
La jeune mariée dans une robe traditionnelle.
|
«La
vie peut être courte ou longue, tout dépend de la façon dont
nous la vivons.»
Paulo
Coelho, écrivain brésilien (1947-)
|
|
Les
adolescentes marocaines vivent très mal leur sexualité. Souvent mariées
dès l’âge de 14 ans, leur corps est ensuite muselé. Des jeunes
femmes commencent à se libérer dans les villes.
Je me suis sentie désarmée,
inutile, démunie face à la cruauté d’un véritable marché
aux esclaves, lors d’une récente enquête que j’ai menée dans
la région de Bni Meskine à 250 km au sud-est de Casablanca. Pour la
première fois de ma vie, j’ai
menti. Le stratagème est le suivant: je prétends que Sanaa, l’une de
mes étudiantes, veut marier ses deux frères à des filles de
13-14 ans; quant à moi, je cherche une épouse pour mon oncle septuagénaire
et veuf. Mon but: prouver que ce marché existe bien et que les parents ne
respectent pas, à la campagne, la loi sur l’âge minimum du mariage des
filles, fixé à 15 ans.
Dans cette région et dans bien d’autres, les smasrya, (les courtiers), qui
sont les pourvoyeurs des citadins en main-d’œuvre infantile, sont également
sollicités pour trouver des filles à marier.
Quelques scènes. Trois femmes nous accueillent, en fait trois générations:
El Hadja, la maîtresse de maison, sa bru et sa petite-fille de 14 ans. Cette
dernière s’active autour de nous, essuie la table, range nos chaussures, secoue
les coussins. Je scrute la fille, une beauté à peine éclose,
un corps chargé de promesses. Son père est-il prêt à la
marier sans acte de mariage? «Oui, il a marié l’aînée à
14 ans. Les filles n’ont rien à faire. Dès qu’arrive leur zmane (destin),
on les marie.» Puis, l’oncle paternel nous reçoit. «Je vous donnerai
15 filles si vous voulez. Elles sont éduquées, ne lèvent pas
les yeux du sol, ne parlent pas et peuvent tout supporter sans gémir.»
Autre maison: la maîtresse, enceinte pour la septième fois, nous accueille.
«Choisissez celle qui vous plait. Elles ont la même éducation.
Elles ne font que travailler. Elles ne sortent jamais. Elles sont enceintes dès
la nuit de noces. Toutes nos filles ont accouché la première année.»
J’ai envie de hurler à l’idée qu’elles seront mariées à
cet âge, déflorées sauvagement, dégoûtées
d’une sexualité qu’elles auront subie. Les hommes surveillent les filles.
Leur honneur passe par le contrôle du corps féminin. Les femmes entretiennent
la tradition en muselant leur propre corps. Cette sexualité doit être
canalisée en les mariant nubiles ou fraîchement pubères. Ces
drames jalonnent le quotidien du monde rural, pauvre, enclavé, où neuf
femmes sur dix sont analphabètes.
Nos enquêtes à Casablanca montrent qu’en milieu urbain, la puberté
est également mal vécue. La fille reçoit de l’entourage féminin
une éducation sexuelle désuète, fondée sur les interdits.
Son corps est un danger. Son sexe, fragile, ne lui appartient pas. Il peut contribuer
à sa perte et à celle de sa famille. Alors il faut étouffer
les pulsions. «Ma mère contrôlait mes mouvements: ne pas sauter
ni écarter les jambes, pour garder ma virginité. Mon sexe m’effrayait»,
témoigne une jeune femme.
Si les aînées ont été surprises par un écoulement
sanguin sans en connaître l’origine, aujourd’hui, les plus jeunes sont mieux
informées. Mais l’angoisse est toujours tenace. Dès lors, l’adolescente
vit en conflit avec son corps. Le sang des règles est impur, souillant, honteux.
Il faut le cacher. «J’ai appris que c’est haram (péché) de laisser
voir le sang car Dieu punit sévèrement...» Les règles
provoquent un sentiment de rejet du corps, de répulsion. «Je me sens
sale, je ne me soigne plus. Je me déteste.»
Une
féminité éphémère
L’âge
du mariage a, certes, reculé en milieu urbain: il est de 26 ans en moyenne.
Cependant, la société condamne sévèrement la sexualité
prémaritale chez les jeunes. En pratique, l’interdiction ne s’applique qu’au
sexe féminin. A un étudiant qui disait que les filles sont des prostituées
parce qu’elles font l’amour, je lui demandais: «Et vous, êtes-vous vierge?»
Je lui rappelle que l’interdit s’applique aux deux sexes. Désarmé,
il réplique: «Non, la religion s’applique aux filles. La tradition aux
garçons!»
Si la femme vit plus longtemps que l’homme, sa féminité est éphémère.
L’espérance de vie de la Marocaine est de 70 ans. Or, la société
la tue prématurément. Elle impose un «âge social»
à partir duquel la femme n’est plus séductrice. A 31 ans, selon les
hommes, elle est trop âgée pour le mariage; à 40 ans, elle est
vieille. Bourgeon à peine éclos, elle devient une vieille au corps
sans promesse. Dans le meilleur des cas, la ménopause est la fin de la féminité,
la mort du sexe. L’âge moyen de la ménopause est de 47 ans. La femme
vivra en moyenne 23 ans avec un corps asexué. Amputée de sa féminité,
elle fait le deuil de sa séduction, de son désir.
Elle renie son rôle sexuel pour se consacrer à ses tâches de mère
et grand-mère. Ayant mis son corps au service du mari et de la procréation,
elle n’existera qu’à travers une âme qu’elle doit purifier. La religion
devient son refuge, comme si l’Islam interdisait le désir.
Si les plus âgées des femmes, analphabètes, rompent avec leur
corps, les jeunes réagissent autrement. Elles ont conscience de leur corps
et de l’utilité de le cultiver pour elles-mêmes. Et la procréation
devient une menace désormais dénoncée par les mères:
«Je refuse que ma fille vive comme moi. Les grossesses m’ont vieillie. Elle
doit conserver son corps et rester belle longtemps», dit une femme de plus
de 65 ans. «Je refuse de ressembler à ma mère», affirment
les jeunes. Le nombre moyen d’enfants par femme est passé en quatre décennies
de sept à trois.
Une brèche dans un cercle vicieux! Les jeunes (48 % de la population a moins
de 20 ans) s’émancipent, font de plus en plus de sport et surveillent leur
ligne. Les canons de la beauté ont changé. «La belle femme doit
être grosse. Aujourd’hui la fille n’a plus de charme, maigre comme un roseau.
On voit ses os! Elle doit piquer au lit», se désole un vieux paysan.
Le taux de divorce augmente chez les jeunes. Triste réalité qui prouve
que cette population «ne se laisse pas faire». Elle fait valoir ses désirs
et sa volonté. Les aînées enduraient en silence pour ne pas être
rejetées. Si la tradition perdure, les jeunes réussissent de plus en
plus à s’imposer: elles cultivent leur corps et leur esprit. «Je n’ai
pas la phobie de la vieillesse. Contrairement à ma mère, je ne serai
pas traitée de vieille inutile. J’ai mon salaire, mes activités, mes
loisirs. Je n’existe pas seulement en tant qu’épouse et mère. Je m’appartiens.» |