
La vision humaine: une fonction trop énigmatique pour être numérisable. |
Depuis
Descartes, philosophes et scientifiques cherchent à comprendre ce qu’est la
conscience. Grâce aux progrès de la neurologie, on commence à
mieux la cerner.
Qu’est-ce que l’esprit,
et quelle relation entretient-il avec le corps? Comment comprendre au mieux ces phénomènes
psychiques que sont la croyance, le désir, l’intention, l’émotion,
la raison, la mémoire?
Le débat sur les rapports du corps et de l’esprit a pris une forme particulièrement
abrupte avec Descartes. Pour lui, toute réalité est à classer
soit dans les substances matérielles, soit dans les substances spirituelles
(et par «substance», il faut entendre «existant», au sens
élémentaire du mot). Selon lui, l’essence de la matière est
l’extension; celle de l’esprit est la pensée. Mais cette différence
absolue entre l’esprit et la matière crée un problème apparemment
insurmontable: celui de leur interaction. Comment un événement corporel
(se piquer) a-t-il pour effet un événement mental (ressentir une douleur)?
Comment un événement mental (penser: «c’est l’heure de se lever»)
est-il la cause d’un événement corporel (sortir du lit)?
Descartes ne propose aucune réponse. Ses successeurs, Malebranche et Leibniz
en particulier, recourent à des solutions radicales. Admettant le dualisme
esprit-matière, ils soutiennent que leur interaction n’existe pas, sinon sous
la forme d’une simple apparence, due à l’action cachée de Dieu. Selon
Leibniz, Dieu, au début de l’univers, a «préréglé»
le mental et le matériel à l’unisson, comme un horloger. Depuis, grâce
à cette «harmonie préétablie», les deux entités
fonctionnent parallèlement.
Une solution plus vraisemblable suppose un principe de départ moniste (du
grec mono: unique). Si l’on postule l’existence d’une seule substance, trois hypothèses
s’offrent alors: tout est matière, tout est esprit, ou tout est fait d’une
substance neutre d’où sont issus l’esprit et la matière. Chacune d’entre
elles a eu ses partisans. La première, toutefois — la réduction ou
l’annexion de tous les phénomènes mentaux à la matière
—, a été la plus influente.
La «théorie de l’identité» est l’une de ces conceptions
matérialistes. Elle identifie strictement les états psychiques à
des états ou processus cérébraux. A l’origine, cette théorie
affirmait même que les phénomènes mentaux ne sont autre que des
événements physiologiques qui se produisent dans le cerveau. On s’est
vite rendu compte que cette généralisation était abusive: un
fait psychique particulier (une image mentale de la tour Eiffel, par exemple) peut
correspondre, selon les cerveaux, à l’activation d’ensembles de cellules tout
à fait différents.
Physique
et psychique, des liens intimes
Dans
la lignée de cette théorie, plusieurs philosophes soutiennent que les
progrès des sciences neurologiques vont balayer notre actuelle terminologie
psychologique, imprécise et dépassée. Selon deux éminents
défenseurs de ce point de vue, Patricia et Paul Churchland, les neurosciences
seront à la «psychologie populaire» d’aujourd’hui ce que la médecine
moderne est à la conception archaïque du malade possédé
par les démons. Mais ils se heurtent à l’objection déjà
opposée au behaviourisme (l’étude du comportement sans recours à
l’introspection): pour expliquer l’action humaine, le vocabulaire de la croyance
et du désir paraît indispensable.
Les résultats déjà accumulés par la recherche en neurologie
et en sciences cognitives confirment toutefois qu’il existe des liens intimes entre
phénomènes mentaux et phénomènes neurologiques. A défaut
de savoir définir leurs relations, on s’efforce de les penser. Selon l’une
des stratégies élaborées à cette fin, nous devons admettre
qu’il nous est impossible de rendre compte dans les mêmes termes des phénomènes
psychiques et des phénomènes physiques, même s’ils se confondent.
Imaginons un sociologue et un physicien racontant un match de football d’un point
de vue pertinent pour eux. L’un parlera de buts, de règles, de pénalités,
etc. L’autre de corps en mouvement, définis par leur masse et leur vitesse.
Un
atout pour la survie
A
première vue, la conscience paraît plus facile à appréhender
que la relation entre l’esprit et le corps: tout être pensant n’est-il pas
intimement conscient d’être conscient? Or, pour la philosophie comme pour la
neurologie, elle reste le mystère le plus insondable. Les philosophes cartésiens
estiment que sa complexité dépasse l’entendement humain. D’autres assurent
même qu’elle n’existe pas: nous serions en réalité des zombies
— d’une variété, certes, très compliquée. Pour relever
le défi, des chercheurs recourent aux scanners et à d’autres instruments
sophistiqués pour observer des cerveaux au travail. Ces expériences
leur ont permis d’avancer dans la connaissance du cerveau, de son fonctionnement
et des corrélations entre zones cérébrales spécifiques
et aptitudes mentales particulières.
Comment des images en couleur, des sons, des odeurs évocatrices se forment-ils
dans nos têtes? Le fonctionnement de ce cinéma intérieur reste
le plus grand problème. Une théorie récente, avancée
par le neurophysiologue Antonio Damasio, prétend que la conscience commence
par une perception auto-réflexive, une conscience de soi primitive, liée
à l’impression forte, mais vague, d’être «je». Les relations
affectives — à un moi en développement et à des objets extérieurs
— construisent, ensuite, un modèle du monde, un sentiment de savoir, qui donne
à chacun de nous la sensation d’être le producteur et spectateur d’un
film projeté dans le cerveau.
La conscience est apparue chez les mammifères supérieurs, disent ces
théories, parce qu’elle est un atout pour la survie: un organisme utilisera
son énergie à meilleur escient et se protégera mieux des menaces
s’il peut se situer dans son environnement et planifier ses réactions. Des
automates biologiques, même ultrasensibles à leur milieu, ont des facultés
d’adaptation moindres que des êtres doués de conscience.
Ces débats ont déjà conduit à un très large consensus
sur deux points: l’esprit appartient au monde physique et il est un objet de recherches
scientifiques. Mais sa nature et ses relations avec les autres phénomènes
physiques restent mystérieux. Franchir l’obstacle exigera sûrement une
révolution conceptuelle et scientifique d’une ampleur telle que nous ne pouvons
l’imaginer aujourd’hui. |