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L’artiste au corps à corps avec l’histoire
Nicholas Mirzoeff, professeur d’histoire de l’art à l’Université d’Etat de New-York; auteur de Diaspora and Visual Culture: Representing Africans and Jews (Routledge, 2000).
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Jean-Baptiste Belley: un affranchi représenté comme un monarque.






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«La femme blanche se contemple avec assurance dans un miroir.» The Babylonian mariage market, peinture de Edwin Long.







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Une robe victorienne en étoffes d'Afrique de l'Ouest.




«La beauté, contrairement à la laideur, ne peut vraiment s’expliquer: elle se dit, s’affirme, se répète en chaque partie du corps mais ne se décrit pas.»

Roland Barthes, critique et sémiologue français (1915-1980)













Tarzan, roi de la jungle, comme d’autres films, a représenté les Africains sous les traits de sauvages primitifs.
Emancipé ou servile, royal ou libérateur, raciste ou iconoclaste, le corps dans l’art nous raconte l’idéologie dominante. Qu’il la serve ou la conteste, il exerce une puissante influence, à l’instar des fétiches africains.

Quels sont ces corps que représente l’artiste? Sont-ils singuliers ou emblématiques? Il serait rassurant de croire que notre époque en a fini avec les errements du passé et les usages condamnables du corps mais, comme on le sait, les fins heureuses appartiennent, le plus souvent, à la fiction. Pour l’Histoire, la réalité est plus complexe et moins rassurante.
Quand on aborde l’histoire du corps, il est indispensable de restreindre le champ d’investigation, car, dans une certaine mesure, le corps est tout: la médecine, la guerre, la sexualité, la «race», le spectacle, la danse, etc… Par ailleurs, le corps n’est rien ou quantité négligeable, simple marchandise qui s’achète et se vend sur un marché aux esclaves.
L’esclavage a été défini comme une «mort sociale». Si l’homme est, comme le dit Aristote, un «animal politique» (c’est-à-dire social), alors, être esclave, c’est n’être aux yeux des autres qu’un corps, un mort qui travaille. Examiner les représentations du corps — asservi ou non — et leur évolution, permet de mesurer la valeur qui lui est accordée au fil des époques.
On pourrait penser qu’il s’agit d’un sujet «politiquement correct», qui sous-estime l’importance de l’art. A l’inverse, on pourrait aussi affirmer que l’on réduit l’art à de la décoration quand on néglige le contexte social et historique dans lequel les œuvres sont produites. C’est bien parce que l’art a une force extraordinaire qu’il est nécessaire de comprendre son fonctionnement. Prenons un exemple: au British Museum, à Londres, la toute nouvelle aile Sainsbury, consacrée à l’art africain, rassemble le continent entier en trois galeries, organisées par support: sculpture, textile, poterie. De majestueuses statues de bronze de facture réaliste, datant du xvie siècle et provenant du royaume du Bénin, côtoient les figurines minkisi, tourmentées et abstraites, du Congo Belge, comme s’il s’agissait de deux expressions équivalentes de l’Afrique éternelle.

Le corps à distance de l’esprit
Les bronzes du Bénin montrent avec une telle force ce dont l’Afrique était capable avant l’esclavage et la colonisation, que les Européens du XIXe siècle les attribuèrent à d’hypothétiques rescapés de l’Atlantide. Les figurines minkisi datent de la période la plus effroyable de la colonisation belge au Congo. Le nganga — le sorcier — les utilisait pour solliciter l’aide des esprits des ancêtres dans la lutte contre la colonisation. Si cela paraît confirmer le prétendu «primitivisme» de l’Afrique, on rappellera que les colons belges croyaient tellement au pouvoir de ces fétiches qu’ils ont tout fait pour se les approprier. Nombre de musées américains et européens en conservent de splendides exemplaires. En classant ces œuvres par catégories abstraites et désincarnées — «l’art», ou «l’Afrique» — les conservateurs ont manqué l’occasion de nous montrer comment l’expression artistique avait partie liée avec l’histoire conflictuelle et changeante du corps.
En Occident, l’histoire moderne du corps commence généralement avec la séparation opérée par le philosophe René Descartes entre le corps et l’esprit. Au milieu du
XVIIe siècle, le philosophe explique que seule la glande pinéale — une glande endocrine, réactive à la lumière — assure la jonction entre le corps et l’esprit, deux entités radicalement séparées. Le corps réagirait à son environnement et aux perceptions sensorielles, tandis que l’esprit s’emparerait de ces perceptions et prendrait des décisions en accord ou non avec elles. Par exemple, un dessin en perspective paraît «réel» à l’œil, mais l’esprit sait qu’il s’agit d’une illusion. En introduisant la notion de doute, Descartes remettait en cause la continuité entre le corps et l’esprit, telle qu’elle avait été pensée par la philosophie classique, qui prêtait une même nature aux deux éléments bien qu’elle accordât un statut privilégié à l’esprit.
Peut-être, l’élite européenne cherchait-elle à mettre le corps à distance, à l’heure où la traite des esclaves battait son plein… Dès 1666, le port de Nantes envoya 108 navires négriers sur les côtes de la Guinée, qui embarquèrent 37 340 Africains. Dans les colonies françaises, le sinistre Code noir de Louis XIV encadrait l’esclavage. Il reconnaissait au propriétaire, sur sa plantation, un pouvoir équivalent à celui du roi dans son royaume — le pouvoir de vie et de mort. Le corps du roi était alors doté d’un pouvoir singulier, en particulier dans les représentations qu’en faisait l’art. En effet, on estimait que le roi avait deux corps, l’un physique et l’autre spirituel. Le corps spirituel, essence de la monarchie, ne mourait jamais. Il ignorait le sommeil ou la maladie. Portraits et statues le montraient dans tout le royaume et les colonies. En conséquence, le corps de ses sujets — paysans de la métropole ou esclaves des colonies —, n’était qu’un objet. La division philosophique de la personne entre corps et âme s’est trouvée ainsi compliquée par le doublement politique du corps royal et la présence fantomatique des esclaves.

L’art au service du concept de race
Au moment de la Révolution de 1789, ces tensions atteignaient leur paroxysme. Cette année-là, 1 587 vaisseaux — soit un trafic plus important que celui de Marseille, le plus grand port de France — accostèrent à Saint-Domingue sur l’île d’Haïti, le joyau des colonies françaises. Mais en 1791, gagnés par la contagion révolutionnaire, les esclaves haïtiens renversaient le régime colonial. La Déclaration des droits de l’homme (1789) et l’abolition de la monarchie (1792) condamnaient l’esclavage. Il fut aboli le 3 février 1794 par la Convention, sur proposition des délégués haïtiens. Anne-Louis Girodet peignit, en 1797, le portrait de l’un d’entre eux, Jean-Baptiste Belley, un affranchi né en Afrique de l’Ouest. Dans cette œuvre remarquable, le corps exprime toutes les tensions d’une époque.
Vêtu de l’uniforme de la Convention, Belley se tient debout devant un paysage tropical. Son visage apparaît de trois-quarts, selon les canons réservés aux nobles et aux monarques. Une étrange torsion des hanches imprime au corps une touche féminine, bien qu’un renflement marqué du pantalon souligne sa virilité.
Belley s’appuie sur un buste de l’abbé Raynal qui avait appelé à l’abolition de l’esclavage. La blancheur du marbre et la hauteur classique du front contrastent avec la peau noire et le front fuyant de Belley. Un tel «angle facial» — selon le jargon de l’époque — était considéré comme le signe d’une intelligence médiocre. Comment interpréter ce portrait? Le simple fait qu’un Africain soit représenté dans un style royal par un peintre européen marque un changement profond, mais les «indicateurs» employés par l’artiste témoignent de la tentative d’imposer une nouvelle forme de supériorité, celle de la race.
Ironiquement, la victoire du mouvement pour l’abolition de la traite négrière avait donné naissance à cette nouvelle distinction raciale entre les corps. Tant que dura l’esclavage, les personnes se différenciaient par leur statut légal. A présent, une nouvelle classification entrait en vigueur. Une volumineuse production scientifique et artistique s’efforça de définir les prétendues différences entre les races et de les rendre visibles. La couleur de la peau, la forme du crâne, du nez, du torse et tous les aspects de la culture étaient censés refléter des différences biologiques entre les hommes. L’art avait un rôle à jouer dans ce système, de la comparaison des statues grecques et des corps africains jusqu’à l’enseignement des techniques de représentation des divers types raciaux. Si de nombreux artistes radicaux s’engagèrent dans la lutte pour l’abolition de l’esclavage, il y eut des exceptions à ce mouvement général.
Une toile d’Edwin Long, peinte en 1875, a battu tous les records de vente du xixe siècle. The Babylonian Marriage Market représente une vente d’esclaves antique. Au premier plan, face au spectateur, des femmes esclaves sont alignées dans une savante hiérarchie. La femme blanche, sur la gauche, se contemple avec assurance dans un miroir. Elle est séparée, par plusieurs Asiatiques, de l’Africaine qui semble se couvrir le visage de honte. L’action principale représente le déshabillage d’une esclave sous le regard appréciateur d’un public d’hommes, en majorité juifs. Cette accumulation de stéréotypes ouvrit à Edwin Long les portes de la Royal Academy britannique et une carrière de portraitiste des «types» humains, comme la science de l’époque les avait établis.
Aujourd’hui, la signification du terme de race demeure incertaine. La science a montré que les humains partagent 99,9 % de leurs gènes et que les caractéristiques du corps constituent des variations mineures, sans importance réelle. Mais le racisme n’a pas disparu, comme le prouve la récente vague d’hostilité, en Europe occidentale, à l’encontre des étrangers. Ces phénomènes tiennent à ce que le concept de «race» n’appartient plus, comme au xixe siècle, à la science, mais à la culture populaire. Naissance d’une nation, l’un des premiers longs-métrages de D.W. Griffith, en 1916, retrace la montée du Ku Klux Klan dans le Sud des Etats-Unis. Des acteurs blancs aux visages grimés donnent une représentation terriblement stéréotypée des noirs américains. Plus tard, Tarzan, roi de la jungle, comme d’autres films, a représenté les Africains sous les traits de sauvages primitifs.
Lorsque ces conceptions furent remises en cause par les mouvements d’opinion liés au combat pour les droits civiques ou pour la décolonisation, elles se maintinrent toutefois dans les dessins animés. Ainsi, dans Le Livre de la Jungle (1966), le jazz est-il littéralement la musique des singes.
Une nouvelle génération d’artistes nous force à repenser l’image que nous avons de nous-mêmes et des autres. Kara Walker, une jeune artiste noire américaine très controversée, conteste le postulat selon lequel les personnages appartenant aux minorités devraient apparaître dans des situations positives et constructives. Ses silhouettes de papier noir découpé montrent des Africains et des Européens se livrant à toutes sortes d’activités que l’on pourrait qualifier de perverses. Kara Walker nous rappelle que l’art même de la silhouette, auquel se livraient les dames distinguées du xixe siècle, était possible grâce au travail accompli par d’autres, asservis ou non. C’est encore le cas pour les arts d’aujourd’hui, suggère-t-elle. Avec ses œuvres, nous comprenons que l’oppression dénature autant les oppresseurs que les opprimés. Malgré des critiques virulentes, Kara Walker a obtenu une «bourse du génie» de la prestigieuse fondation MacArthur.
Le Nigérien Yinka Shonibare perçoit, lui aussi, la permanence du passé victorien. Il recrée, au détail près, les robes de bal de l’époque, mais il substitue aux sobres cotonnades et aux soieries des Européens des étoffes d’Afrique de l’Ouest, les kente. Ses robes rendent visibles les couleurs, à tous les sens du terme. Dans la même veine, le photographe japonais Yosimasa Morimura se photographie dans des mises en scène diverses, adoptant souvent une tenue de travesti. En reprenant la pose de l’Olympia de Manet (1865), Yosimasa Morimura transforme radicalement la dynamique de cette image. Alors que l’original représentait une prostituée blanche, dont le métier était signalé par la présence d’une servante Africaine, cette nouvelle version photographique de l’œuvre nous oblige à nous interroger sur ce que représente vraiment la blancheur.
Tous ces artistes travaillent dans une perspective visionnaire. Ils semblent suggérer qu’en dépit des progrès des dernières décennies, l’héritage historique de l’esclavagisme et du colonialisme n’a pas disparu. Que des artistes du monde entier se livrent à cette réévaluation de l’Histoire est encourageant. Une chose est certaine: le corps restera encore longtemps un thème de prédilection en art.

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