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En Amérique latine, la presse brise ses chaînes

Presse mexicaine: les affres de la liberté
Rafael Rodríguez Castañeda, journaliste et écrivain mexicain, dirige l’hebdomadaire Proceso, auteur, notamment, de Prensa vendida (éd. Grijalbo, 1993).
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La conférence de presse du sous-commandant Marcos va commencer (22 février 2001).














La plupart des titres continueraient bien à jouer leur rôle de chien de garde, mais ils pressentent un changement imminent
Longtemps inféodée au pouvoir politique, la presse mexicaine s’est émancipée avec l’insurrection du Chiapas. Finis la soumission, l’autocensure, les cadeaux en espèces... Mais elle hésite encore sur le meilleur usage de sa liberté.

Le 1er janvier 1994, au lever du jour, le Mexique et le monde entier découvrent avec étonnement un guérillero encagoulé, le sous-commandant Marcos. Sur la place principale de San Cristobal de las Casas, dans l’Etat du Chiapas (Mexique), le chef de l’Armée zapatiste tient sa première conférence de presse devant un parterre de journalistes très fourni. Le jeune révolutionnaire extraverti, bien décidé à utiliser les médias à des fins stratégiques, a réussi son pari: les Mexicains sortent brutalement du rêve de la modernisation que leur avait fait miroiter le président Carlos Salinas de Gortari
La presse est à la fois témoin et protagoniste des combats qui vont se dérouler pendant dix jours dans les montagnes environnantes. L’ensemble de la profession réagit avec enthousiasme: enfin «notre» guerre! Ces dix jours qui ébranlèrent le Mexique font l’objet d’une couverture médiatique ininterrompue. Les journalistes manifestent alors une capacité d’initiative à laquelle ils avaient renoncé. Une partie de la presse mexicaine comprend qu’elle a un rôle à jouer. Elle découvre le chemin de la liberté et ne veut plus s’en écarter.

Des éditorialistes et des reporters complaisants
En 1968, à la veille de l’ouverture des Jeux olympiques, les grandes manifestations étudiantes sont brutalement interrompues par le massacre de la place Tlaltelolco, à Mexico, le 2 octobre. Pendant toutes ces journées, le cri de «presse vendue!» a résonné dans les rues de la capitale. Les gouvernements du parti révolutionnaire institutionnel (PRI), surnommé l’«Invincible» pour avoir gagné, légalement ou frauduleusement, toutes les élections depuis sa création en 1929, ont mis à leur botte depuis longtemps l’ensemble des médias.
Le gouvernement dispose d’un monopole sur la vente du papier journal. Il accorde des délais de paiement, des exonérations de charges sociales et parfois même d’impôts à certaines entreprises de presse. De plus, l’équilibre financier des journaux dépend, pour une bonne part, des encarts publicitaires gouvernementaux. La pratique des embutes — les cadeaux en espèces, offerts par les dirigeants politiques et les hauts fonctionnaires —, atteint un tel niveau qu’ils constituent parfois la majeure partie des revenus d’éditorialistes ou de reporters complaisants. Enfin, à de rares exceptions près, les journalistes n’ont pas d’autre source d’information que les services officiels.
La soumission à l’égard du président en place est patente. Dans le régime présidentialiste mexicain, le chef de l’Etat — l’«Intouchable» — a acquis un statut quasi-divin. Ainsi, la liberté de la presse, bien que garantie par la Constitution, est perçue par la profession elle-même comme une bienveillante concession du président.
Les rares journalistes opposés à cet état de fait ont joué un rôle clé dans l’évolution de la presse. En 1968, Julio Scherer García prend la direction de Excélsior. En peu de temps, ce grand quotidien national occupe une place prépondérante dans le pays avant d’être reconnu comme l’un des dix meilleurs au monde.

Le système se fissure
Conformément à sa nature autoritaire, le régime réagit en finançant, en 1976, sous le gouvernement Echeverría, un putsch à Excélsior. Julio Scherer García quitte la direction du journal et fonde l’hebdomadaire Proceso, qui devient le navire amiral de la presse d’opposition. Plusieurs journaux établis montrent alors quelques velléités de suivre la même voie et de remettre en cause leur dépendance envers le pouvoir établi. De nouveaux titres apparaissent. Mais d’une manière générale, ce sont les mêmes règles perverses qui prévalent.
Tout change, donc, le 1er janvier 1994, à une date qui aurait dû marquer la consécration de la politique économique du président Carlos Salinas de Gortari. C’est, en effet, ce jour-là qu’entre en vigueur le traité de libre-échange nord-américain, signé avec les Etats-Unis et le Canada.
La critique du pouvoir politique devient alors monnaie courante. Le système monolithique commence à se fissurer et une partie de la presse s’engouffre dans la brèche, réagissant de façon viscérale, au prix, parfois, d’un manque de professionnalisme.
Le nouveau président, Ernesto Zedillo, n’a ni les moyens ni la volonté d’endiguer le rejet populaire du système mis en place par le PRI. Il laisse entière liberté à la presse qu’il méprise et pour laquelle il a peu d’intérêt.
Celle-ci entre alors dans une période de désarroi. La plupart des titres continueraient bien à jouer leur rôle de chien de garde, mais ils pressentent un changement imminent. Qui sera le maître, demain? Les élections de l’année 2000 se déroulent dans ce climat. Francisco Labastida, du PRI, affronte Vicente Fox, candidat officiel du Parti d’action nationale (droite). Sa candidature a été suscitée par des chefs d’entreprises indépendants et des groupes de pression extérieurs aux partis politiques.
La société mexicaine est prête à se débarrasser du PRI: le 2 juillet 2000, Vicente Fox l’emporte. Après 71 ans, une page de l’histoire mexicaine prend fin sans la moindre violence. Ce changement à la tête de l’Etat marque-t-il le début d’un processus de transition? Les plus sceptiques doutent que Fox soit l’homme de la situation. D’autres soulignent, à juste titre, que les principaux rouages du pouvoir oligarchique mexicain fonctionnent toujours.
Quoi qu’il en soit, la presse a joué un rôle significatif dans le changement. Elle a contribué à démystifier le régime en cessant de considérer le président comme l’«Intouchable», et le PRI comme l’«Invincible».
Après l’élection, l’hebdomadaire Proceso publie, en couverture, une image représentant un cercueil aux couleurs du PRI, porté par des partisans de Fox, au-dessus du titre: «Et maintenant?»
Une année plus tard, la question est toujours d’actualité. Pour la presse, en particulier. Après être passée de la soumission à l’opposition systématique, elle n’a pas encore décidé ce que sera sa nouvelle attitude. Doit-elle critiquer le nouveau gouvernement ou lui accorder un délai de grâce?

S’adapter ou disparaître
Et est-elle prête à participer à une véritable transition? Premier écueil, elle souffre d’un «taux de natalité» élevé: chaque semaine, de nouveaux titres apparaissent, mais le nombre de leurs lecteurs reste minime ou baisse, passée la période d’euphorie électorale, alors que le chômage s’accroît et que le pouvoir d’achat reste faible. Privées des subventions gouvernementales, les sociétés de presse de taille modeste, celles qui ont conservé des structures familiales ou qui n’ont pas su évoluer, paraissent vouées à l’extinction.
S’adapter ou disparaître: le pragmatisme prôné par Fox ne laisse de place que pour les plus forts et, apparemment, pour ceux qui s’y entendent en affaires. Le secteur de l’information pourrait bien attirer les capitaux étrangers, maintenant que les portes de l’économie mexicaine sont grandes ouvertes ou, plus précisément, qu’elles ont bel et bien disparu.
Nul ne sait, enfin, jusqu’à quel point le gouvernement, issu de l’opposition, est disposé à supporter les critiques de la presse d’opposition. Les nouveaux venus souffrent, souvent, d’hypersensibilité.


328 quotidiens et 1 600 revues sont publiés au Mexique. Le quotidien Excélsior tire pour sa part à 130 000 exemplaires. (Source: Cámara Nacional de la Industria Editorial Mexicana. Cifras de 2001).

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