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Comment est née la Loi 101

Raccommoder le Canada

Vive le Québec trilingue!
Filippo Salvatore, professeur de communication à la Concordia University, ancien membre du Conseil de la langue française du Québec et ancien conseiller municipal de Montréal.
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Manifestation en faveur de la langue française à Montréal, Québec, en mars 1989.


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Une
plaque d’immatriculation.



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Un exemple de bilinguisme scrupuleux.


Comment est née la Loi 101

Avant la Loi 101, les habitants du Québec avaient le droit d’envoyer leurs enfants dans des écoles publiques françaises ou anglaises, qui, par les vicissitudes de l’histoire, s’étaient organisées sur des bases confessionnelles. En effet, à la naissance de la Confédération canadienne, en 1867, deux grands groupes coexistaient au Québec: les catholiques français et les protestants britanniques. Chacun constitua sa propre école au sein du système scolaire public. Mais, à la fin du XIXe siècle, une communauté fraîchement installée à Montréal brouilla les cartes: les catholiques irlandais. Le compromis, qui leur permit de s’inscrire dans les écoles anglaises, créa un précédent.
Depuis, presque toutes les immigrations, des catholiques polonais aux Italiens, en ont fait autant. Même des francophones, comme les Juifs marocains, ont été envoyés (par les autorités) dans les classes anglaises, pour échapper au catéchisme du système scolaire français. Cet arrangement convenait parfaitement aux Canadiens français, qui ne voulaient pas de francophones non indigènes dans leurs écoles. Et cela a valu tant que leur taux de natalité est resté fort. Mais celui-ci a vite décliné pendant la «révolution tranquille», quand les Québécois français ont commencé à s’affranchir des rigueurs du catholicisme traditionnel. Et, au moment précis où les familles françaises rétrécissaient, l’immigration prenait de l’ampleur, en particulier l’italienne.
Parallèlement, tandis que les écoles anglaises poussaient comme des champignons à Montréal, le mouvement nationaliste devenait une force politique crédible et puissante. Il exigeait que des mesures soient prises pour «corriger» le déséquilibre linguistique et démographique qui se reflétait dans le système scolaire. Un compromis fut tenté, en 1968, avec une loi favorisant l’instruction en français. Mais elle ne satisfaisait pas les nationalistes, qui voulaient que tous les enfants aillent à l’école française.
Deux ans plus tard, le français devint la langue officielle du Québec, mais les tensions continuèrent à croître jusqu’à l’éclatement d’une véritable guerre linguistique, en 1976, lorsque le nouveau Parti québécois (séparatiste) remporta les élections provinciales. L’année suivante, les nationalistes firent voter la Loi 101: un tournant dans le débat linguistique au Québec.

Les lois québécoises, qui ont imposé le français à l’école et au travail, ont été bien plus efficaces qu’on ne l’aurait cru. La Belle Province envisage de changer de cap car le trilinguisme gagne du terrain, au grand chagrin des nationalistes intransigeants.

Avec ses paysages d’une rude beauté et son accent charmant, le Québec offre un bel exemple de détermination culturelle aux pays qui comptent, comme lui, de fortes minorités. Cet îlot francophone prospère dans un océan anglophone, grâce à une digue solide de lois et de mesures pédagogiques en faveur du français. Mais voici que la Belle Province envisage de changer de cap: selon une récente enquête officielle, il est temps d’assouplir la «Loi 101», qui impose depuis trente ans l’usage du français dans le système scolaire et sur les lieux de travail.
En vertu de cette loi (appelée aussi Charte de la langue française), tous les enfants sont tenus de fréquenter des établissements primaires et secondaires d’expression française. A une exception: les Québécois de vieille souche, qui ont reçu leur enseignement primaire dans une école anglaise de la province. Ceux-là peuvent choisir la langue de scolarisation de leur enfant. Mais pour tous les nouveaux venus, qu’ils arrivent du Canada ou d’ailleurs, le français est de rigueur jusqu’à l’université.
Née en 1977, la Loi 101 est la fille du mouvement nationaliste québécois, dont l’objectif a toujours été la sécession du Québec, ou, du moins, plus d’autonomie au sein de la fédération (
voir encadré). La loi remonte aux jours exaltants de la «révolution tranquille», quand les Québécois français arrachèrent la province à la domination d’une puissante élite anglaise qui en contrôlait les immenses richesses. Ils ont alors modifié le paysage culturel à l’aide de textes, comme la Loi 101, destinés à «franciser» l’enseignement et le monde du travail.
L’affichage commercial, aussi: une réglementation limite l’usage de l’anglais dans les enseignes publiques et la police de la langue arpente encore les rues, mesurant la taille des lettres pour vérifier que «poulets frits» règne bien sur «fried chicken». Régulièrement, le gouvernement de la province passe une couche de nouvelles mesures pour raviver l’esprit de la Loi 101. A chaque coup de pinceau, une nouvelle vague de Québécois anglais émigre vers d’autres régions du Canada, ou aux Etats-Unis.

Le français ne s’est jamais mieux porté
Aujourd’hui, les Québécois anglais de vieille souche ne représentent plus que 8,5% de la population, contre 13% en 1971. Pourtant, à en croire les nationalistes, la menace anglophone a pris une ampleur nouvelle grâce aux allophones, jolie façon de désigner les immigrés dont la langue maternelle n’est pas le français. Il en arrive, chaque année, 25 000 à 35 000, essentiellement d’Amérique latine, du Moyen-Orient et d’Asie orientale. A elles deux, les minorités anglophone et allophone forment 18% de la population de la province. Les Québécois pur jus en constituent encore 82%, malgré un taux de natalité parmi les plus bas du monde. Mais beaucoup de ces «indigènes» sont convaincus qu’ils perdront bientôt la majorité dans leur capitale financière, Montréal, où s’installent la plupart des communautés minoritaires. Selon un sondage réalisé l’an dernier par le quotidien Le Devoir, 55% des Québécois sont convaincus que le français est en danger, dans toute la province.
Entendant ces cris d’alarme, le gouvernement de la province a lancé, l’an dernier, des Etats généraux sur le thème: «Que doit faire le Québec pour assurer l’avenir de la langue française?» Ces états généraux sont une sorte de rituel. Chaque fois que le gouvernement de la province mobilise pour un référendum séparatiste (voir encadré), il fait monter la pression en soulignant la situation désastreuse du français. Mais, après avoir dépensé plus de dix millions de francs pour une série d’auditions dans toute la province, les nationalistes ont été surpris: selon le rapport préliminaire, publié le 5 juin, le français ne s’est jamais mieux porté dans la Belle Province.
«Le français n’est plus la propriété de la majorité, il est devenu la langue de tous», a déclaré le président des états généraux, Gérald Larose, ancien dirigeant syndical et vieux séparatiste. 95% des habitants du Québec savent le français et l’utilisent quotidiennement, soit une augmentation de 7% en dix ans.
Plus de 90% des élèves fraîchement arrivés dans la province vont droit à l’école française, affirme le ministère de l’Education du Québec. Certes, leur seule alternative est l’enseignement privé. Mais la Loi 101 ne peut obliger ces enfants à parler français hors des salles de classe. Or, beaucoup continuent à bavarder ou à hurler en français dans la cour de récréation, y compris à Montréal, où les migrants constituent près de la moitié de la population des écoles françaises.
Même les anciennes minorités — les anglophones et allophones qui sont nés et ont grandi au Québec — adoptent l’«esprit de la Loi 101»: légalement, ces parents ont le droit d’inscrire leurs enfants dans des écoles anglaises. Or, les trois quarts optent pour l’enseignement en français. A une exception près: les Italiens, l’une des communautés culturelles les plus importantes et les mieux ancrées du Québec. Ils continuent majoritairement de fréquenter les écoles anglaises. Mais, loin de rejeter le bilinguisme, ces familles parlent trois langues! Et le taux des mariages franco-italiens augmente chaque année. C’est par l’amour et non la contrainte, qu’ils sont peu à peu gagnés au français.

L’abolition de la police de la langue est envisagée
Le trilinguisme a aussi séduit les Etats généraux. Le rapport préliminaire, publié le 5 juin par la commission Larose, a fait l’effet d’une bombe: les communautés anglophone et allophone y sont présentées comme exemplaires. «Le vieil antagonisme anglo-français au Québec a été au moins un peu estompé. Et peut-être beaucoup», a dit Larose, avant de présenter un plan de promotion du français, mais aussi de l’anglais. Au lieu de préconiser un renforcement de la Loi 101, comme des durs s’y attendaient, la commission a suggéré de la démanteler partiellement en abolissant, par exemple, la police de la langue.
Selon la commission Larose, il faut au Québec une nouvelle charte, ou constitution, qui reconnaisse officiellement le français comme langue de citoyenneté de la province. Mais, poursuit-elle, l’anglais aussi mérite le respect, en tant que langue de la «minorité nationale» officielle du Québec. Les anglophones doivent avoir un accès garanti aux institutions judiciaires, aux services de santé, aux programmes d’aide sociale et à l’éducation. «Nous nous efforçons de dire à la communauté anglophone: votre place est reconnue, votre avenir est assuré», explique l’un des onze membres de la commission.
Ultime paradoxe: le rapport recommande que les élèves français améliorent leur anglais. Aujourd’hui, les enfants scolarisés dans les écoles anglaises ont des cours de français obligatoires dès le CP. Mais pour les enfants francophones, l’enseignement de l’anglais — généralement d’assez mauvaise qualité — ne commence qu’au CM2. Résultat: 38% seulement des Québécois français sont bilingues. Comme s’ils s’étaient assoupis, sûrs qu’au pays de la Loi 101 nul n’a besoin de l’anglais pour gagner sa vie. Or, non seulement leurs perspectives professionnelles s’effondrent dès qu’ils sortent du Québec, mais, à l’intérieur même de la province, la concurrence s’exacerbe avec les allophones bilingues et trilingues, de plus en plus nombreux.
«Blasphèmes!» s’écrient les durs du Parti québécois. Le français reste en situation précaire, «car trop de gens continuent à parler anglais dans l’intimité». Peut-être, assurent ces faucons, les migrants s’expriment-ils en français au travail ou à l’école, mais chez eux ou entre amis, ils passent aussitôt à l’anglais. Bref, pour ces intransigeants, intégration égale assimilation. Le reste n’est que trahison.
Si le père de la Loi 101, Camille Laurin, avait l’intention de couler les nouveaux arrivants dans le moule du «bon Québécois», le résultat est décevant. La génération 101 apprend le français, mais reste ouverte à la culture nord-américaine et attachée à sa langue maternelle et à ses valeurs. Ces jeunes et leurs parents acceptent, en général, le principe de prédominance du français au Québec. Il est temps que les Québécois, pour leur part, assument ce rôle de majorité établie et respectée, et non de minorité menacée. Le paradigme «blanc-catholique-français de souche» est dépassé. Un autre le remplace, multiracial, multireligieux et multilingue. L’heure est aussi venue de changer de méthode: moins de contrainte et plus d’incitation.




Raccommoder le Canada

Le débat linguistique au Québec dépasse largement ses frontières: il touche au cœur de l’identité et de l’unité canadiennes. Depuis trente ans, les dix provinces du Canada tentent d’amender leur Constitution pour résoudre le conflit entre une conception fédérale du pays et les revendications du Québec, qui veut davantage de souveraineté.
Ce débat remonte à 1971. Cette année-là, pour la première fois, le mouvement nationaliste québécois menaça de se séparer du reste du Canada. Le Premier ministre, Pierre Elliott Trudeau (lui-même Québécois français), plaida pour un Canada officiellement bilingue et multiculturel, avec dix provinces égales et un gouvernement fédéral fort. Les séparatistes comme René Lévesque rejetèrent cette idée et en lancèrent une autre: un Québec politiquement souverain, «associé» économiquement au reste du Canada.
En 1980, Lévesque organisa un référendum pour soumettre cette proposition au peuple du Québec qui la refusa. Un second référendum, fut organisé, en 1995, par Jacques Parizeau, devenu Premier ministre provincial et chef du Parti québécois (PQ). Le projet fut à nouveau repoussé, mais cette fois à une faible majorité (1%). Parizeau attribua cet échec «à l’argent et au vote ethnique», un commentaire largement interprété comme étant xénophobe et antisémite, et visant les communautés minoritaires de Montréal. Le propos fit scandale: il dut démissionner.
En 1996, un dirigeant plus accommodant, Lucien Bouchard prit le contrôle du PQ et fut nommé Premier ministre. Ouvert aux négociations avec le gouvernement fédéral, il s’est néanmoins efforcé de satisfaire les durs de son parti en organisant des états généraux sur l’avenir de la langue française au Québec. Certains faucons estimaient que l’enquête allait donner le coup d’envoi d’un nouveau référendum sur la souveraineté. Un nationaliste, Yves Michaud, évoqua à nouveau le spectre du «vote ethnique juif». Atterré par cet antisémitisme et les profonds clivages qu’il créait au sein du PQ, Bouchard démissionna, en décembre dernier. Mais sa voix modérée a trouvé un écho dans la position conciliante des états généraux.

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