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Des Argentins au corps sain
Martín Gambarotta, poète et journaliste, auteur de Punctum (Libros de Tierra Firme, 1996).
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Chômeurs à Buenos Aires.







Les hommes affrontent aussi la concurrence des femmes sur le marché du travail
Avec la récession, le chef de famille argentin capable de subvenir aux besoins des siens est une espèce en voie de disparition. Du coup, la salle de musculation est devenue le dernier refuge de l’identité masculine.

Rodolfo Fogwill, l’un des meilleurs écrivains argentins, est aussi un sociologue respecté. De nombreuses entreprises ont fait appel à ses services de consultant, si bien qu’il lui est fréquemment arrivé, quand il n’était encore qu’un jeune cadre, de gagner jusqu’à 240 000 francs par mois. Aujourd’hui, Rodolfo Fogwill a 59 ans et, malgré son brillant parcours, sa situation économique est devenue précaire.
Les secteurs de l’automobile ou de la confiserie, dans lesquels il recrutait ses principaux clients, enregistrent une baisse d’activité de 25 à 30%. Disposant de beaucoup de temps libre et peu optimiste quant à l’avenir, Rodolfo Fogwill s’est donc rabattu sur deux activités extra-professionnelles: la poésie et l’exercice physique à haute dose.
«Au moins, je produis du muscle, dit-il. Bien sûr, je pourrais trouver du travail à 25 francs de l’heure. Mais j’ai décidé de ne pas l’accepter à ces conditions. Ma seule compensation: j’ai du temps.»
Il achève un enchaînement de kick boxing avant de détailler son programme quotidien: «en général, je cours deux kilomètres le matin, après mes premières cigarettes. Puis je passe une heure dans une salle de sports et j’enchaîne avec 45 minutes de musculation et de stretching».
Rodolfo Fogwill jouit toujours d’un niveau de vie honorable, mais ses problèmes — et le temps considérable qu’il a choisi de consacrer au sport — sont représentatifs de la situation du pays. Depuis trois ans, l’Argentine est en proie à la récession. La crise a surgi au moment où la déréglementation de l’économie entrait en vigueur. Pour l’esprit, le corps et le portefeuille, la mutation n’a pas été simple.
«Dans les sociétés sous-développées, la fonction de l’homme est de fournir des moyens de subsistance à sa famille, explique Horacio Valla, un spécialiste du droit du travail, âgé de 51 ans. Mais, en ville, les besoins élémentaires ont atteint un tel degré de sophistication qu’il n’est plus possible de les satisfaire avec les salaires actuels et l’accroissement du chômage.» Le taux de chômage a atteint 18%, en 1995. Aujourd’hui, il se situe à 14,7% et celui du sous-emploi s’élève à 9,3%, selon les chiffres officiels.

Changement brutal
La lecture des journaux donne une dimension plus humaine à ces froides statistiques. Lors d’un récent conflit avec la direction d’Aerolinas Argentinas, le personnel navigant de la compagnie privatisée a envahi la piste principale de l’aéroport de Buenos Aires. A l’issue d’une nuit d’affrontement avec la police, la télévision interroge un pilote. Il a 22 ans de service et, sur l’écran, un œil au beurre noir et un uniforme taché de sang. Un commentaire éloquent accompagne l’interview: «les principales victimes de la crise sont ces hommes mûrs, qui, dix ans plus tôt, se souciaient d’abord de leur plan de carrière.»
Le changement est brutal. Jusque dans les années 30, explique Emilio Cafassi, directeur du département de sociologie à l’Université de Buenos Aires, les hommes ont dominé la vie sociale du pays selon un «schéma victorien classique». Au mieux, comme l’observait l’écrivain Luis Medrano, il y a un demi-siècle, ils se partageaient en deux catégories: les amateurs de football et les mordus de l’hippodrome. Quant aux femmes, elles n’ont le droit de travailler sans autorisation du mari ou du père que depuis 1926.
Si la crise actuelle est à l’origine d’une telle remise en question, c’est que, selon Emilio Cafassi, «l’image que les hommes ont d’eux-mêmes est liée à la reconnaissance institutionnelle. Or, ajoute-t-il, jamais le capitalisme n’avait entraîné une telle vulnérabilité sociale».
Pour les hommes, confrontés à cette nouvelle donne, l’exercice physique offre à la fois un exutoire et une manière de réaffirmer son identité. Mais les cadres frappés par les restructurations ne sont pas les seuls à fréquenter les salles de musculation. Fabian Casas a 36 ans. Depuis trois ans, ce célibataire est journaliste à El Grafico, le plus grand magazine de sports du pays, où, dit-il, tout le monde travaille sous pression, comme partout. «Sans l’exercice, je deviendrais dingue», assure-t-il, parlant des tensions permanentes et du grand vide existentiel qu’il éprouve.
Après avoir perdu un emploi stable, d’autres se refusent à revenir dans l’arène. Voici deux ans, Gustavo Lopez, 40 ans, était licencié de la centrale électrique de Bahia Blanca, un ville portuaire de 300 000 habitants. «Je suis passé de 20 000 francs de salaire mensuel à rien», dit-il.
Avec ses indemnités de licenciement, Gustavo Lopez a ouvert, dans une ancienne boucherie du centre-ville, un «espace culturel», où il organise des concerts et sert de la cuisine indienne. «Toute ma famille y participe, dit-il. Mais le simple changement d’activité est physiquement épuisant.» De son ancien emploi du temps, il ne lui reste que le football. Il y joue toujours deux fois par semaine.
«Ou bien les hommes sont au chômage, ou bien leur salaire est trop bas. Certains arrivent à s’en sortir, mais la pression est énorme et ils ont du mal à satisfaire les espoirs que les femmes placent en eux» affirme le juriste Horacio Valla.
Les hommes affrontent aussi la concurrence des femmes sur le marché du travail. Les étudiantes sont majoritaires à l’université et le nombre de femmes chefs de famille ne cesse d’augmenter. «Les problèmes ont changé, constate Emilio Cafassi. Auparavant, le stress subi par les ouvriers sur les chaînes de montage avait des conséquences sur leur relation de couple. Aujourd’hui, les processus de production sont moins intensifs, mais le chômage crée des difficultés pires encore», ajoute-t-il.
Alejandro Belloni, 36 ans, vit chez ses parents. Il est resté un an au chômage, avant que sa sœur ne lui trouve un emploi d’homme d’entretien à l’hôpital, pour 12 francs de l’heure, 12 heures par jour, six jours par semaine. Etant chômeur, il a pris conscience des exigences d’une société machiste. «Pour les femmes, c’est plus facile. Mais on attend des hommes qu’ils fournissent un soutien.»
Il se sent plus à l’aise, aujourd’hui, quand il sort avec une femme. Il faut dire qu’il a changé ses habitudes. Avant, il retrouvait ses copains autour d’une bière. Maintenant, il ne boit plus et il a perdu plusieurs kilos…

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