
Les sculptures érotiques du temple de Khajuraho servent la campagne contre
le sida.

Les sculptures de Khajuraho: «une multitude d’unions»

Campagne anti-sida: un retour à la tradition.
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L’âme,
dans son corps présent, traverse l’enfance, la jeunesse, la vieillesse; après
celui-ci elle revêtira de même d’autres corps. Le sage ne s’y trompe
pas.
Bhagavad-gita,
ancien poème épique
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Dans
ses temples, l’Inde magnifiait la sensualité du corps. Dans ses fêtes,
elle honorait toutes les formes d’expression sexuelle. Cette candeur évanouie
renaît aujourd’hui. Parce que le sida a bousculé les tabous.
Le village de Koovagam,
dans l’Etat de Tamil Nadu, a attiré sur lui une attention considérable,
liée à l’épidémie de sida. Ce village accueille, depuis
toujours, le chitirai pournami, une fête transsexuelle célébrant
la transformation de Krishna en femme et son extase sexuelle en compagnie d’Aravan,
un prince Pandava.
Célébrée depuis des siècles, en avril et un jour de pleine
lune, elle réunit des citadins, des campagnards et des hijra (transsexuels
et eunuques) venus de toute l’Inde. Depuis trois ans, des organisations de lutte
contre le sida y participent pour donner une «nouvelle respectabilité»
à cette expression ancienne d’une sexualité alternative. Un concours
de beauté du «troisième sexe» y est même organisé.
«Nous voulons que les gens comprennent que les hijra font partie intégrante
de la société et nous en profitons pour les informer sur le sida et
les préservatifs», explique le Dr Manorama Pinagapany, directeur d’une
ONG médico-sociale.
Bien que les médias locaux s’encanaillent en parlant des «nouveaux modes
de vie», les Indiens se considèrent généralement comme
des «conservateurs orthodoxes» en matière de sexualité.
Paradoxal, dans un pays qui, depuis la nuit des temps, est le berceau d’une mosaïque
de cultures sexuelles.
La culture hindoue regarde le corps comme un réceptacle de l’âme, un
siège divin mais temporaire de l’esprit. Il est vénéré
parce qu’il héberge le Moi, la force vitale. Le Kama Sutra, l’antique traité
de sexualité hindou, écrit par Vatsyayana, relève que le kama
(désir sexuel) est l’un des moyens d’atteindre le moksha (le salut). Ces croyances
primitives sont toujours vivantes. Le Shivalingua, symbole phallique du dieu Shiva
et de son union sexuelle avec la déesse Parvati, est vénéré
dans toute l’Inde. On a beau glorifier le seigneur Rama et sa femme Sita pour leur
sens du devoir et de la fidélité, l’Inde est aussi la terre de Krishna,
le tombeur des beautés célestes.
Dans les temples, les sculptures des divinités hindoues ne dissimulent aucune
partie de leur corps. Les représentations des dieux et déesses exaltent
la grâce et la sensualité d’hommes athlétiques aux membres longilignes
et de femmes sensuelles à la taille fine. Dans l’Etat de Madhya Pradesh, les
figures en pierre de divinités et de mortels, qui ornent les temples Khajuraho
(Xe siècle), présentent une multitude d’unions sexuelles sur un mode
presque clinique.
Loin de tout érotisme grossier, la naïve authenticité de la nudité
qui orne les temples hindous élève le corps au niveau du sublime. Avec
elle, l’Hindou est conditionné à accepter le corps et la sexualité
comme des éléments naturels du cycle de la naissance et de la mort.
Une
multitude de pratiques sexuelles
La
franchise sexuelle était un trait ordinaire de la vie quotidienne, puisque
les temples occupaient une place centrale dans la vie sociale. Les sociétés
hindoues traditionnelles acceptaient une multitude de pratiques sexuelles. Courtisans
transsexuels, danseurs de la tradition devadasi, danseurs des rues, chanteurs et
musiciens apportaient plaisir et sensualité. Jamais formellement désavoués,
l’amour à plusieurs partenaires, la bisexualité ou autres pratiques
réputées «déviantes» bénéficiaient
au contraire de leur espace social, religieux et artistique.
Dans la tradition de la secte devadasi, par exemple, la prostitution jouissait d’une
pieuse respectabilité. Les prostituées «épousaient»
la divinité et faisaient vœu de combler les besoins sexuels de la société.
Très respectées, elles vivaient dans les temples ou à leur proximité.
Tolérante presque à l’excès, la civilisation indienne admettait
toute une palette de comportements et de valeurs, parfois aux extrêmes les
uns des autres. Cependant, cette folie semblait répondre à une logique:
l’évolution de systèmes sociaux et spirituels complexes assurait une
unité dans la diversité, une coexistence harmonieuse.
Puis, les cultures hindoues subirent la pression des enseignements bouddhistes et
jaïns prônant la renonciation physique et sexuelle. A l’époque
de la domination Moghol, la sexualité fut reléguée sous le purdah
(le port du voile) et les femmes éloignées de la sphère publique.
La colonisation britannique et ses efforts évangélisateurs visant à
«civiliser» des indigènes «à la sexualité
exotique», accentuèrent encore la rupture avec les mœurs sans complexes
d’antan. Après avoir bénéficié, durant des siècles,
d’une large expression dans la sphère publique, la sexualité des Indiens
fut bientôt étouffée. L’hypocrisie, le rejet de soi et de ses
racines prirent de l’ampleur, alimentés par un sentiment de honte. La servilité
envers la culture du colonisateur et la pudibonderie victorienne entraînèrent
le reniement des traditions.
1947 vit la naissance de l’Inde indépendante. La progéniture d’une
minorité d’Indiens anglophones et occidentalisés, qui avait assimilé
les valeurs des missionnaires, formait à présent l’élite politique
du pays. Elle dicta de nouvelles valeurs morales, décréta quand, comment
et avec qui la sexualité était autorisée. La tradition devadasi,
par exemple, fut criminalisée et interdite par la loi.
Le résultat fut l’éclosion d’une sexualité clandestine, tapie
dans les quartiers respectables, les ruelles sombres des villes et les corridors
déserts des temples. C’est dans ce bain d’hypocrisie et de répression
sexuelles que se propagea librement le virus du sida.
Le
sida, maladie d’importation
Lorsque
les premiers cas de contamination furent détectés, le gouvernement
indien réagit en adoptant des règles de quarantaine. L’épidémie
était considérée comme une maladie étrangère,
importée de cet Occident «immoral et trop permissif». Des responsables
politiques demandèrent le rapatriement des étudiants africains et l’interdiction
de tout rapport sexuel avec des étrangers. Le gouvernement plaida pour un
retour aux valeurs «saines» de la nation, proposant de financer la mise
à la retraite des prostituées ou de tatouer les séropositives
afin d’alerter leurs clients.
Le sida est apparu dans le monde voici vingt ans. Depuis dix ans, l’Asie occupe le
devant de la scène. Avant d’être récemment dépassée
par l’Afrique du Sud, l’Inde détenait le record mondial du nombre de séropositifs
— près de 3,86 millions, essentiellement chez les prostituées et les
toxicomanes. Au milieu des années 1990, plus de 25% des prostituées
en zone urbaine étaient séropositives. A Mumbay (Bombay), le taux de
prévalence atteignait 71%, en 1997. Un sondage parmi les Indiennes séropositives
révélait que, malgré les campagnes d’information, les femmes
ne découvraient l’importance du préservatif qu’après avoir été
contaminées. De même, il s’avère que, dans plusieurs pays d’Asie,
les femmes, en majorité peu instruites, exploitées au foyer comme aux
champs, ne savent que peu de choses sur les moyens de se protéger. Elles n’osent
pas non plus encourager l’usage du préservatif chez leur mari ou leur partenaire.
Décriminaliser
la prostitution
Mais
l’épidémie a eu d’autres conséquences: le sida a contribué
de façon décisive au retour dans la sphère publique des pratiques
sexuelles traditionnelles. Du moins le mouvement est-il amorcé. Paradoxalement,
il s’alimente aussi des pressions internationales. A l’ère du sida, il apparaît
désormais nécessaire de décriminaliser la prostitution et l’homosexualité,
et de permettre aux femmes d’avoir des rapports sexuels sans risque. La sexualité
doit s’afficher au grand jour. Et ceux qui ont des pratiques sexuelles «différentes»
doivent être réinsérés dans la société et
retrouver leur dignité. Avec la montée du sida, la boucle est bouclée
et la devadasi refait surface sous son nouvel avatar de «travailleuse du sexe».
L’éducation sexuelle, qui draine l’argent des donateurs internationaux, est
même à la mode. A nouveau, le sexe est un mot doux, comme jadis quand
on accompagnait les enfants au temple, où toutes les formes de pratiques sexuelles
s’étalaient artistiquement sur la pierre, ou encore, quand les grand-mères
racontaient révérencieusement des histoires de sexe à leurs
petits-enfants. Avec cette différence, cependant, que, la boucle ayant été
bouclée, nous découvrons tout ce que nous avons perdu: la grâce,
l’élan et la candeur sexuelle du passé. Et puis, une certaine gêne
demeure, malgré tout, attachée aux expressions collectives du corps.
Mais après plus d’une décennie de sida, cette menace qui pèse
sur les vies humaines fait voler en éclats le carcan de l’hypocrisie. Elle
donne à la sexualité et au corps des Indiens une assurance nouvelle.
A Calcutta, qui abrite le plus vaste quartier chaud d’Asie (Sonagachi), siège
le comité Durbar Mahila Samanwaya — un syndicat de 60 000 prostituées
et leurs enfants. Ses membres fondateurs, toutes prostituées, se sont rencontrées
lors d’actions de prévention contre les maladies sexuellement transmissibles.
«Nous avons réussi à mobiliser les prostituées, en Inde
et dans plusieurs pays d’Asie, pour défendre nos droits, affirme son porte-parole.
Nous revendiquons la décriminalisation de la prostitution des adultes et sa
reconnaissance sociale en tant que profession».
Comment les classes moyennes instruites et les élites politiques ont-elles
réagi à l’épidémie de sida? Pour le psychanalyste et
écrivain Sudhir Kakar, «les comportements sexuels ont beaucoup moins
changé que les médias le prétendent. La sexualité n’apparaît
toujours pas comme une libération du corps et de l’esprit. Elle reste entachée
d’un sentiment de honte et de culpabilité». Bien que les femmes des
classes moyennes se montrent, en parole, davantage conscientes de leur corps, «les
gens pensent que le conformisme sexuel est nécessaire à la stabilité
familiale», ajoute le Dr Kakar. Les liens affectifs profonds, qui unissent
les familles indiennes, font que les malades du sida ne sont pas abandonnés
à leur sort (même si un mari sidéen aura davantage de chances
d’être soigné par sa famille que son épouse).
Il est vrai aussi que, sans considération de caste ou de classe, les séropositifs
encourent un ostracisme social considérable, parfois extrême. En 1989,
un jeune homme séropositif de Goa a été isolé et incarcéré
pour cause d’«infection dangereuse pour la santé publique». Dix
ans plus tard, une foule hystérique brûlait vif un homme soupçonné
de séropositivité, qu’on accusait d’avoir agressé des passants
dans une banlieue de Chennai (Madras), avec une seringue contaminée.
Les
bonnes mœurs contre la prévention
Dans
certains Etats indiens, ce sont les actions de prévention contre le sida qui
attirent la foudre des censeurs. En juin 2000, deux membres de AIDS Service Organisation,
travaillant dans un village du nord de l’Inde, ont été arrêtés
et emprisonnés pour avoir distribué des documents d’information sur
le sida. Ils ont été accusés de vouloir corrompre la moralité
publique. Un an plus tard, des femmes de Bhopal, dans l’Etat de Madhya Pradesh, s’érigeaient
en défenseurs des bonnes mœurs et brûlaient publiquement des tracts
qui décrivaient le mode d’emploi des préservatifs.
Depuis l’ouverture économique de l’Inde, au début des années
1990, les séries télévisées américaines déversent
leur flot de sexe et de semi-nudité dans les salons de la classe moyenne.
Les jeunes Indiens, surtout ceux des villes, parlent facilement de sexe, mais la
virginité avant le mariage reste de rigueur, surtout chez les femmes.
Avec l’assaut de la mondialisation, tradition et modernité se télescopent.
A présent, croyances, valeurs et normes sont bousculées par la science,
la technologie et l’occidentalisation. La perception du corps et de la sexualité
est moins embarrassée. La boucle paraît bouclée. |