
A l’école des «Miss Venezuela», 30 filles se préparent
à concourir pour un titre envié.
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Cyrano
de Bergerac:
«Enorme, mon nez! … … Attendu qu’un grand nez est proprement l’indice
d’un homme affable, bon, courtois, spirituel, libéral, courageux, tel que
je suis.»
Edmond
Rostand, auteur dramatique français (1868-1918)
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Les
Vénézuéliennes veulent ressembler aux stars de la télévision:
blondes aux yeux bleus, avec des corps somptueux. Sous cette course à la chirurgie
esthétique, se cachent un machisme et un racisme latents.
Ces chiffres en disent
plus long qu’un gros traité de sociologie: cinq Miss monde, quatre Miss univers…
Avec ce palmarès, le Venezuela occupe les têtes d’affiche des concours
internationaux de beauté. Et ce, depuis cinquante ans! Ce record mondial n’est
pas le fruit du hasard: il est le reflet d’un profond phénomène de
société, que l’on observe au Venezuela comme dans bon nombre de pays
d’Amérique latine: celui d’une course à la beauté, comme à
un capital d’un nouveau genre dont dépend le succès ou l’échec,
tant dans le domaine personnel que professionnel.
Au Venezuela comme au Brésil, la «doctrine officielle» reconnaît
la réalité multiraciale et prône la tolérance. Mais sous
ces apparences, se cache une subtile discrimination à l’encontre des noirs,
descendants d’esclaves. Peau blanche, cheveux blonds, yeux clairs, sont les véritables
critères de la beauté.
En revanche, cette obsession des apparences s’accorde parfaitement aux règles
du jeu traditionnelles qui régissent toujours le rôle de la femme dans
une société où la révolution féministe n’a pas
encore fait son effet. Pour les femmes, prises entre racisme et machisme, la beauté
constitue un facteur efficace de promotion sociale; c’est bien souvent leur seule
façon d’«exister».
Ce culte de la beauté explique l’essor spectaculaire de la chirurgie esthétique
au Venezuela, depuis dix ans. «Les femmes viennent me demander des nez plus
fins, des bouches légèrement pulpeuses, des bustes généreux,
des fesses hautes et surtout de la minceur. Elles veulent être toujours plus
minces», explique le docteur Pedro Meneses, membre de la Société
vénézuélienne de chirurgie esthétique. A défaut
de statistiques officielles, les chiffres les plus fiables proviennent d’une association
professionnelle des Etats-Unis, la Société américaine de chirurgie
esthétique et reconstructrice (SACPR). Elle estime que le nombre d’opérations,
au Venezuela, a augmenté de 60 % depuis deux ans. Sur une période plus
longue, de 1992 à 1998, les interventions les plus fréquentes ont été
la liposuccion (+ 264 %), la pose de prothèses mammaires (+ 360 %), le lifting
et la rhinoplastie (remodelage du nez).
L’argent
ne compte pas
«Le
modèle esthétique de cette dernière décennie nous vient
des Etats-Unis, qui ne sont qu’à deux heures d’avion, estime le docteur Pedro
Meneses. Les Vénézuéliennes ne sont pas des blondes aux yeux
bleus, mais elles s’efforcent, par tous les moyens, de mettre leur corps au diapason
de cet idéal. Jamais aucune Blanche ne m’a demandé de lui faire un
nez épaté pour qu’elle ressemble à une Noire. C’est toujours
l’inverse qui se produit.»
Malgré les richesses pétrolières du Venezuela, 70 % de la population
environ vit dans une grande pauvreté. Pourtant, quand il s’agit de soigner
les apparences, les limites financières ne comptent plus. La pose de prothèses
mammaires, par exemple, coûte entre 7 000 et 25 000 francs. Même les
femmes d’origine modeste, semble-t-il, trouvent l’argent nécessaire, tant
le besoin de se sentir belle l’emporte sur le reste. Une société d’études
américaine, Roper Starch Worldwide, a calculé que, pour l’année
1999, les Vénézuéliens avaient consacré 20 % de leurs
dépenses aux soins corporels et aux produits de beauté.
Une
mammoplastie peut vous changer la vie
D’ailleurs,
de plus en plus souvent, les jeunes femmes de 17 à 35 ans ne se contentent
plus de faire modifier la forme de leur nez ou augmenter la taille de leurs seins.
Elles veulent modifier leur silhouette et recourent à la gastroplastie. Cette
opération consiste à réduire la taille de l’estomac pour que
la patiente mange moins et maigrisse. «La moitié de mes clientes ne
cherchent pas à se sentir mieux: elles veulent se voir plus belles, explique
le docteur Alberto Salinas, l’un des rares spécialistes vénézuéliens
à pratiquer ce type d’intervention depuis plus de 15 ans. Elles font appel
à la chirurgie esthétique parce qu’elles se sentent rejetées
par la société ou insatisfaites de l’image qu’elles donnent»,
précise-t-il. Bien qu’elles ne soient pas obèses, beaucoup des jeunes
femmes le consultent afin d’améliorer leur «santé psychologique».
«La pression sociale est si forte que ces adolescentes avalent chaque jour
une boîte de diurétiques et une autre de laxatifs. Pour éviter
qu’elles ne continuent à s’intoxiquer, je préfère les opérer»,
argue-t-il.
L’importance dévolue à l’image pousse nombre de femmes qui exercent
une activité professionnelle à se tourner vers la chirurgie esthétique.
Elles comptent ainsi prendre de l’assurance. Morelia Pelayo, une dentiste, a subi
une mammoplastie voici quelques années. Elle assure que cette intervention
lui a changé la vie: «j’ai toujours eu l’impression de réussir
sur le plan professionnel et personnel. Mais la taille de mes seins me complexait.
Depuis mon opération, j’ai changé ma façon de m’habiller. Je
peux mettre ma silhouette plus en valeur et porter des décolletés plus
généreux». Mais elle reconnaît avoir pris cette décision
capitale sous l’influence de messages publicitaires télévisés.
«Toutes les femmes qu’on voit à la télé ont des seins
et des fesses proéminents, des corps somptueux. Elles sont belles et ont l’air
d’avoir du succès. On ne peut qu’avoir envie de leur ressembler!», avoue-t-elle.
Dans cette confusion entre l’être et le paraître, la fascination des
Vénézuéliens pour le bistouri et les transformations rapides
qu’il permet tend à devenir une véritable spécificité
culturelle. Une spécificité importée, mais la greffe a si bien
pris qu’elle menace, à terme, de modifier l’identité de la société. |