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La beauté vue par une aveugle

Georgina Kleege, écrivain américaine vivant à New York; son dernier livre, Sight Unseen (Yale UP, 1999), est un recueil d’essais autobiographiques.
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Georgina Kleege.






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La beauté de Nefertiti, qui signifie «la belle est venue»,
a traversé le temps.








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© Claudine Doury/Agence VU, Paris. Défilé Christian Lacroix, collection automne-hiver 1998.
Quand elle croise un apollon ou une vénus, tout le lui signale: le silence soudain, le mouvement des regards… Le non-voyant ressent, plus que tout autre, l’aura de la beauté.

Quand j’étais jeune, je croyais que la plupart des gens étaient beaux. Cette opinion ne reflétait pas une vision naïve et bienveillante de l’humanité, mais le fait que je suis aveugle. Je les imaginais beaux parce qu’ils n’avaient rien d’anormal. Mais n’avoir rien d’anormal, c’est être ordinaire, insignifiant, banal. Or, la beauté est rare et, comme telle, désirable et précieuse.
Si je ne sais toujours pas à quoi ressemble la beauté, je la connais mieux aujourd’hui; du moins je sais ce qu’en disent les gens. J’en déduis que la jeunesse est généralement plus belle que la vieillesse, que les traits réguliers et les formes symétriques sont fort appréciés. Quant aux yeux, ils constituent un élément décisif.
Mais il ne suffit pas d’être jeune, bien proportionné et d’avoir de jolis yeux… Chaque culture, chaque époque, glorifie certains traits et en dénigre d’autres. On appréciera tel physique, telle partie du corps. Car la forme d’un visage, la pigmentation d’une peau, la couleur d’une chevelure et d’un iris n’ont qu’une valeur relative. Un apollon, selon les canons américain en vigueur, n’aura que peu de succès en Asie. Il y a un siècle, on l’aurait trouvé un peu maigre. Sans compter les préférences individuelles qui se manifestent au sein d’une même culture. J’ai souvent entendu des proches échanger leur point de vue sur la beauté d’un ami ou d’un personnage célèbre. Les divergences m’ont toujours frappée.
La beauté se reconnaît facilement. Mais comment la définir? Elle occupe le centre des conversations. Les gens dépensent beaucoup d’argent et d’énergie pour tenter de l’apprivoiser. Y compris les aveugles. Dès l’enfance, on nous abreuve de conseils sur la nécessité de nous forger un maintien impeccable, d’entretenir notre forme physique, de porter des vêtements élégants. Pour nous, il ne s’agit pas tant de mettre en valeur nos charmes, mais d’être visuellement attirants, afin de dissiper le préjugé selon lequel les aveugles ne seraient que des miséreux et des impotents. On ne nous demande pas de devenir plus beaux, mais de paraître moins aveugles.

L’apparence devrait être le cadet de leurs soucis
Certes, je me sens plus à l’aise dans des habits neufs, avec des cheveux coupés de frais. Cela se reflète sur mon visage et j’admets que cela puisse atténuer le malaise que provoque ma cécité. Néanmoins, dans un monde où l’immense majorité des aveugles sont peu instruits et sous-employés, l’apparence devrait être le cadet de leurs soucis. Et puis, tous ces conseils, dont on nous rebat les oreilles, ne font qu’accréditer un vieux mythe: la cécité est laide, mieux vaut la cacher dans des institutions spécialisées.
Un jour, j’ai rencontré un aveugle vêtu de jaune, d’orange et de vert fluo. Ma vision résiduelle me permet d’entrevoir les couleurs. Lui, non. Il n’avait aucune expérience directe de celles qu’il portait. Sa mère l’habillait ainsi quand il était petit, afin que les automobilistes le voient de loin. Adulte, il avait perpétué cet usage, sous le prétexte que «de toute façon, les gens vous observent. Autant leur offrir un spectacle qui vaille la peine».
Aucun aveugle n’ignore que les autres l’observent. Nous entendons le silence envahir la pièce à notre arrivée. Nous sentons les têtes se tourner, puis se détourner, et se tourner encore pour nous dévisager. Les gens se croient autorisés à le faire en toute impunité, car ils estiment que faute de voir leur regard insistant, nous ne serons pas offensés. C’est ainsi qu’ils dévisagent aussi la beauté. Est-ce à dire que les aveugles sont beaux?
Il est vrai qu’au cinéma, les femmes aveugles sont souvent belles. Voyez Audrey Hepburn dans Wait Until Dark et Uma Thurman dans Jennifer Eight. Mais leurs proches semblent considérer cette beauté, dont elles n’ont pas conscience, comme un gâchis. Puisqu’elles sont incapables d’en voir le reflet dans un miroir ou l’effet sur les autres, leur beauté s’en trouve en quelque sorte dénaturée, affadie. La beauté véritable, du moins au cinéma, ne se contente pas de l’enveloppe charnelle. Il faut qu’elle soit révélée, magnifiée, par la conscience intime du regard admiratif des autres.
En fait, et bien que je ne puisse les voir, j’ai constaté que les gens avaient un «truc» pour me faire savoir qu’ils étaient beaux. Ils projettent une assurance qui atteste, sans confusion possible, de l’attention et de la bienveillance dont ils sont l’objet. Il ne s’agit pas de vanité, ni d’arrogance. Je connais des gens beaux et modestes, qui ne se flattent pas nécessairement de leur beauté mais l’assument avec le naturel de quelqu’un qui reçoit un cadeau surprise.

Un effet de choc, un peu brutal
Cela dit, la beauté reste pour moi un mystère. On peut en posséder toutes les caractéristiques sans être beau pour autant. La beauté exige quelque chose de plus: elle doit provoquer un effet de choc, un peu brutal. Elle capte le regard, coupe le souffle, serre le cœur. Tant de qualités idéales réunies en un seule personne, ce ne peut être qu’une anomalie, un accident de la nature!
Les beaux se plaignent du fait qu’amis et amants sont intimidés par leur présence, que leurs employeurs doutent de leur intelligence. Ils devraient davantage fréquenter les aveugles. Nous avons tant en commun. Faire sensation? Etre jugé sur l’apparence? Nous aussi savons ce que c’est. Et si nous ne pouvons pas gratifier les beaux de ces regards admiratifs dont ils ont tant l’habitude, nous ne voyons pas non plus les boutons et les rides dont ils redoutent les ravages. Leur image demeure en nous, intacte, longtemps après que le reste du monde leur a notifié les outrages du temps.

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