
Velu a été attiré dans une clinique privée de Bangalore (Inde)
qui lui a prélevé un rein sans son consentement.
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«La
qualité, pas la longévité d’une vie,
voilà ce qui importe.»
Martin
Luther King, défenseur américain des droits civiques (1929-1968)
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«J’ai
vu mon donneur. Il était jeune, sain, fort. Il avait tout ce que je voulais»
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«Soyez
calme, soyez pur; ne harassez pas votre corps, ne portez pas atteinte à votre
équilibre vital, et vous vivrez pour l’éternité.»
Chuang-tzu,
philosophe chinois (350-275 avant J.-C.)
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Du
Sud au Nord, du pauvre au riche, des femmes aux hommes, ainsi va le commerce mondial
des organes. Une anthropologue l’a suivi pas à pas.
C’est à une terrasse
de café de São Paulo (Brésil), l’été 1998, que
Laudiceia da Silva m’a conté son histoire. Lors d’une récente intervention
pour un kyste à l’ovaire, dans un grand hôpital public, elle avait «perdu»
un rein et venait de porter plainte. Son médecin de famille avait découvert
la disparition lors d’un examen de routine, peu après l’opération.
Sommé de se justifier, l’hôpital lui affirma que le rein manquant avait
été noyé dans la «masse» entourant le kyste. Il
refusait de transmettre le dossier médical et prétendait que l’ovaire
malade et le rein avaient été détruits. Déjà,
quelques semaines auparavant, le frère de Laudiceia, victime d’une bagarre
entre délinquants, était décédé à l’hôpital.
La famille, arrivée trop tard, n’avait pu empêcher que ses organes soient
prélevés, conformément à la nouvelle loi brésilienne
sur le «consentement présumé». «Les pauvres, comme
nous, perdent leurs organes les uns après les autres au profit de l’Etat»,
conclut Laudiceia avec colère.
Son cas n’est pas exceptionnel. Lors de l’enquête que j’ai menée avec
l’anthropologue Lawrence Cohen pour le compte de l’association Berkeley Organs Watch
– qui enquête sur les abus médicaux liés aux transplantations
–, j’ai pu recueillir et vérifier de nombreux témoignages sur des vols
de reins. Notre organisation est l’héritière d’un réseau international
d’enquête sur le commerce d’organes, la Bellagio Task Force, composée
d’experts, de chirurgiens et de sociologues, qui se proposait d’élaborer un
code d’éthique afin d’éviter les abus, mais a manqué de moyens.
Depuis, Organs Watch s’efforce de combler le vide en réagissant au coup par
coup, chaque fois qu’une affaire de vol, de trafic d’organes ou de tissus est signalée
dans le monde.
Les
bazars d’organes
Sur
le terrain, notre travail consiste à «suivre les corps». En recueillant
d’abord des informations sur les patients, dans les services de dialyse et les salles
d’opération, puis sur les donneurs, dans les bars clandestins des townships,
les commissariats de police, les morgues et, de là, dans les laboratoires
de recherche ou les cliniques qui prélèvent les organes et les redistribuent.
Comme on va le voir, nos incursions dans le monde des chirurgiens nous ont souvent
plongés dans un univers absurde et grinçant.
Dans un bidonville du Sud de l’Inde, à Chennai (Madras), Lawrence Cohen a
rencontré cinq femmes qui avaient vendu chacune un rein pour environ 8 400
francs. Toutes avaient été opérées à la clinique
du docteur K. C. Reddy, ardent défenseur du droit des individus à faire
commerce de leur rein. Le Dr Reddy se flatte de diriger une clinique exemplaire,
que tout distingue, dit-il, de ces douteux «bazars d’organes» de Bombay.
Il sélectionne scrupuleusement les donneurs, les informe des risques médicaux
liés à l’intervention et leur offre un suivi médical gratuit
pendant deux ans.
Les femmes interrogées par Lawrence Cohen étaient des employées
de maison aux revenus très modestes. Leurs maris s’étaient endettés.
La vente d’un rein représentait, pour elles et leur famille, une ultime planche
de salut. Mais l’argent gagné leur avait tout juste permis d’éponger
les intérêts d’emprunts auprès des usuriers locaux. Quand Lawrence
Cohen leur a demandé si elles seraient prêtes à recommencer,
ses cinq interlocutrices lui ont répondu «oui».
Quelques mois plus tard, je rencontrais Mme Rosemary Sitsheshe, à son domicile
de Guguletu, un township de la banlieue du Cap (Afrique du Sud). Son fils unique
de 17 ans, Andrew, était mort peu avant la chute du régime d’apartheid,
victime d’une balle perdue dans un affrontement entre gangs. Le lendemain, quand
Rosemary était venue réclamer le corps à l’institut médico-légal,
les responsables l’avaient éconduite. Deux jours plus tard, la famille était
enfin autorisée à voir le corps. Ce fut un choc: deux trous profonds
défiguraient le visage d’Andrew. Lorsque Rosemary protesta, rappelant qu’il
avait été tué d’une seule balle en pleine poitrine, le médecin
légal la rudoya.
Plus tard, elle revint à la morgue, accompagnée d’un médecin,
pris en charge par l’ANC (Congrès national africain). Elle apprit alors que
les yeux de son fils avaient été prélevés, et tous les
organes de la cavité abdominale enlevés puis replacés. «Mais
s’agit-il de ses organes?» demanda-t-elle. A la banque ophtalmique locale,
Rosemary apprit que les yeux de son fils étaient conservés en chambre
froide. Les cornées «rasées» avaient été
données à deux «heureux patients». Mais le directeur refusa
à Rosemary toute restitution des restes de son enfant avant l’enterrement.
Elle a porté plainte devant la Commission vérité et réconciliation
d’Afrique du Sud contre l’institut médico-légal et la banque ophtalmique.
Son histoire, estime-t-elle, est représentative d’une pratique courante du
temps de l’apartheid et qui n’a pas disparu.
En janvier 2000, dans la province de Buenos Aires (Argentine), j’ai réussi
à pénétrer dans l’hôpital psychiatrique de Montes de Oca,
sous une fausse identité, accompagnée d’un détective privé.
Nous voulions vérifier des rumeurs persistantes de vols de lots sanguins,
de tissus et d’organes prélevés sur les pensionnaires. L’affaire remontait
au début des années 1990. Une jeune psychiatre logée à
l’hôpital, le Dr Gubileo, avait disparu alors qu’elle s’apprêtait, disait-on,
à révéler les pratiques illégales du directeur. Si le
corps de la jeune femme ne devait jamais être retrouvé, les fouilles,
ordonnées par les autorités judiciaires dans l’enceinte de l’hôpital,
permirent d’exhumer les restes de plusieurs patients disparus, qu’il fut impossible
d’identifier.
Un
courtier très réputé
Deux
internés affirmèrent que la doctoresse avait été embarquée
de force dans une camionnette de l’hôpital. Déclarés légalement
irresponsables, ils ne furent pas autorisés à déposer devant
un tribunal. D’autres allégations concernant des pratiques illégales,
à Montes de Oca, conduisirent cependant à l’arrestation du directeur
médical, qui mourut en prison dans des conditions restées inexpliquées,
la veille de sa comparution devant le juge d’instruction. L’affaire a été
classée.
La chasse aux dépouilles humaines et la récupération de «pièces
détachées» n’est pas réservée aux ex-Etats policiers.
Jim C. vit à Los Angeles, une des villes les plus riches des Etats-Unis. A
l’automne 1999, ce «courtier en organes», très réputé,
m’a donné rendez-vous dans un restaurant d’Hollywood pour justifier ses activités.
«Pourquoi faudrait-il que des gens continuent à mourir, dans ce pays,
en attendant qu’un rein ou un cœur soient disponibles? Les organes de remplacement
ne manquent pas. Il suffit d’aller les chercher là où ils se trouvent.»
Depuis son domicile, Jim C. démarche acheteurs et vendeurs potentiels dans
le monde entier. Bien qu’il évolue dans un univers souterrain, ses activités,
insiste-t-il, ne sont pas illégales. «Ne me considérez pas comme
un hors-la-loi. Je suis comme les marieuses d’autrefois: je repère et j’associe
des gens qui ont besoin les uns des autres.»
Les transactions d’organes mettent en jeu l’altruisme et le commerce; la science,
la magie et la sorcellerie; le bénévolat et la coercition; le don,
le troc et le vol. En règle générale, les organes transitent
du Sud vers le Nord, des pauvres vers les riches, des Noirs vers les Blancs et des
femmes vers les hommes. Aujourd’hui, des touristes de la transplantation peuvent
se rendre dans des établissements médicaux haut de gamme, en Turquie,
en Europe de l’Est, à Cuba, en Allemagne ou aux Etats-Unis, où l’on
pratique les greffes sans délais et sans risques. Ces cliniques offrent parfois
des prestations dignes d’hôtels quatre étoiles, ou ressemblent, à
Cuba par exemple, à des centres de remise en forme pour vacanciers de la jet-set.
Dans le monde officiel de la transplantation, Israël est devenu une sorte de
paria. Dans ce pays, où le don d’organes est peu courant, prospère
une véritable industrie du «tourisme de la greffe». Elle envoie
ses clients vers les cliniques d’Europe ou des Etats-Unis, où ils bénéficient
de toutes sortes de passe-droits. Les velléités du ministère
de la Santé israélien pour y mettre bon ordre ont fait long feu sous
la pression de futurs transplantés en colère.
«Pourquoi aurions-nous accès aux seules cliniques du Tiers-Monde, dans
des villes dangereuses, pour y recevoir un rein de paysan, de soldat ou de travailleur
immigré dont l’état de santé est peut-être pire que le
nôtre?» se défend un «acheteur de rein» de Tel-Aviv,
âgé de 71 ans. «Les organes devraient être considérés
comme une ressource pour l’humanité.»
Rencontrer Avirham est un plaisir. Ce vieux monsieur resplendit de vitalité
grâce au rein d’un paysan de 22 ans. Mais que pense-t-il du sort de son donneur?
«Un paysan qui n’avait rien! rétorque-t-il. Avez-vous idée de
ce que représentent 35 000 francs dans la vie d’un paysan?»
Pour les experts en bioéthique, les dérapages de la transplantation
d’organe commencent sitôt qu’apparaît un marché noir des organes
et des tissus. Mais pour l’anthropologue, cela commence dès qu’un humain fragile
et souffrant prend conscience, en regardant l’un de ses semblables, que le corps
de ce dernier recèle des éléments susceptibles de prolonger
sa propre vie, et pense: «je veux ce que tu as, j’en ai besoin plus que toi.»
Le rein d’un autre lui apparaît alors comme un puissant fétiche, capable
de satisfaire ses désirs les plus fondamentaux: la vie, la vitalité,
l’énergie.
Le commerce d’organes et de tissus humains suppose aussi que des populations défavorisées
en soient réduites au rôle de «fournisseur». Et que des
corps soient démembrés, transportés, retraités et vendus
au profit d’une population de receveurs mieux lotis. J’utilise à dessein le
mot «fétiche» pour évoquer l’énergie magique dont
est investi le rein. Avirham, qui a fait le voyage de Jérusalem en Géorgie
pour son rein, explique pourquoi il n’aurait jamais accepté que le donneur
soit décédé: «il se serait agi d’un rein pratiquement
mort. Peut-être coincé sous les roues d’une voiture… Moi, j’ai vu mon
donneur. Il était jeune, sain, fort. Il avait tout ce que je voulais».
Les mêmes a priori existent au Brésil. Un chirurgien de Copacabana m’a
expliqué que la plupart de ses patients refusaient catégoriquement
tout organe prélevé sur un mort anonyme. «Mes patients n’ont
aucune confiance dans le système de santé public. Ils craignent de
recevoir un organe pollué, qui va les contaminer.»
Le fétiche par excellence, c’est la vie elle-même considérée
comme objet de manipulation. La «fétichisation» de la vie – qu’il
faut préserver, prolonger ou améliorer à tout prix – exclut
toute idée d’éthique sociale. Lorsque j’évoque les problèmes
liés à l’approvisionnement en organes, on m’accuse souvent de vouloir
«priver quelqu’un de ses chances de survie». Je ne fais que rappeler
qu’il existe un autre corps, d’autres personnes, dont les besoins sont ignorés
ou méprisés.
Les valeurs d’autonomie et d’intégrité corporelles sont presque universellement
partagées aujourd’hui. Elles sont à la base des mouvements de patients
pour leurs droits, de la revendication par les plus pauvres d’un droit à être
enterré dignement ou encore de la résistance aux lois sur le «consentement
présumé». Mais pour ceux qui vivent en marge de l’économie
mondiale et qui sont confrontés à la maladie, à la faim, à
des conditions de vie et de travail dégradantes, vendre un organe, c’est gagner
un second souffle. «Je préfère vendre mon corps plutôt
que de laisser l’État s’en emparer», nous ont souvent dit les habitants
des bidonvilles brésiliens.
De fait, c’est en Occident que ces valeurs sont le plus en danger. Quand le commerce
s’étend à toutes les sphères de l’existence ou presque – à
commencer par les ovules de «reines de beauté» et le sperme de
«génies» –, les pays du Nord ne peuvent prétendre à
une quelconque supériorité morale. Les textes constitutionnels adoptés
par le Brésil démocratique ou par l’Afrique du Sud post-apartheid formulent,
avec plus de fermeté que les nôtres, les droits à l’autonomie
et à l’intégrité corporelles.
Organs Watch voudrait être sûr que les pratiques de transplantation respectent
les intérêts et les souhaits des donneurs, vivants ou morts. Nous demandons
que les chirurgiens soient très attentifs à l’origine des organes et
à la manière dont ils ont été obtenus. Nous voulons que
les «risques» et les «bénéfices» soient partagés
de façon plus égale entre les nations ainsi qu’entre les différents
groupes ethniques, les sexes et les classes sociales. Enfin, nous voulons avoir l’assurance
que le soi-disant «don de vie» ne devienne pas un «vol de vie».

Organs
Watch sur la Toile: http://sunsite.berkeley.edu/biotech/organswatch/ |