
Adam Michnik

En 1992, Michnik retrouve Jaruzelski sur un plateau de télévision (La
Marche du siècle).
«La démocratie ne se prétend pas infaillible.
On peut y remplacer les armes par des arguments»

Le candidat Michnik avec Lech Walesa, aux chantiers navals de Gdansk, en 1989.
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Michnik
l’insurgé
Du haut de
son observatoire fiévreux, un bureau minuscule encombré de paperasses,
à Varsovie, Adam Michnik, 54 ans, n’a jamais cessé de pratiquer la
dissidence. De sa plume, fine et acerbe, il s’oppose à la vague populiste,
pourfend ces Catholiques qui prétendent instaurer l’Ordre moral. Et il le
fait avec humour. Si son journal est devenu le plus important du pays, c’est, dit-il,
«que je n’ai pas réussi à le ruiner totalement».
En 1989, il crée Gazeta Wyborcza (la Gazette électorale), «premier
quotidien libre de l’Elbe à Vladivostok», pour soutenir le syndicat
indépendant Solidarnosc dans la première élection libre de l’histoire
du Bloc communiste. Le Mur de Berlin est toujours debout. Très vite, le journal
se détache de toute chapelle. Michnik, élu député, plaide
pour une «thérapie de choc», une réforme radicale de l’économie,
et pour la participation de tous à la construction de la démocratie.
Son chemin diverge alors de celui de Lech Walesa, figure historique de Solidarnosc
et futur président.
Chez Michnik, réflexion et insurrection vont toujours de pair. Leader étudiant,
en 1968, cofondateur du KOR (Comité de défense des travailleurs), puis
conseiller de Solidarnosc, il a passé, au total, six ans derrière les
barreaux. Son combat et ses faits d’armes lui ont valu de multiples récompenses.
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«Le
vieux clivage droite-gauche a trouvé sa fin avec la Révolution anticommuniste» |
Jadis,
dans la dissidence, comme aujourd’hui à la tête du plus grand quotidien
polonais, Adam Michnik n’a jamais cessé de jouer les agitateurs d’idées.
Comment juge-t-il l’ordre démocratique en Europe, 12 ans après la chute
de l’Empire soviétique?
Depuis l’arrivée
au pouvoir, à Varsovie, en 1989, d’un gouvernement non-communiste — le premier
du Bloc de l’Est —, la Pologne a très vite appris le jeu de la démocratie…
Douze ans après la «Révolution de velours», la majorité
des pays d’Europe centrale et de l’Est sont aujourd’hui des démocraties. Mais
la démocratie, ici, est malade. D’abord, au sens élémentaire
du terme, dans la mesure où nos structures démocratiques sont jeunes,
faibles, sans grande tradition ni culture politique. Mais aussi parce que la démocratie
occidentale est malade, elle aussi. Chez nous, comme chez vous, la corruption est
inhérente au système. Dans nos démocraties polonaise, tchèque,
hongroise ou slovaque, cela prend des proportions plus graves que dans vos démocraties
occidentales, qui sont plus établies. Mais il n’y a pas de différence
de nature: nos problèmes sont aussi les vôtres. Et la corruption reste
le grand défi de l’ordre démocratique.
Etait-ce cette «normalité» à laquelle vous aspiriez
du temps où vous militiez clandestinement?
Pas vraiment! Mais tout n’est pas fichu! Grâce à Dieu, nous avons une
presse libre. Nous pouvons chaque jour, dénoncer les «affaires».
C’est une lutte complexe. Mais à tout prendre, je préfère subir
la corruption dans la démocratie que la corruption dans la dictature. Notre
rôle, au quotidien Gazeta, dont je suis le Rédacteur en chef, est, bien
sûr, la défense de la liberté, de la vérité, mais
aussi l’exercice du quatrième pouvoir. Nous observons le gouvernement avec
vigilance. Nous alimentons le débat sur les valeurs démocratiques,
les traditions nationales, l’héritage de l’histoire, la tolérance.
Nous pensons aussi aux exclus: les pauvres, les minorités religieuses et ethniques.
Pour nous, travailler à Gazeta, c’est une façon de poursuivre ce que
l’on faisait dans l’opposition démocratique, au temps du communisme.
Autrefois, les dissidents de l’Est faisaient entendre leur voix jusqu’à
l’Ouest. Ces voix, on ne les entend plus…
Parce que notre combat est devenu un combat de tous les jours! Ce n’est plus «la
lutte finale»… A l’époque de la dictature, la principale différence
entre nous et les mouvements révolutionnaires, c’est que nous, opposition
anticommuniste, ne nourrissions aucune «utopie de la société
parfaite». Personnellement, je crois plutôt en Une société
imparfaite, pour reprendre le titre d’un livre de Milovan Djilas. C’est pourquoi
je n’éprouve pas de grande désillusion. C’en est peut-être une,
pour vous les idéalistes de l’Ouest! Mais c’était aussi la spécialité
des intellectuels occidentaux que de mettre leur espoir dans le Vietcong, Fidel Castro,
Mao Ze Dong, l’Union soviétique, les Sandinistes du Nicaragua, ou que sais-je
encore. Notre mouvement — celui du Tchèque Vaclav Havel, du Russe Andreï
Sakharov, de Solidarnosc — fut un mouvement sans utopie, pour un retour au «normal».
Bien sûr, nous avons idéalisé la démocratie occidentale.
Nous la connaissons mieux, aujourd’hui, avec ses faiblesses. Mais cela ne nous empêche
pas de lutter, au sens moral, contre la corruption, le chômage, la pauvreté
et pour la construction d’un système plus juste. Mais la spécificité
de cette lutte, c’est qu’elle ne sera jamais achevée. Elle est infinie, comme
le travail de Sisyphe qui, aux Enfers, doit sans cesse pousser son énorme
rocher au sommet d’une colline qu’il n’atteindra jamais.
Vous faites souvent l’éloge du gris…
La monde de la dictature était en noir et blanc. C’était le combat
du Bien contre le Mal. La Vérité totale contre le Mensonge absolu.
Il fallait être un idiot ou un voyou pour oser s’y opposer. La démocratie
est de nature qualitativement différente. C’est un monde où s’entrechoquent
des logiques, des intérêts fragmentaires et contradictoires et où
le gris domine. Recherche incessante du compromis, éternelle imperfection…
La démocratie ne se prétend pas infaillible. On peut y remplacer les
armes par des arguments. C’est une alternative à la guerre civile. En ce sens,
les attentats basques contre l’Etat espagnol, qui est un Etat parfaitement démocratique,
sont inacceptables.
Il y a vingt ans, le 13 décembre 81, le général Jaruzelski
décrétait l’état de guerre. Vous êtes arrêté,
avec des milliers d’autres. Qu’est-ce qui vous donnait les moyens d’agir et de tenir?
Pour ma génération, le chemin vers la liberté a commencé
en 1968. Tandis que les étudiants de Paris ou de Berkeley rejetaient la démocratie
bourgeoise, nous, à Prague ou à Varsovie, nous nous battions pour une
liberté que seul l’ordre bourgeois pouvait nous garantir. En apparence, tout
nous divisait. Quelque chose, cependant, nous rapprochait: la nécessité
de la rébellion inscrite dans cette conviction que, tant que le monde serait
ce qu’il est, cela ne valait pas la peine de mourir tranquillement dans son lit.
Ici, nous étions la première génération à pouvoir
échafauder des projets d’avenir et ces projets n’étaient pas infondés,
comme l’a montré la suite. Après quelques années, la situation
a bel et bien évolué. Beaucoup de facteurs ont joué à
la fois: le pays traversait une crise économique profonde. Il y avait aussi
l’impact des changements en Union soviétique. Il y avait enfin cette évolution
de la nomenklatura commu-niste elle-même qui se montrait plus pragmatique.
C’était la fin de l’utopie… C’est ce qui nous a permis de démanteler
la dictature par la négociation. La «Table ronde» (qui a rassemblé,
en 1989, le pouvoir, l’opposition et l’Eglise, ndlr.) a été notre grande
contribution à l’histoire du xxe siècle! Reconnaissez qu’il est extrêmement
rare de voir les forces d’opposition et les chefs de la dictature — autrement dit
les prisonniers et leurs gardiens — s’asseoir à une même table pour
négocier un pacte de décolonisation et de démocratisation. Cela
n’a été donné ni à l’Espagnol Franco, ni à l’Allemand
de l’Est Honecker, ni au Chilien Pinochet, ni même au Hongrois Kadar.
Discuter ensemble pour sortir de la dictature, c’est déjà un apprentissage
du compromis démocratique…
Aujourd’hui, en Pologne, aucune force politique ne conteste ouvertement l’ordre démocratique.
Quand ils sont au pouvoir, qu’ils soient post-communiste, de droite ou de centre
droit, il est clair pour tous les partis que la démocratie est un régime
stable, sécurisant.
Souvent, après une période de dictature, une presse libre est tentée
de régler des comptes, d’exercer une certaine forme de vengeance…
Nous avons joué notre rôle et contribué à éclaircir
certains des secrets criminels de la dictature. Mais notre philosophie est à
l’opposé de tout esprit de revanche. Nous sommes pour la réconciliation,
parce qu’il est impossible de faire un pas en avant quand on a la tête tournée
vers l’arrière. Pour passer de la dictature à la démocratie,
nous avons milité pour le compromis et la réconciliation nationale:
sans acte de représailles, sans vainqueurs ni vaincus. La réforme,
en Pologne, aurait été impossible sans ce consensus social, sans ce
dialogue et ce compromis. La «décommunisation», la discrimination
envers d’anciens fonctionnaires ou activistes du parti serait à mon sens antidémocratique.
Par contre, nous avons voulu que vérité soit faite, mais en laissant
ce soin aux historiens et aux journalistes, plutôt qu’aux procureurs et aux
policiers. Amnistie ne veut pas dire amnésie.
C’est pour cela que vous avez voulu entamer un dialogue avec le général
Jaruzelski?
J’ai voulu me conduire comme un être normal, dans un pays libre: j’avais
été son opposant acharné, son prisonnier, mais j’étais
intéressé par ce qu’il avait à dire. C’est un homme intelligent
et les chemins polonais vers la liberté étaient parfois très
éloignés les uns des autres. Certains passaient par la case prison,
d’autres, par les allées du pouvoir. Je suis convaincu qu’au fond, Jaruzelski
est un patriote polonais et un partisan de la démocratie. Ce n’est pas un
cynique. Il ne voulait pas la transformation du communisme en un chauvinisme sauvage,
comme le Serbe Milosevic ou le Croate Tudjman, qui ont enflammé les Balkans
cette dernière décennie. Il n’a pas voulu construire sa propre identité
en suscitant la haine des autres, de ceux qui appartiennent à une autre ethnie,
une autre religion, une autre classe. Non. Je suis sûr qu’il a toujours voulu
bâtir une Pologne non ethnique, laïque. Cela rejoignait ce que nous avons
toujours défendu à Gazeta: un Etat pour tous les citoyens. Le refus
de la domination d’un camp sur l’autre, avec des règlements de compte sans
fin. Notre pays doit faire sa place à tous. C’est la seule manière
de construire un Etat démocratique et souverain.
La Pologne va bientôt rejoindre l’Union européenne. Une Europe en
crise, qui a raté sa réforme pour être à même d’intégrer
les nouveaux venus…
Les débats au sein de l’Union Européenne opposent deux visions fondamentalement
différentes: celle, défendue par un De Gaulle (Président de
la République française de 1959 à 1969), d’une Europe des nations
et celle, défendue par un Denis de Rougemont, dans son livre Lettre ouverte
aux Européens1, d’une Europe fédérale,
des régions. Moi-même, je me sens plus proche de l’attitude gaulliste.
Chaque culture nationale porte en son sein quelque chose de sacré. Pour ceux
de ma génération, ce quelque chose de sacré, c’est l’indépendance.
Nous avons beaucoup de mal à nous en séparer. Bien qu’on nous explique
que cela vaut mieux, nos émotions ne nous le permettent pas. Plus généralement,
la chute du communisme a entraîné aussi un dégel en Europe occidentale.
Sous la glace, on a vu apparaître des fleurs et de la pourriture: des crises
qui mettent en jeu la cohérence des Etats et de l’Europe.
Les démocraties occidentales rencontrent d’autres problèmes, comme
l’affaiblissement des relais traditionnels — syndicats, partis politiques — entre
le pouvoir et la population. Comme si les chefs d’Etat se retrouvaient seuls face
à la télévision et son omnipotence…
Nous assistons, en Pologne, au même phénomène et nous n’avons
aucune recette pour le combattre. Cela renforce, chez les hommes politiques, la tentation
du populisme et nous craignons d’être emportés par cette lame de fond.
Mais cela va plus loin que le simple effet pervers de la télévision
ou le triomphe d’un certain nihilisme. Le champ politique lui-même est en plein
bouleversement. La vieille division droite-gauche a fait son temps. Ce clivage, qui
fut créé par la Révolution française, a trouvé
sa fin avec la Révolution anticommuniste. Aujourd’hui, la nouvelle ligne de
partage passe entre ceux qui défendent l’idée d’une société
ouverte, multiculturelle, fondée sur les droits de l’homme et du citoyen,
et ceux qui pierre à pierre, reconstruisent de nouveaux murs autour d’une
société fermée.
Que ce soit pour le traité de Maastricht2 ou l’intervention
de l’OTAN au Kosovo, les divisions politiques traditionnelles ne correspondent plus
aux divisions réelles du monde nouveau. On le voit sur tous les grands thèmes:
quelle Europe construire? Quelle doit être la place de la religion dans la
vie publique? Quelle est la juste vision de l’Etat: Etat ethnique, Etat religieux
ou, à l’inverse, Etat des citoyens? Quelle politique adopter vis-à-vis
des demandeurs d’asile ou de l’immigration?
Un récent débat a déchiré la Pologne: celui sur le massacre
de Jedwabne. Bien qu’il se soit produit en 1941, sous l’occupation allemande, un
historien a dévoilé que les 1 600 Juifs de ce village avaient été
massacrés par leurs propres voisins… Ce débat a été,
chez nous, aussi violent que l’affaire Dreyfus3, en France. Le pays,
les familles, en sont sortis profondément divisés. Et là aussi,
la fracture ne s’est pas creusée selon le vieux clivage gauche-droite, mais
entre les partisans d’une Pologne ouverte, et ceux d’une Pologne fermée sur
elle-même.
Entrait aussi en ligne de compte la vision que chacun avait de la nation dans l’Europe.
Sommes-nous d’éternelles victimes innocentes ou co-responsables de l’humiliation
des autres? De l’humiliation des Ukrainiens, des Juifs mais aussi… des Allemands,
envers lesquels nous avons pratiqué, après la deuxième guerre
mondiale, une forme de nettoyage ethnique. Les défenseurs d’une Pologne «éternellement
innocente» se recrutent au sein de l’extrême droite, chez les postcommunistes,
les évêques… C’est une conception dangereuse. Les Serbes, eux aussi,
se sont toujours pris pour d’éternelles victimes. Ils en payent aujourd’hui
le prix.
Les manifestations «anti-mondialisation» sont, elles aussi, le résultat
d’un conglomérat d’opinions diverses. Comment les analysez-vous?
Qu’est-ce que la mondialisation? Internet, le téléphone portable, l’ouverture
des frontières? Je crains que la peur ne conduise de nouveaux volontaires
à s’enrôler sous la bannière de nouvelles croisades idéologiques.
Ces gens se proclament «pour les pauvres», mais ils ne se battent pas
pour que les marchés des pays riches – l’Europe, l’Amérique – s’ouvrent
aux produits des pays du Tiers-Monde. Ils ne débattent pas de la réforme
du FMI ou de la Banque mondiale. Ce serait trop concret, trop terre-à-terre.
Ils agissent, comme Daniel Cohn-Bendit, Joschka Fischer ou Rudi Dutschke, en 1968,
au nom des certaines utopies communistes-révolutionnaires, anarchistes, situationnistes,
maoïstes ou trotskistes. Je peux les comprendre. Mais nous connaissons bien,
aujourd’hui, la vraie nature de ces utopies: elles sont stupides. Pour moi, ce mouvement
anti-mondialisation est plutôt le signe d’une crise de la pensée.
1. Aux éditions
Albin-Michel. Penseur et écrivain, Denis de Rougemont (1906-1985), promoteur
du «dialogue entre les cultures», partisan d’une Europe fédérale,
fut l’un des fondateurs du Personnalisme.
2. Signé le 7 février 1992 à Maastricht, entré en vigueur
le 1er janvier 1993, le Traité de Maastricht sur l’Union européenne
a notamment décidé la création d’une monnaie unique et renforcé
les compétences communautaires.
3. En 1894, le capitaine Alfred Dreyfus, un officier français, est arrêté
sous une fausse accusation d’espionnage. «L’affaire Dreyfus» allait profondément
diviser la France, attiser l’antisémitisme, et susciter l’engagement des intellectuels
en faveur de Dreyfus (dont l’écrivain Emile Zola et son fameux «J’Accuse»). |