
Manifestation en faveur de la langue française à Montréal, Québec,
en mars 1989.

Une plaque
d’immatriculation.

Un exemple de bilinguisme scrupuleux.
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Comment
est née la Loi 101
Avant la Loi
101, les habitants du Québec avaient le droit d’envoyer leurs enfants dans
des écoles publiques françaises ou anglaises, qui, par les vicissitudes
de l’histoire, s’étaient organisées sur des bases confessionnelles.
En effet, à la naissance de la Confédération canadienne, en
1867, deux grands groupes coexistaient au Québec: les catholiques français
et les protestants britanniques. Chacun constitua sa propre école au sein
du système scolaire public. Mais, à la fin du XIXe
siècle, une communauté fraîchement installée à
Montréal brouilla les cartes: les catholiques irlandais. Le compromis, qui
leur permit de s’inscrire dans les écoles anglaises, créa un précédent.
Depuis, presque toutes les immigrations, des catholiques polonais aux Italiens, en
ont fait autant. Même des francophones, comme les Juifs marocains, ont été
envoyés (par les autorités) dans les classes anglaises, pour échapper
au catéchisme du système scolaire français. Cet arrangement
convenait parfaitement aux Canadiens français, qui ne voulaient pas de francophones
non indigènes dans leurs écoles. Et cela a valu tant que leur taux
de natalité est resté fort. Mais celui-ci a vite décliné
pendant la «révolution tranquille», quand les Québécois
français ont commencé à s’affranchir des rigueurs du catholicisme
traditionnel. Et, au moment précis où les familles françaises
rétrécissaient, l’immigration prenait de l’ampleur, en particulier
l’italienne.
Parallèlement, tandis que les écoles anglaises poussaient comme des
champignons à Montréal, le mouvement nationaliste devenait une force
politique crédible et puissante. Il exigeait que des mesures soient prises
pour «corriger» le déséquilibre linguistique et démographique
qui se reflétait dans le système scolaire. Un compromis fut tenté,
en 1968, avec une loi favorisant l’instruction en français. Mais elle ne satisfaisait
pas les nationalistes, qui voulaient que tous les enfants aillent à l’école
française.
Deux ans plus tard, le français devint la langue officielle du Québec,
mais les tensions continuèrent à croître jusqu’à l’éclatement
d’une véritable guerre linguistique, en 1976, lorsque le nouveau Parti québécois
(séparatiste) remporta les élections provinciales. L’année suivante,
les nationalistes firent voter la Loi 101: un tournant dans le débat linguistique
au Québec.
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Les
lois québécoises, qui ont imposé le français à
l’école et au travail, ont été bien plus efficaces qu’on ne
l’aurait cru. La Belle Province envisage de changer de cap car le trilinguisme gagne
du terrain, au grand chagrin des nationalistes intransigeants.
Avec ses paysages d’une
rude beauté et son accent charmant, le Québec offre un bel exemple
de détermination culturelle aux pays qui comptent, comme lui, de fortes minorités.
Cet îlot francophone prospère dans un océan anglophone, grâce
à une digue solide de lois et de mesures pédagogiques en faveur du
français. Mais voici que la Belle Province envisage de changer de cap: selon
une récente enquête officielle, il est temps d’assouplir la «Loi 101»,
qui impose depuis trente ans l’usage du français dans le système scolaire
et sur les lieux de travail.
En vertu de cette loi (appelée aussi Charte de la langue française),
tous les enfants sont tenus de fréquenter des établissements primaires
et secondaires d’expression française. A une exception: les Québécois
de vieille souche, qui ont reçu leur enseignement primaire dans une école
anglaise de la province. Ceux-là peuvent choisir la langue de scolarisation
de leur enfant. Mais pour tous les nouveaux venus, qu’ils arrivent du Canada ou d’ailleurs,
le français est de rigueur jusqu’à l’université.
Née en 1977, la Loi 101 est la fille du mouvement nationaliste québécois,
dont l’objectif a toujours été la sécession du Québec,
ou, du moins, plus d’autonomie au sein de la fédération (voir
encadré).
La loi remonte aux jours exaltants de la «révolution tranquille»,
quand les Québécois français arrachèrent la province
à la domination d’une puissante élite anglaise qui en contrôlait
les immenses richesses. Ils ont alors modifié le paysage culturel à
l’aide de textes, comme la Loi 101, destinés à «franciser»
l’enseignement et le monde du travail.
L’affichage commercial, aussi: une réglementation limite l’usage de l’anglais
dans les enseignes publiques et la police de la langue arpente encore les rues, mesurant
la taille des lettres pour vérifier que «poulets frits» règne
bien sur «fried chicken». Régulièrement, le gouvernement
de la province passe une couche de nouvelles mesures pour raviver l’esprit de la
Loi 101. A chaque coup de pinceau, une nouvelle vague de Québécois
anglais émigre vers d’autres régions du Canada, ou aux Etats-Unis.
Le
français ne s’est jamais mieux porté
Aujourd’hui,
les Québécois anglais de vieille souche ne représentent plus
que 8,5% de la population, contre 13% en 1971. Pourtant, à en croire les nationalistes,
la menace anglophone a pris une ampleur nouvelle grâce aux allophones, jolie
façon de désigner les immigrés dont la langue maternelle n’est
pas le français. Il en arrive, chaque année, 25 000 à 35 000,
essentiellement d’Amérique latine, du Moyen-Orient et d’Asie orientale. A elles
deux, les minorités anglophone et allophone forment 18% de la population de
la province. Les Québécois pur jus en constituent encore 82%, malgré
un taux de natalité parmi les plus bas du monde. Mais beaucoup de ces «indigènes»
sont convaincus qu’ils perdront bientôt la majorité dans leur capitale
financière, Montréal, où s’installent la plupart des communautés
minoritaires. Selon un sondage réalisé l’an dernier par le quotidien
Le Devoir, 55% des Québécois sont convaincus que le français
est en danger, dans toute la province.
Entendant ces cris d’alarme, le gouvernement de la province a lancé, l’an
dernier, des Etats généraux sur le thème: «Que doit faire
le Québec pour assurer l’avenir de la langue française?» Ces
états généraux sont une sorte de rituel. Chaque fois que le
gouvernement de la province mobilise pour un référendum séparatiste
(voir encadré), il fait monter la pression en soulignant la situation désastreuse
du français. Mais, après avoir dépensé plus de dix millions
de francs pour une série d’auditions dans toute la province, les nationalistes
ont été surpris: selon le rapport préliminaire, publié
le 5 juin, le français ne s’est jamais mieux porté dans la Belle Province.
«Le français n’est plus la propriété de la majorité,
il est devenu la langue de tous», a déclaré le président
des états généraux, Gérald Larose, ancien dirigeant syndical
et vieux séparatiste. 95% des habitants du Québec savent le français
et l’utilisent quotidiennement, soit une augmentation de 7% en dix ans.
Plus de 90% des élèves fraîchement arrivés dans la province
vont droit à l’école française, affirme le ministère
de l’Education du Québec. Certes, leur seule alternative est l’enseignement
privé. Mais la Loi 101 ne peut obliger ces enfants à parler français
hors des salles de classe. Or, beaucoup continuent à bavarder ou à
hurler en français dans la cour de récréation, y compris à
Montréal, où les migrants constituent près de la moitié
de la population des écoles françaises.
Même les anciennes minorités — les anglophones et allophones qui sont
nés et ont grandi au Québec — adoptent l’«esprit de la Loi 101»:
légalement, ces parents ont le droit d’inscrire leurs enfants dans des écoles
anglaises. Or, les trois quarts optent pour l’enseignement en français. A
une exception près: les Italiens, l’une des communautés culturelles
les plus importantes et les mieux ancrées du Québec. Ils continuent
majoritairement de fréquenter les écoles anglaises. Mais, loin de rejeter
le bilinguisme, ces familles parlent trois langues! Et le taux des mariages franco-italiens
augmente chaque année. C’est par l’amour et non la contrainte, qu’ils sont
peu à peu gagnés au français.
L’abolition
de la police de la langue est envisagée
Le
trilinguisme a aussi séduit les Etats généraux. Le rapport préliminaire,
publié le 5 juin par la commission Larose, a fait l’effet d’une bombe:
les communautés anglophone et allophone y sont présentées comme
exemplaires. «Le vieil antagonisme anglo-français au Québec a
été au moins un peu estompé. Et peut-être beaucoup»,
a dit Larose, avant de présenter un plan de promotion du français,
mais aussi de l’anglais. Au lieu de préconiser un renforcement de la Loi 101,
comme des durs s’y attendaient, la commission a suggéré de la démanteler
partiellement en abolissant, par exemple, la police de la langue.
Selon la commission Larose, il faut au Québec une nouvelle charte, ou constitution,
qui reconnaisse officiellement le français comme langue de citoyenneté
de la province. Mais, poursuit-elle, l’anglais aussi mérite le respect, en
tant que langue de la «minorité nationale» officielle du Québec.
Les anglophones doivent avoir un accès garanti aux institutions judiciaires,
aux services de santé, aux programmes d’aide sociale et à l’éducation.
«Nous nous efforçons de dire à la communauté anglophone:
votre place est reconnue, votre avenir est assuré», explique l’un des
onze membres de la commission.
Ultime paradoxe: le rapport recommande que les élèves français
améliorent leur anglais. Aujourd’hui, les enfants scolarisés dans les
écoles anglaises ont des cours de français obligatoires dès
le CP. Mais pour les enfants francophones, l’enseignement de l’anglais — généralement
d’assez mauvaise qualité — ne commence qu’au CM2. Résultat: 38% seulement
des Québécois français sont bilingues. Comme s’ils s’étaient
assoupis, sûrs qu’au pays de la Loi 101 nul n’a besoin de l’anglais pour gagner
sa vie. Or, non seulement leurs perspectives professionnelles s’effondrent dès
qu’ils sortent du Québec, mais, à l’intérieur même de
la province, la concurrence s’exacerbe avec les allophones bilingues et trilingues,
de plus en plus nombreux.
«Blasphèmes!» s’écrient les durs du Parti québécois.
Le français reste en situation précaire, «car trop de gens continuent
à parler anglais dans l’intimité». Peut-être, assurent
ces faucons, les migrants s’expriment-ils en français au travail ou à
l’école, mais chez eux ou entre amis, ils passent aussitôt à
l’anglais. Bref, pour ces intransigeants, intégration égale assimilation.
Le reste n’est que trahison.
Si le père de la Loi 101, Camille Laurin, avait l’intention de couler les
nouveaux arrivants dans le moule du «bon Québécois», le
résultat est décevant. La génération 101 apprend le français,
mais reste ouverte à la culture nord-américaine et attachée
à sa langue maternelle et à ses valeurs. Ces jeunes et leurs parents
acceptent, en général, le principe de prédominance du français
au Québec. Il est temps que les Québécois, pour leur part, assument
ce rôle de majorité établie et respectée, et non de minorité
menacée. Le paradigme «blanc-catholique-français de souche»
est dépassé. Un autre le remplace, multiracial, multireligieux et multilingue.
L’heure est aussi venue de changer de méthode: moins de contrainte et plus
d’incitation.
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Raccommoder
le Canada
Le débat
linguistique au Québec dépasse largement ses frontières: il
touche au cœur de l’identité et de l’unité canadiennes. Depuis trente
ans, les dix provinces du Canada tentent d’amender leur Constitution pour résoudre
le conflit entre une conception fédérale du pays et les revendications
du Québec, qui veut davantage de souveraineté.
Ce débat remonte à 1971. Cette année-là, pour la première
fois, le mouvement nationaliste québécois menaça de se séparer
du reste du Canada. Le Premier ministre, Pierre Elliott Trudeau (lui-même Québécois
français), plaida pour un Canada officiellement bilingue et multiculturel,
avec dix provinces égales et un gouvernement fédéral fort. Les
séparatistes comme René Lévesque rejetèrent cette idée
et en lancèrent une autre: un Québec politiquement souverain, «associé»
économiquement au reste du Canada.
En 1980, Lévesque organisa un référendum pour soumettre cette
proposition au peuple du Québec qui la refusa. Un second référendum,
fut organisé, en 1995, par Jacques Parizeau, devenu Premier ministre provincial
et chef du Parti québécois (PQ). Le projet fut à nouveau repoussé,
mais cette fois à une faible majorité (1%). Parizeau attribua cet échec
«à l’argent et au vote ethnique», un commentaire largement interprété
comme étant xénophobe et antisémite, et visant les communautés
minoritaires de Montréal. Le propos fit scandale: il dut démissionner.
En 1996, un dirigeant plus accommodant, Lucien Bouchard prit le contrôle du
PQ et fut nommé Premier ministre. Ouvert aux négociations avec le gouvernement
fédéral, il s’est néanmoins efforcé de satisfaire les
durs de son parti en organisant des états généraux sur l’avenir
de la langue française au Québec. Certains faucons estimaient que l’enquête
allait donner le coup d’envoi d’un nouveau référendum sur la souveraineté.
Un nationaliste, Yves Michaud, évoqua à nouveau le spectre du «vote
ethnique juif». Atterré par cet antisémitisme et les profonds
clivages qu’il créait au sein du PQ, Bouchard démissionna, en décembre
dernier. Mais sa voix modérée a trouvé un écho dans la
position conciliante des états généraux.
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