescentes exhibent leur nombril orné, tirent la langue pour montrer leur bijou, alors que les garçons portent des anneaux aux sourcils. En vingt-cinq ans, des pratiques décriées d’ornementation ou de modifications corporelles sont devenues indispensables pour qui veut être à la mode. Les jeunes générations occidentales combinent des pratiques confinées jusque-là aux milieux underground pour s’approprier leurs apparences «branchées».
Mais, paradoxalement, plutôt qu’innover, on procède à un bricolage interculturel qui puise dans des techniques traditionnelles de modifications du corps, utilisées par des cultures non occidentales à des fins religieuses, esthétiques, ou identitaires. Avec l’invention des «primitifs modernes», selon l’expression de l’Américain Fakir Musafar, l’un des chefs de file de ce mouvement de personnes qui «font quelque chose de leur corps», se dessine une esthétique du corps métissé, qui réalise une sorte de «tribalisation» du corps occidental.
Comment ces manières alternatives de modifier le corps en sont-elles venues à se diffuser massivement? Qu’est-ce qui peut pousser de jeunes Occidentaux à adopter des tatouages issus des îles du Pacifique ou du Japon? Quelles sont les significations de ces ornementations «tribales» ou «primitives», combinées à des usages occidentaux?
On ne peut invoquer un retour aux rites dans lesquels ces pratiques prennent leur sens originel puisqu’ils sont pour la plupart inconnus de ceux qui y puisent les motifs de leur ornementation. Qui plus est, les corps qui servent aujourd’hui de modèles ont d’abord été stigmatisés lors d’exhibitions coloniales, en Europe et aux Etats-Unis, jusqu’au milieu du xxe siècle. Ils étaient des objets de curiosité et surtout les signes du «retard» des peuples colonisés. Interprétés par le regard occidental, les piercing, scarifications et autres élongations des lèvres, du cou ou des oreilles, devaient témoigner de la «barbarie» de ces populations et justifier la mission civilisatrice de l’Occident. Ils incarnaient l’opposé de l’idéal corporel civilisé.
En une sorte d’hommage rendu à des civilisations que les pouvoirs coloniaux auraient travaillé à effacer, certaines avant-gardes du courant des «primitifs modernes» explorent sciemment ces rites corporels. Par exemple, «l’esthétique tribale» de Maria Tashjian (propriétaire de salons de modifications corporelles aux Etats-Unis) est une manière, selon elle, d’éduquer les gens, en entretenant la mémoire de cultures disparues et en transmettant leur idée de la beauté. Le piercing, l’étirement du lobe des oreilles, les scarifications permettraient ainsi de réaliser un bricolage des esthétiques anciennes et modernes, occidentales et non-occidentales.
D’autres avant-gardistes, comme Fakir Musafar, considèrent que ces pratiques corporelles permettent d’abord un travail sur soi. Ce qu’il appelle le «body play» consiste ainsi à expérimenter tous les procédés de modifications corporelles de l’histoire humaine. Endurer volontairement les épreuves initiatiques auxquelles se livraient les sociétés primitives permettrait de revivre une sorte d’expérience première oubliée par les sociétés industrielles, de retrouver une sorte de pureté originelle. Pour Fakir Musafar, peu importent les marques laissées sur le corps, du moment que la confrontation à la douleur permet d’accéder à un état de conscience inconnu dans les sociétés occidentales, où tout est fait pour combattre la souffrance physique. Cependant, ces modifications résultent d’un choix individuel, volontaire et conscient, à l’opposé de la violence physique et symbolique des rites initiatiques que les sociétés traditionnelles peuvent imposer à leurs membres.
Mais ces courants sont très minoritaires parmi les millions d’adeptes de l’ornementation corporelle. L’immense majorité d’entre eux répond simplement au désir contemporain de la connaissance de soi et de la reconnaissance vis-à-vis d’autrui. Qu’ils soient animés par un projet esthétique, une quête spirituelle, l’affichage des signes d’appartenance à un groupe ou un jeu érotique, le travail sur la chair et la volonté de mettre son corps à l’épreuve correspondent à une démarche identitaire qui reflète une mutation culturelle.
Car ce désir d’affirmation se double de la volonté de contester les normes et les valeurs établies, et de militer pour d’autres manières de vivre, de sentir et d’exposer son corps. Nombre de ses adeptes jugent qu’ils ne peuvent plus s’incarner dans ce corps aseptisé, effacé, aliéné que véhiculent les sociétés occidentales. Ils affirment vouloir tourner le dos à l’idéal de beauté de la blonde aux yeux bleus, au stéréotype du surfeur californien au corps lisse, musclé, bronzé. L’expérience des modifications corporelles peut même se comprendre comme un combat contre la banalité des apparences, qui permet de donner un sens à une vie perçue comme insignifiante par ailleurs.
À cette fin, il ne suffit pas d’aller chercher dans des traditions qui ne sont pas les nôtres. Le bricolage corporel se construit aussi en empruntant à la modernité ses matériaux, ses connaissances et ses techniques. En insérant sous la peau des corps étrangers, les implants transdermiques permettent de créer une ornementation en volume comme des protubérances sur le front, le sternum, les avant bras: autant de manières radicales de bousculer les codes de l’apparence et l’ordre esthétique établis.
Toutes ces interventions, en effet, se comprennent comme une tentative d’échapper à un destin qui assigne à chacun un aspect déterminé en fonction de son sexe, de son âge ou de son origine sociale. En ce sens, les modifications corporelles possèdent une implication politique, revendiquée d’ailleurs par les avants-gardes. L’éclatement des modèles qu’elles génèrent, le refus des canons de beauté assénés par les médias de masse, l’affirmation enfin de la liberté de chacun à choisir ce qu’il a envie de réaliser, porter et montrer, font du corps l’un des derniers espaces de liberté individuelle. Alors que les comportements sont soumis à l’exigence de productivité, que les attitudes sont pressées de se conformer à des modèles dominants, que les institutions soumettent les corps à des contraintes disciplinaires, le bricolage des apparences permet de battre la normalité en brèche. Chaque acteur peut signer son corps d’une façon qui n’appartient qu’à lui. En même temps, cette signature unique produit une multitude de significations et de sentiments pour ceux qui les voient ou les imaginent (séduction, surprise, rejet, crainte…). Le refus de coller aux attentes sociales et la conscience des effets produits par la différence corporelle s’inscrivent dans le combat contre une idéologie normative. En ce sens, ils sont aux antipodes des projets de mise en conformité que portent la chirurgie esthétique, les régimes amaigrissants, etc.
Ces initiatives sont désormais visibles sur toute la planète via Internet et la télévision. En exposant les mixages entre le passé et l’avenir, les imaginaires et les expérimentations concrètes, l’ici et l’ailleurs, on alimente la pluralité des représentations du corps. Rappelant qu’il n’est pas une donnée anatomique, fixée une bonne fois pour toutes, ces représentations popularisent de nouvelles manières d’inscrire sur le corps l’appartenance à une culture. Elles affirment ainsi à la fois son caractère éminemment culturel et la réalité dynamique de toute culture. La globalisation des images à l’échelle planétaire s’accompagne d’une diversification du modèle du corps civilisé, longtemps rapporté au corps policé de l’Occidental.

La poupée Barbie comme idéal
Curieusement, dans les pays du Sud, et pour ceux qui en ont les moyens, se développe le souci de coller au modèle occidental le plus commun, celui des séries télévisées américaines. Ces modifications corporelles visent non pas à se distinguer mais à se fonder dans la norme. Les Sud-américaines émigrées aux Etats-Unis se font refaire la poitrine, éclaircir la peau, blondir les cheveux. En Afrique noire et chez les Afro-Américaines, le commerce des produits pour devenir plus clair ou décrépir les cheveux fait florès. Les célèbres «sapeurs» de Kinshasa se saignent aux quatre veines pour se plier à ce qu’ils croient être les derniers canons de la mode parisienne. La chirurgie esthétique est du même poids aux Etats-Unis qu’en Amérique du Sud, où les femmes se font opérer pour s’approcher d’un idéal qui ressemble furieusement à la poupée Barbie. Des Asiatiques se font «débrider» les yeux… Tout semble se passer comme si les individus issus des sociétés dominées économiquement et politiquement se trouvaient pris dans l’exigence de masquer leurs particularités corporelles. L’occidentalisation du corps serait une stratégie salutaire pour être «dans le coup» de la mondialisation.
La valorisation d’un idéal corporel pluriel demeure pour l’instant un passe-temps de nantis face à la grande majorité des habitants des pays du Sud, où une minorité se soucie d’effacer les stigmates dont ils ont été historiquement affublés. Néanmoins, elle contribue à accélérer les mutations de l’ordre corporel. Par le détournement des codes de l’apparence et l’appropriation des techniques de rectification du corps jusque-là légitimées par le seul souci réparateur de la médecine et de la chirurgie, les individus inscrivent dans leur chair les règles d’un jeu qui préfigure l’avènement d’un brouillage généralisé des normes corporelles.

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