
En 1996, une coalition d’Indiens manifestent à Brasilia pour le respect
de leurs territoires.
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«Seul
l’argent semble les intéresser»
Le 30 juin
1864, le président Abraham Lincoln signe le Yosemite Land Grant par lequel
il cède 15 000 hectares de terres fédérales, comprenant
la vallée de Yosemite, à l’Etat de Californie. Ce premier parc national
voit le jour pendant une période troublée: la guerre de Sécession
ensanglante le pays, tout comme les guerres indiennes, qui visent à assujettir
les premiers occupants du continent. Plusieurs millénaires d’occupation du
territoire par les Indiens ont largement contribué à façonner
les paysages majestueux du Yosemite. Paradoxalement, les colons qui proposent de
les «conserver» sont les mêmes qui ont mené la «guerre
de Mariposa» contre les habitants de ces vallées, les Miwok. Le principal
promoteur du projet, LaFayette Burnell, conduisait, douze ans plus tôt, le
bataillon Mariposa et se disait déterminé à «vider le
territoire des bandes qui l’infestent».
Après sa fondation, le parc sera administré pendant cinquante-deux
ans par l’armée, avant d’être cédé au National Park Service.
En 1890, les Miwok adressent une requête au gouvernement américain.
Ils réclament une compensation pour les spoliations qu’ils ont subies et dénoncent
la gestion du parc. «La vallée est couverte de routes poussiéreuses
partant des hôtels des Blancs… Seul l’argent semble les intéresser…
On nous a pris notre vallée pour en faire un terrain de jeu.» Leur plaidoyer
est ignoré et l’expulsion des Miwok reprend en 1906, en 1929 et jusqu’en 1969.
Les Miwok avaient compris que la notion de profit n’est pas étrangère
à la conception des parcs nationaux, destinés à garder «intactes
pour le plaisir des générations futures», des régions
prétendues «sauvages». De fait, les compagnies de chemin de fer
ont pesé de tout leur poids pour obtenir la création des premiers parcs
– le Yosemite et le Yellowstone. En promettant à leurs passagers la contemplation
de ces paysages remarquables, ils leur vendaient déjà cette part de
rêve que nous avons, depuis, rebaptisée «éco-tourisme».
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Quand
ils sont fondés sur l’expulsion des populations indigènes, entourés
d’habitants hostiles, les parcs nationaux sont voués à l’échec.
Heureusement, les spécialistes en ont pris conscience.
La conservation de la
nature est une invention récente. L’idée d’isoler des zones naturelles
pour les protéger a pris forme aux Etats-Unis, à l’époque de
la conquête de l’Ouest. Pendant cette course à l’appropriation du territoire,
pionniers, chercheurs d’or, militaires et Indiens se sont affrontés au nom
de conceptions antagoniques du monde et de son usage.
La création des premiers parcs nationaux (voir encadré) a marqué la
victoire d’une de ces conceptions sur les autres. En 1964 encore, le Wilderness Act
américain (loi sur les zones protégées) définissait la
nature comme un espace sauvage et inviolé et les parcs nationaux comme des
zones préservées que «l’homme visite sans y demeurer».
Cette vision idéale fait fi de la réalité: le plus souvent,
ces espaces naturels étaient le domaine de peuples indigènes, qui les
ont aménagés et y ont prospéré. Ainsi, les parcs nationaux
américains, dans leur immense majorité, sont-ils d’anciens territoires
indiens, que ceux-ci continuent à revendiquer.
La notion occidentale de conservation de la nature heurte les conceptions des peuples
indigènes. «Comme disait mon père: “ici, c’est notre garde-manger”.
On connaissait tout des plantes et des animaux. Quand cueillir, où chasser»
disait, en 1991, Ruby Dunstan. Son peuple, les Nl’aka’pamux de Stein Valley, dans
la province canadienne de l’Alberta, lutte contre l’exploitation forestière
de ses terres ancestrales. «Pour certains défenseurs de l’environnement,
une zone naturelle est fragile. Personne ne doit y pénétrer. Alors,
ils posent des clôtures. Je crois que leur esprit est prisonnier de clôtures.»
Pendant un siècle, le modèle américain de la conservation s’est
imposé au monde. En Afrique, la création de réserves naturelles
s’est accompagnée d’expulsions de masse. Le mouvement, qui s’est intensifié
pendant les années 1960, n’a pas disparu: on chasse, aujourd’hui, les San
(«Bochimans») de la Réserve naturelle du Kalahari central, au
Botswana, créée, à l’origine, à leur intention. Au nom
de la conservation, un million de kilomètres carrés de terres cultivées,
de pâtures et de forêts africaines ont été vidées
de leurs habitants en un siècle. Bien que l’on manque d’études chiffrées,
on estime que plusieurs millions de personnes ont ainsi été déplacées.
«J’ai
dû fuir avec mes enfants»
Une
veuve Twa (un peuple pygmée du Congo) se souvient de son expulsion du Parc
national Kahuzi-Biega, dans les années 1960. «Au petit matin, j’ai vu
arriver des hommes en uniforme, armés. L’un d’eux a forcé notre porte,
en hurlant. Il nous a ordonné de partir, parce qu’on occupait le parc, on
n’était pas chez nous. Pourtant, mes ancêtres ont toujours vécu
ici. Je n’y comprenais rien, mais je n’avais pas le choix. J’ai dû fuir avec
mes enfants.» Clochardisés, les Twa survivent, aujourd’hui, dans des
installations précaires en lisière de leur vaste forêt. Spoliés
de leurs territoires, sans aucune perspective d’avenir, ils souffrent aussi de malnutrition
aiguë.
On ne dispose pas de meilleures statistiques pour les autres continents. En 1993,
la Société de recherches participatives pour l’Asie estimait qu’en
Inde, 600 000 personnes, appartenant à des peuples indigènes, avaient
été déplacées de force, lors de la création de
parcs et de réserves.
Le débat sur les conséquences sociales de la conservation ne date pas
d’hier. Dans les années 1970, en créant le concept de «réserves
de biosphère», l’Unesco proposait un nouveau découpage entre
«aires centrales» strictement protégées – comme auparavant
– et «zones tampon» où la population pourrait conserver son mode
de vie et participer à des projets de développement locaux. Les gestionnaires
de réserves y gagnaient la reconnaissance de l’UNESCO et, au-delà,
de la communauté internationale. Il s’agissait d’un grand pas en avant, mais
sa mise en œuvre, dans la plupart des cas, n’a pas répondu aux attentes des
populations concernées, auxquelles on continuait à imposer une vision
de la nature qu’elles ne partageaient pas.
En 1991, l’Union mondiale pour la nature (UICN), l’une des principales organisations
«conservationnistes», jugeait, en conclusion d’une étude, les
zones tampon généralement «décevantes (…) Les habitants,
souvent à juste titre, considèrent que la législation sur les
parcs naturels restreint leurs droits légitimes. Les patrouilles de surveillance,
les démarcations territoriales ou les aménagements touristiques ne
les dissuadent pas d’empiéter sur les parcs où ils poursuivent leurs
activités agricoles».
Selon cette étude, les zones tampon restaient toutefois prometteuses, là
où existaient non pas «des projets d’aide à court terme mais
des initiatives prises par les gens concernés ou par des gestionnaires locaux
visant à résoudre les problèmes quotidiens».
L’exemple du parc national d’Amboseli, au Kenya, reflète ces difficultés.
Situé sur les terres des pasteurs massaïs, il coupe leur accès
aux points d’eau et aux pâtures de la saison sèche. En représailles,
les Massaïs décidèrent de chasser – à la lance – les rhinocéros,
les lions et les autres animaux du parc, jusqu’à la création, avec
l’appui de la Banque mondiale, d’une zone tampon. De nouveaux points d’eau furent
établis à l’extérieur de l’aire centrale et des compensations
financières prévues. Mais ni l’une ni l’autre des promesses ne se matérialisa
et le projet se solda par un échec.
Tenir
compte des droits des peuples indigènes
Aux Philippines, au début des années 1970, la Banque mondiale projeta
la construction de barrages sur la rivière Chico. 80 000 personnes des peuples
kalinga et bontoc devaient être expulsées de leurs terres, dans le centre
de l’île de Luzon. La résistance favorisa l’émergence d’importantes
associations locales qui défendirent l’autonomie et le droit à la terre.
Pendant toute cette période, confrontés à des problèmes
similaires, les peuples indigènes d’Amérique, d’Asie et d’Afrique,
mirent sur pied des coalitions nationales et internationales assez représentatives
pour être finalement entendues par les Nations unies.
Ce mouvement relance le débat sur les droits humains et leur application.
Diverses conventions internationales doivent être révisées pour
tenir compte des droits des peuples indigènes sur leurs territoires traditionnels
et de la représentativité de leurs institutions. Les Nations unies
ont d’ailleurs récemment établi un Forum permanent pour traiter ces
questions.
L’une d’entre elles est la remise en cause des principes et des méthodes de
la conservation. En 1998, par exemple, un groupe tribal du sud de l’Inde expulsé
du parc national Indira Gandhi, dans le cadre d’un plan d’«éco-développement»
financé par le Fonds pour l’environnement mondial, a obtenu réparation
devant la commission d’inspection de la Banque mondiale, qui a pour rôle de
recevoir les requêtes de cette nature.
Les
trois quarts des rhinocéros massacrés
Dans
les années 1990, tout le monde a fini par prendre conscience que de nombreux
parcs, créés contre la volonté de la population, n’atteindraient
jamais leurs objectifs de protection de la nature. Fondés sur un déni
de droit, entourés d’habitants hostiles, ils sont voués à l’échec.
Ainsi, sur la réserve de Manas, en Assam (Inde), l’expropriation des Bodos
d’une grande partie de leurs territoires a conduit au massacre des trois quarts des
rhinocéros.
Pour s’aligner sur l’évolution du droit international, l’UICN a dû réviser
son système de classification, de façon à accorder aussi aux
populations indigènes – et plus aux seuls organismes publics – le droit de
posséder et de gérer des zones protégées. Dans les années
1990, le WorldWide Fund for Nature-International (WWF), le Congrès mondial
de protection de la nature et la Commission mondiale pour les aires protégées
ont modifié leurs orientations. Désormais, toutes ces organisations
tiennent compte des droits des peuples autochtones et encouragent les accords négociés
qui conduisent à la cogestion des aires protégées.
Sur le terrain, pourtant, la mise en pratique de ces principes ne va pas sans difficultés.
Dans de nombreux pays, la législation sur les zones protégées
annule d’office la libre circulation des habitants et leurs droits sur les ressources
naturelles. En conséquence, l’application du «nouveau modèle»
de conservation nécessite d’importantes réformes nationales. Mais les
préjugés ont la vie dure: de nombreux gouvernements, en Malaisie ou
en Indonésie, par exemple, continuent à bafouer les droits des populations
indigènes et s’acharnent à les intégrer par les transferts forcés,
la rééducation et la privatisation des terres communautaires. Humaniser
la conservation suppose aussi de modifier les politiques à l’égard
des peuples autochtones. Comme au Venezuela, où une récente réforme
constitutionnelle reconnaît les droits des indigènes sur leurs «habitats
naturels» et les incite, avec une toute nouvelle loi, à cartographier
et à délimiter leurs terres.
Pour les groupes autochtones aussi, la prise en charge de la conservation représente
un défi. Elle les oblige à redonner vie à des modes de représentation
politique et d’administration des territoires tombés dans l’oubli. Et à
les adapter à leurs nouvelles conditions de vie, puisque beaucoup de groupes
ont adopté des technologies «occidentales» pour leurs activités
agricoles ou forestières, ou encore pour les transports, et chassent avec
des armes modernes. Ces mutations exigent de repenser le droit coutumier qui définissait
l’accès aux ressources naturelles. En Amazonie brésilienne, par exemple,
le WWF aide les Indiens Xavante à élaborer de nouvelles stratégies
de gestion des réserves, qui soient compatibles avec la tradition et qui tiennent
compte de la connaissance scientifique de l’environnement.
En 1996, l’Alliance internationale des peuples indigènes et tribaux des forêts
tropicales affirmait: «Les peuples indigènes reconnaissent qu’il est
de leur intérêt d’utiliser les ressources de façon durable et
de respecter les exigences de la conservation de l’environnement. Ils reconnaissent
que la compétence des organisations vouées à la conservation
peut être utile à leur propre développement. Ils cherchent à
établir des rapports mutuellement constructifs, fondés sur la confiance,
la transparence et la responsabilité».

World
Rainforest Movement: www.wrm.org - www.forestpeoples.org
International Alliance of Indigenous-Tribal Peoples of the Tropical Forests: www.gn.apc.org/iaip
Survival International: www.survival-international.org
World Conservation Union: www.iucn.org
Worldwide Fund for Nature: www.wwf.org |