
A Santiago du Chili, des Indiens mapuches manifestent pour leurs droits.

A l’école, les enfants mapuches apprennent uniquement l’espagnol.

Un demi-million de Mapuches vivent dans la capitale.
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Le racisme:
un lexique moderne
En 1965, pour
les Nations unies, la discrimination raciale «vise toute distinction, exclusion,
restriction ou préférence fondée sur la race, la couleur, l’ascendance
ou l’origine nationale ou ethnique, qui a pour but ou pour effet de détruire
ou de compromettre la reconnaissance, la jouissance ou l’exercice, dans des conditions
d’égalité, des droits de l’homme et des libertés fondamentales»
(Convention internationale sur l’élimination de toutes les formes de discrimination
raciale).
Selon le Petit Robert, le mot racisme apparaît dans le lexique français
en 1902. C’est la «théorie de la hiérarchie des races qui conclut
à la nécessité de préserver la race dite supérieure
de tout croisement et à son droit de dominer les autres».
De nombreux termes liés à cette notion apparaissent dans la même
période: lynchage, en 1883, antisémite, en 1889, ethnie, en 1896 («on
serait porté à croire que cette notion a reçu une définition
claire. Ce n’est pourtant pas le cas», explique le Dictionnaire de sociologie
d’André Akoun et Pierre Ansart, aux éditions Le Robert-Seuil), pogrom,
en 1903. Tous ces mots sont contemporains de l’expansion rapide du capitalisme, au
tournant du XXe siècle. L’énorme mouvement de migrations qu’elle provoque
n’aura pas d’équivalent avant les années 1980. Entretemps, d’autres
mots sont apparus: ségrégationnisme et intégration, dans les
années 1950; multiracial (1965) et multiculturalisme (1971), autrement dit:
«coexistence de plusieurs cultures dans un même pays» selon le
Petit Robert.
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Bien
qu’ils soient de nationalité chilienne, les 500 000 Indiens mapuches que l’exode
rural a poussés à Santiago, vivent comme des citoyens de seconde zone,
condamnés à dissimuler leur identité.
Les Indiens mapuches
représentent 10% de la population adulte du Chili. La moitié d’entre
eux, soit 500 000 environ, vivent à Santiago, la capitale du pays. Pour la
majorité des Chiliens, cependant, un Mapuche est un paysan qui vit sur une
réserve dans l’Araucanie, une région du sud, et qui lutte pour sa terre.
Les autres sont ignorés. Et discriminés.
Au Chili, comme dans la plupart des pays latino-américains, il existe une
loi sur les indigènes qui punit la discrimination. Mais ceux qu’elle est censée
protéger la jugent inefficace. «Quand quelqu’un va se plaindre d’un
fait de discrimination chez les carabiniers (la police militaire), ces derniers ne
connaissent pas la loi, raconte Elba Colicoi, une habitante de la commune de Peñalolen.
Ils regardent leur interlocutrice en faisant mine de s’étonner et, après
avoir bien ri, ils lui disent: “Madame, vous feriez mieux de rentrer bien tranquillement
chez vous”. Mais si une mère mapuche gifle son enfant parce qu’il ne se conduit
pas bien, et qu’une voisine va la dénoncer pour violence familiale, alors
les carabiniers vont l’écouter, parce qu’ils croient tout ce que disent les
Chiliens…»
Dans la langue mapudungun, le mot mapuche signifie «les gens de la terre».
Au début du XIXe siècle, quand le Chili était encore une colonie
espagnole, les Mapuches occupaient un territoire aussi grand que le Portugal, soit
100 000 km2, au centre du pays. De 1866 à 1927, ils ont été
relégués sur 5 000 km2 de réserves, à peine plus de 5%
de leur territoire d’origine. D’après le recensement de 1992, ils seraient
928 000 au Chili. Les restrictions imposées sur leurs droits de propriété
et l’appauvrissement ont été à l’origine d’un exode rural massif.
Après 135 années d’afflux vers les villes, le plus souvent sous la
forme d’un déplacement forcé, la moitié de cette communauté
se concentre à Santiago et dans son aire métropolitaine. Enfants compris,
un habitant sur dix du Grand Santiago est mapuche. Pour qualifier ce phénomène,
certains intellectuels indigènes parlent de «diaspora mapuche».
Aujourd’hui, 20% seulement de la population mapuche vit sur les réserves.
Plus ou moins consciemment, pourtant, la mentalité collective chilienne continue
à les percevoir au travers de stéréotypes qui font obstacle
à leur insertion dans la communauté nationale. Et les médias
contribuent largement à entretenir une image négative des Mapuches,
en les assimilant à un état de pauvreté permanente.
Une
spirale négative
Ces dernières années, plus de 70 organisations sont nées dans
la diaspora mapuche. Elles s’efforcent d’en finir avec la discrimination et les a
priori véhiculés par l’opinion. Que l’on cesse enfin, disent-elles,
de les considérer comme des paresseux, culturellement attardés, des
alcooliques ou des délinquants en puissance
Afin de ne pas subir ces préjugés, nombreux sont les Mapuches qui s’efforcent
de dissimuler leurs origines, qui refusent de parler leur propre langue et qui changent
de nom, malgré les nouvelles difficultés que posent ce déni
d’identité. Mais à tout prendre, ils préfèrent passer
pour de «vrais» Chiliens, des Méridionaux d’origine paysanne,
si cela leur permet de camoufler leur identité. Ainsi, contribuent-ils à
créer leur propre invisibilité.
Comme cela se passe souvent dans les situations de ce type, les Mapuches, placés
en situation d’infériorité, en viennent à se mésestimer
et, par là même, à s’auto-marginaliser. Cette spirale négative
fait obstacle à leur intégration.
Une grande majorité d’entre eux vivent reclus dans les poblaciones, ces zones
d’habitat précaire qui se sont développées autour de Santiago
au cours du siècle dernier. Là encore, ils sont tenus à l’écart
par leurs propres voisins, qui partagent pourtant le même sort, fait de pauvreté
et d’exclusion.
«Même dans nos quartiers, nous sommes mal vus par les Chiliens, affirme
Juan Lemugnier, l’un de leurs dirigeants. Quand nous passons à leur portée,
ils s’arrangent toujours pour qu’on entende siffler une injure “mapuchito” ou “indiano”.
Ils nous considèrent vraiment comme des êtres inférieurs. Lorsqu’on
apprend à se connaître, leurs préjugés tombent mais c’est
toujours à nous de faire les premiers pas.»
Pour les enfants, le bilinguisme est un problème crucial. A la maison ils
parlent leur langue, le mapudungun, ignorée dans la plupart des écoles,
où l’on enseigne l’espagnol et les langues étrangères. Il s’agit
d’un véritable handicap pour l’apprentissage de leur langue, comme pour l’assimilation
de leur culture. De plus en plus souvent, leurs parents choisissent de ne pas communiquer
avec eux en mapudungun pour leur faciliter l’apprentissage de l’espagnol et leur
éviter les railleries de leurs camarades. Pour ces enfants, il en résulte
une véritable mutilation linguistique. Un membre d’une association se souvient
d’avoir été surnommé el Chamaco (le Mexicain) pendant toute
son enfance, parce que les habitants de la capitale étaient surpris par son
accent.
Par ailleurs, quand les dirigeants des organisations, décidés à
assumer leur identité et à en finir avec l’invisibilité, habillent
leurs enfants de vêtements traditionnels mapuches pour les envoyer à
l’école, ils se heurtent à l’opposition des inspecteurs qui leur refusent
l’accès aux établissements scolaires. On ne les autorise à porter
leurs habits que lors des fêtes folkloriques, autrement dit, à se déguiser
occasionnellement en Indiens.
En ville, le plus souvent, les Mapuches occupent des emplois peu qualifiés
et précaires. Ils perçoivent de bas salaires pour de longues journées
de travail. A la discrimination portant sur leur apparence physique s’ajoute, de
la part des employeurs, une grande exigence accompagnée de mauvais traitements.
«Les employeurs, explique Juana Coliqueo, de la commune de Quilieura, sont
réticents à nous embaucher, sous prétexte que les Mapuches seraient
des semeurs de trouble. Quand ils nous recrutent, ils veulent que nous restions à
la cuisine ou dans l’arrière-boutique, là où personne ne nous
verra… Avez-vous remarqué que plus une entreprise est prestigieuse, plus on
y trouve de secrétaires aux cheveux blonds et aux yeux bleus?»
Pour les femmes, les emplois de domestiques sont les plus fréquents. Ils leur
assurent l’hébergement et la nourriture, et les maintiennent à l’écart
de la société. Les hommes, eux, travaillent souvent dans le bâtiment
ou encore aux fournils des boulangeries, où on les incite à dormir
le jour pour travailler la nuit. Ces emplois non choisis et dévalorisants
représentent toutefois leur principale source de travail. En vivant ainsi
cachés, ces Mapuches évitent la discrimination et commencent l’apprentissage
du monde urbain.
Bien que la législation nationale, comme celle de nombreux autres pays, définisse
la discrimination pour raisons ethniques comme un délit, celle-ci se manifeste
ouvertement à l’encontre d’un demi-million de citoyens qui, pour être
acceptés, doivent accepter l’humiliation de masquer leur identité au
point d’en devenir invisibles.
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Conférence
de Durban: la traite des noirs en débat
Depuis l’adoption
de la Déclaration universelle des droits de l’homme en 1948, la communauté
internationale a fait des progrès considérables dans la lutte contre
le racisme, mais le mal persiste. Le rêve d’un monde libre de toute haine et
de tout préjugé racial n’est toujours pas réalisé, bien
que la science ait démontré récemment, une fois de plus, par
l’établissement de la carte du génome humain, que nous appartenons
tous à une seule et même famille humaine.
La Conférence mondiale contre le racisme, la discrimination raciale, la xénophobie
et l’intolérance (Durban, Afrique du Sud, 31 août — 7 septembre 2001),
s’inscrit dans le cadre des mesures prises par l’Organisation des Nations unies pour
combattre ces fléaux. Depuis la Convention pour la prévention et la
répression du crime de génocide (1948), l’ONU a adopté une série
de conventions et de déclarations, proclamé une Année internationale
de la mobilisation contre le racisme (2001), organisé trois Décennies
de lutte contre le racisme (1973-1982, 1983-1992, 1994-2003), ainsi que deux conférences
mondiales sur le même thème à Genève (1978 et 1983).
Alors que les conférences précédentes s’étaient focalisées
sur l’apartheid, à Durban, les délégations se pencheront sur
un éventail beaucoup plus large, et donc plus controversé, de questions
reflétant les manifestations complexes des préjugés raciaux
et de l’intolérance: les exclusions politique, sociale et économique,
les migrations et le trafic d’êtres humains, la situation des peuples autochtones,
la protection des droits des minorités, le rôle des médias, d’Internet,
de la religion et de l’éducation… La Conférence a pour objectif d’examiner
les progrès accomplis en matière de lutte contre le racisme, de réévaluer
les obstacles, de déterminer les causes et les victimes du racisme, de proposer
des mesures en matière de prévention, d’éducation et de protection,
d’élaborer des stratégies de lutte sur le plan international.
Une question cruciale est inscrite pour la première fois à l’ordre
du jour: celle de la traite négrière. Sera-t-elle proclamée
crime contre l’humanité? Selon Doudou Diène, directeur de la division
des projets interculturels de l’UNESCO, «il existe un consensus théorique
pour la reconnaissance de la traite négrière comme crime contre l’humanité».
Mais à propos des mesures d’indemnisation, les points de vue divergent. Deux
thèses s’affrontent. L’une exige une réparation matérielle.
L’autre insiste sur la réparation morale et historique. Pour les défenseurs
de cette thèse, l’argent ne peut pas absoudre quatre siècles de tragédie.
En revanche, proclamer la traite négrière crime contre l’humanité,
l’inscrire comme telle dans les manuels et les livres d’histoire, faire en sorte
que l’humanité se sente concernée par le destin de tous ces êtres
humains, serait la meilleure façon de réparer l’injustice. A ces mesures,
pourrait s’ajouter l’annulation de la dette des pays africains, qui leur permettrait
de relancer leur économie avec dignité et optimisme.
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