
Jacques Joseph.

Jacques Joseph remodèle un nez, en 1904,

selon une nouvelle technique chirurgicale qui ne laisse aucune trace.
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«L’anatomie,
c’est la destinée.»
Sigmund
Freud, psychiatre et neurologue autrichien (1856-1939)
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La
chirurgie esthétique a le pouvoir de donner au patient une nouvelle apparence,
qui lui permet enfin d’accomplir son rêve: passer inaperçu dans une
société à laquelle il rêve de s’intégrer.
Est-on condamné
à vivre avec ce corps qui nous a été donné à la
naissance, ou peut-on le remodeler? L’homme a toujours été confronté
à cette question, que ce soit avec les ablations rituelles, comme la circoncision,
avec les interventions du chirurgien, qui façonne un nouveau menton, ou les
promesses du génie génétique.
Du Venezuela à l’Afrique du Sud, en passant par Hollywood, la malléabilité
du corps nous semble aujourd’hui aller de soi. Et rien n’exprime mieux ce désir
de transformation que la chirurgie esthétique.
En Occident et ailleurs, nous pensons non seulement avoir le droit de remodeler notre
corps, mais aussi d’en maîtriser le processus. De ce fait, les clients de la
chirurgie esthétique sont les patients rêvés du système
médical moderne. Modèles d’autonomie, ils sondent les praticiens sur
les traitements disponibles. Les implants mammaires, le lifting, la plastie abdominale
n’ont pas été imposés par l’industrie pharmaceutique, ni par
le milieu médical. Chacune de ces avancées, ou presque, fut une réponse
à la demande.
Ce désir de transformation individuelle est une notion typiquement occidentale.
L’idée que chaque individu peut se transformer dans sa recherche du bonheur
apparaît dès l’époque des Lumières, au xviie siècle.
Notons, d’ailleurs, que les chirurgiens esthétiques invoquent souvent le «bonheur»
comme but de leurs interventions. Ils partagent la perspective utilitariste de John
Stuart Mill (1806-1873): le citoyen actif, qui œuvre au progrès, est un citoyen
heureux.
Cette idée acquit une dimension médicale dès lors que les chirurgiens
commencèrent à exercer leur contrôle sur la douleur et les risques
d’infection. L’anesthésie et l’antisepsie, issues de la médecine militaire
et des soins aux soldats blessés, ont très vite été utilisées
par ces chirurgiens pour corriger les défauts de naissance de leurs patients
et satisfaire leurs désirs. Le «bonheur», en chirurgie esthétique,
réside dans la possibilité offerte à l’individu de se transformer.
A la fin du xixe siècle, la notion philosophique de perfectionnement personnel
évolue. Du terrain de la société et des libertés, elle
migre vers les laboratoires et les blocs opératoires. Les révolutions
— française ou américaine — nourrissent, longtemps après le
retour à l’ordre, un abondante réflexion sur «qui nous sommes»
et «qu’est-ce que notre corps». Les obstacles au bonheur, liés
aux conditions socio-politiques qui avaient conduit à la tourmente révolutionnaire,
sont désormais ressentis comme des obstacles liés au corps.
En supprimant la «laideur», le chirurgien esthétique contribue
à une sorte d’eugénisme chirurgical. Il favorise l’amélioration
de l’individu et, en conséquence, rend service à l’Etat. Sa pratique
permet de modifier le corps pour répondre aux attentes changeantes d’une nouvelle
société.
Au début du xxe siècle, il devient ainsi possible de modifier son corps
pour devenir un «vrai» citoyen, dans un pays étranger ou dans
un environnement hostile. Aux Etats-Unis, par exemple, des noirs à la peau
claire se font refaire le nez et les lèvres pour pouvoir franchir l’obstacle
de la ségrégation. Ceux qui ont la peau trop foncée utilisent
des remèdes pour l’éclaircir. A New York, les immigrants irlandais
changent leur nez camus pour des nez «anglais» et se font recoller les
oreilles. Débarrassés de ces traits caractéristiques de la «nature
irlandaise dégénérée», ils peuvent «passer»
pour des Américains.
Différents
donc méprisables
A
Berlin, Jacques Joseph (1865-1934), un jeune Juif allemand profondément acculturé,
commence par changer de prénom — Jakob étant trop juif — alors qu’il
étudie la médecine à l’université. Il y devient membre
d’une fraternité étudiante, qui pratique le duel, et arbore ses balafres
comme des trophées. Ses cicatrices identifient, à ses yeux, l’individu
socialement sain dans l’univers allemand. A la fin du xixe siècle, peu de
temps après que Jacques Joseph a terminé ses études, les Juifs
sont exclus des fraternités d’étudiants: ils sont considérés
comme différents, donc méprisables. Un Juif qui porte une cicatrice
chercherait à cacher son essence délétère dans la masse.
Joseph s’efforce alors d’offrir à ses compatriotes le moyen de se «dissoudre»
dans la société. Le premier, il met au point une technique pour réduire
et remodeler le «nez juif».
En janvier 1898, un jeune homme de 28 ans le consulte, parce que, dira le chirurgien,
«son nez lui causait beaucoup d’ennuis. Partout où il se rendait, il
attirait l’attention…» Jacques Joseph tente sa première rhinoplastie:
il incise la peau du nez et le remodèle en taillant l’os et en enlevant le
cartilage.
Le 11 mai 1898, il présente son rapport devant la Société médicale
de Berlin. Développant une argumentation «scientifique» très
poussée, il justifie ainsi son intervention: «l’attitude dépressive
du patient a disparu. Il est heureux de passer inaperçu». Le patient
est guéri de sa «maladie» de «nasalisme». Mais Jacques
Joseph n’est pas satisfait. L’intervention a laissé de petites cicatrices,
révélatrices de l’inauthenticité du résultat.
Le 19 avril 1904, il opère cette fois par l’intérieur du nez. Aucune
cicatrice! Jacques Joseph a compris que seule l’(in)visibilité rend ses patients
«heureux». Ils «passent inaperçus» dans la société
allemande en satisfaisant leur désir: faire oublier leur corps, s’identifier
à ceux qui, pensent-ils, sont acceptables tels qu’ils sont.
Cette faculté de «passer inaperçu» va redéfinir
une approche radicalement nouvelle de l’image que nous avons de nos corps. On voit
se dessiner ce modèle de malléabilité dans le Japon de l’ère
Meiji, à la fin du xixe siècle, lorsque le pays s’ouvre à l’Occident.
Des médecins allemands fondent alors des écoles de médecine
moderne et les Japonais commencent à remodeler leur image pour se rapprocher
des canons occidentaux de la beauté. Ils se font ouvrir les paupières
et agrandir le nez, voulant «passer» dans le monde moderne.
Echapper
au regard des autres
Dans
les années 1970, les Vietnamiens installés aux Etats-Unis subissent
les mêmes interventions. Aujourd’hui, ils veulent «passer» à
leur tour dans un monde globalisé, en se conformant à une image panasiatique
moderne. A leurs filles de 16 ans, ils offrent les bienfaits de la chirurgie esthétique,
comme le faisaient les Juifs américains de Long Island, dans les années
1950. De même, les jeunes filles japonaises reçoivent des implants mammaires
dès l’âge de 13 ans — avant que leur corps ne soit complètement
formé — pour «passer», inaperçues, dans le monde adolescent
des pop stars.
«Passer inaperçu», c’est retrouver la maîtrise de soi en
se débarrassant de ce qui nous rend — croyons-nous — différents. Quiconque
s’imagine exclu du groupe auquel il désire appartenir, peut trouver son salut
dans la chirurgie esthétique. Pour le patient, le bonheur consiste à
échapper au regard des autres, ce regard qui nous définit selon notre
apparence physique. Vouloir se remodeler n’est pas une décision futile ni
moralement répréhensible. Cette aspiration peut rendre et rend, de
fait, les gens heureux.
Si cette quête du bonheur peut paraître illusoire, elle est néanmoins
nécessaire. Le fantasme du «passage», contrairement au fantasme
de la maîtrise du monde, se limite à un aspect très particulier
— un nez trop gros, une chevelure clairsemée, une poitrine trop petite. Et
ce corps, que nous transformons, a d’abord une signification symbolique. Bien que
les chirurgiens interviennent sur les aspects physiques, personne n’est dupe: ils
remodèlent l’image que nous avons de nous-mêmes.
Un nouveau nez peut suffire à résoudre nos contrariétés
ou nous amener à chercher de nouvelles preuves de la maîtrise que nous
avons de notre corps. Mais le vocabulaire des images est en perpétuel changement.
Nous devrons nous remodeler. Mais sous quelle forme? Nous l’ignorons encore. C’est
la promesse et la malédiction du monde moderne. |