
Recherche de passagers clandestins à Calais (France).

Concert dans un foyer de travailleurs immigrés à Montreuil en banlieue
parisienne.
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Diabolisation
des demandeurs d’asile
Dans la plupart
des pays développés, seul le statut de réfugié politique
assure une présence légale aux immigrants. En 2000, on recensait ainsi
390 000 demandes d’asile en Europe. Selon les prévisions du Haut-commissariat
aux réfugiés des Nations unies, les chiffres devraient être similaires
en 2001, l’Allemagne et la Grande-Bretagne restant les deux principales destinations
des demandeurs d’asile, dont les plus forts contingents proviennent d’Afghanistan,
de Turquie et d’Irak.
Les pays européens ont mis en place des contrôles stricts à leurs
frontières et rejettent jusqu’à 90% des demandes d’asile, au motif
que la motivation des candidats est d’abord économique. Jack Straw, le ministre
britannique des Affaires étrangères, propose même de réviser
la Convention de Genève pour mettre fin à ce qu’il considère
être un abus. Chaque jour, des dizaines de personnes franchissent le détroit
de Gibraltar; un navire transportant 908 Kurdes s’échouait, en février,
sur une plage du sud de la France; seize Roumains ont été arrêtés,
début août, cachés sous le train Eurostar… En Europe, les nouveaux
arrivants sont confrontés à la prison (on compte 2 000 demandeurs d’asile
dans les prisons britanniques), au travail au noir, à la non-existence légale…
Arun Kundnani, de l’ONG anglaise Campaign Against Racism and Fascism, parle d’une
«diabolisation officielle des demandeurs d’asile», qui, dit-il, encourage
le racisme.
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«Je
suis de la couleur de ceux qu’on persécute.»
Alphonse
de Lamartine, poète français (1790-1869)
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Selon
tous les experts, l’Union européenne a besoin d’immigrants. Ses responsables
l’admettent, mais craignent les réactions xénophobes.
Quand Huzefa Hundekari
a décidé de changer d’horizon, l’Europe de l’Ouest lui a ouvert ses
portes. Encouragé par la bienveillance des services de l’immigration et par
la perspective d’un salaire alléchant, ce jeune Indien de 29 ans, cadre dans
une multinationale de l’informatique, s’est très vite installé à
Francfort (RFA). «La procédure est simple. On vous demande une série
de papiers et, 15 à 20 jours plus tard, vous recevez votre permis de travail»,
explique-t-il.
Du point de vue des occupants d’un squat situé au cœur de Paris, l’expérience
d’Huzefa Hundekari relève du conte de fées. Voici dix ans, Mamadou
Traoré, âgé aujourd’hui de 35 ans, quittait le Mali en quête
d’une vie nouvelle. Après trois mois et des milliers de kilomètres
dans le désert, une traversée de l’Algérie à l’aube de
la guerre civile et un périple en Méditerranée sur une embarcation
sommaire, il arrivait à Paris sans un sou et sans relations.
Fermée
aux pauvres et aux persécutés
Les
difficultés de son odyssée n’ont pas fléchi les services français
de l’immigration. Sa demande de permis de séjour a été rejetée
trois fois. Aujourd’hui, il vit dans ce squat où 350 clandestins attendent,
comme lui, d’être fixés sur leur sort. «A tout instant, dit-il,
on peut vous arrêter et vous expulser. Il faut toujours se préparer
au pire.»
Ces deux expériences reflètent la diversité de l’immigration
en Europe. Alors qu’Huzefa Hundekari a bénéficié de la pénurie
de cadres dans la nouvelle économie, Mamadou Traoré et les quelque
quatre millions d’immigrés clandestins de l’Union européenne vivent
au jour le jour, rejetés par les gouvernements et les citoyens de leurs pays
d’accueil.
Ouverte à la main-d’œuvre qualifiée, fermée aux pauvres et même
aux persécutés, l’Europe de l’Ouest élabore une nouvelle politique
d’accueil. «On ne considère plus l’immigration uniquement comme un fardeau.
C’est aussi un enrichissement», affirme Rita Süssmuth, responsable d’une
commission officielle, en Allemagne, qui propose d’accorder jusqu’à 200 000
visas par an, de préférence aux «meilleurs cerveaux». Pour
la première fois depuis trente ans, des Etats européens reconnaissent
l’utilité économique des étrangers. Mais, si l’on évalue
les immigrés en fonction de leur utilité, qu’advient-il de leur statut?
«L’Europe n’échappe pas au destin de toute région connaissant
une croissance rapide: la nécessité d’importer de la main-d’œuvre»,
écrit la sociologue américaine Saskia Sassen dans son livre Guests
and Aliens (Invités et étrangers). L’histoire européenne des
200 dernières années a connu de nombreux mouvements de populations,
souvent accompagnés de poussées xénophobes. Au XIXe siècle,
Polonais, Slaves et Juifs ont émigré vers l’Ouest en grand nombre,
accueillis avec méfiance par des pays qui se montraient moins réticents
à envoyer leurs propres habitants peupler les colonies ou à expédier
50 millions d’entre eux outre-Atlantique, avant 1914. Après les politiques
raciales dévastatrices des années 30 et 40, la reconstruction de l’après-guerre
incita l’Europe à intégrer la main-d’œuvre étrangère
avec moins de remous. Elle allait ainsi recruter près de 70 millions de travailleurs
(y compris ceux qui sont ensuite rentrés chez eux) en Asie, en Afrique et
au Moyen-Orient.
Avec le ralentissement économique des années 1970, l’entrée
fut bientôt réservée aux regroupements familiaux et aux demandeurs
d’asile. En France, en Allemagne et en Grande-Bretagne, le chômage et les préjugés
alimentèrent les protestations de la droite extrémiste qui, agitant
la menace de la «submersion» par l’étranger, séduisit une
frange notable de l’opinion.
Les dirigeants politiques gardent en tête les leçons de ces décennies.
Le dynamisme de l’économie a beau restreindre l’audience des extrémistes,
la maîtrise des quotas demeure un aspect décisif des politiques de l’immigration.
Pour les ministres de l’Union européenne, il s’agit avant tout de fermer les
écoutilles, de réduire les demandes d’asile (390 000 en 2000) et d’intercepter
les clandestins au motif de garantir la sécurité des immigrants légaux.
«Les responsables européens en charge de cette question sont issus des
divers ministères de l’Intérieur et de la Justice, explique Virginie
Guiraudon, spécialiste des politiques de l’immigration à l’Université
de Lille. Pour eux, “politique” de l’immigration signifie “contrôle” de l’immigration.
Aussi longtemps qu’ils se donneront cette mission, les mesures porteront immanquablement
sur l’immigration irrégulière, la répression aux frontières
ou la restriction du droit d’asile.»
Malgré cela, le flux des entrées ne semble pas avoir diminué.
Il y aurait aujourd’hui 21 millions de réfugiés dans le monde, chassés
de leur pays par des guerres ou des crises politiques majeures. Si l’Europe n’en
recueille qu’une petite minorité, l’essor des médias et des moyens
de transport, ainsi que l’accroissement des inégalités entre l’Europe
et les pays en développement (première cause de l’émigration
massive), incitent au départ un nombre toujours plus grand de candidats, comme
Mamadou Traoré.
Faciliter leur accueil, affirment les responsables politiques, c’est prendre le risque
de raviver la droite extrême. En Belgique, par exemple, le Vlaams Blok, un
parti nationaliste flamand fondé en 1977, prône la fermeture totale
des frontières, le renvoi immédiat des immigrés clandestins
et l’expulsion expéditive des étrangers coupables de délits.
Les immigrés «ne s’intègrent pas», déclare Philippe
Van Der Sande, porte-parole de ce parti qui, à Anvers, a remporté 33
% des voix aux élections de 1999. «Ils n’apprennent pas notre langue
et ne s’intéressent pas à notre culture. Ils ne cherchent que de l’argent
facile.»
Une
légitimité économique
Ces discours se répètent dans tous les pays européens et même
au niveau gouvernemental, en Autriche. Avec, partout, la même évolution:
le nationalisme arrogant des générations précédentes
a laissé place à une attitude défensive. M. Van Der Sande soutient
que son parti n’est pas raciste mais défend les acquis de la société
flamande: «La qualité de notre système d’aide sociale est connue.
Si nous donnons l’impression d’accueillir qui veut, des millions de gens viendront
chez nous».
Pour la nouvelle extrême droite européenne – et pour une part significative
de l’opinion en France, en Belgique, en Allemagne et en Scandinavie – l’immigré
serait cupide, paresseux et criminel. Au mieux, ce serait un voleur d’emploi, profitant
des avantages d’une société prospère. Comme le remarquent de
nombreux commentateurs, la rhétorique de l’extrême droite sur l’immigration
ne diffère plus de celle de certains gouvernements qu’en termes de degré.
Ironiquement, c’est aujourd’hui sur le terrain économique que l’immigration
trouve sa légitimité. Loin de menacer la protection sociale, les immigrés
contribueraient à préserver le niveau de vie d’une Europe vieillissante.
Selon la Division de la population des Nations unies, il faudrait 13,5 millions de
nouveaux immigrés par an en Europe pour assurer la stabilité du rapport
entre salariés et retraités.
Des
contradictions intenables
Des
entreprises réclament d’urgence le libre accès au marché mondial
de l’emploi. En Allemagne, la pénurie de main-d’œuvre dans les nouvelles technologies
a mis fin au gel de l’immigration, décidé il y a 30 ans. Toute l’Europe
suit le mouvement – simplification des formalités en France, accélération
de la procédure en Grande-Bretagne… De leur côté, les Etats-Unis,
le Canada, l’Australie et le Japon ont révisé à la hausse leurs
quotas réservés aux spécialistes de l’informatique. Dans ce
secteur, sauf récession, la libre circulation des hommes accompagne celle
des produits.
L’Europe n’est pas seulement en manque d’experts. Elle a aussi besoin de bras pour
des travaux plus ingrats. Et, dans ce domaine, les contradictions de sa politique
d’immigration deviennent intenables. Certains pays ont adopté un régime
de quotas: en 2001, l’Italie accorde 83 000 visas à des ouvriers agricoles,
l’Espagne accepte des femmes de ménage immigrées. Mais on sait d’où
viendra l’essentiel de cette main d’œuvre à bas prix. «Dans le bâtiment,
la sous-traitance et l’agriculture, c’est partout pareil. On sait bien que seuls
les clandestins acceptent de cueillir les asperges», ironise Virginie Guiraudon.
Mamadou Traoré s’est vu refuser son visa par trois fois, mais jamais les autorités
françaises ne l’ont empêché de travailler, ni de cotiser pour
des services sociaux dont il ne peut bénéficier. «Fermer les
frontières sert surtout à fabriquer des esclaves, estime Jean-Pierre
Alaux, membre du GISTI, une ONG parisienne d’aide aux immigrés. Les immigrants
arrivent quand même à passer, comme le savent très bien tous
les ministres de l’Intérieur et tous les employeurs.»
L’ouverture des frontières, sans autre règle que le libre jeu du marché,
est-elle la meilleure façon de favoriser l’intégration sociale? C’est
la question essentielle à laquelle sont confrontés l’opinion et les
gouvernements européens. Les récentes émeutes survenues dans
plusieurs villes du nord de l’Angleterre démontrent que des communautés
déjà anciennes ne sont toujours pas intégrées. De nombreux
partisans de l’immigration craignent que la nouvelle ouverture économique
ne renforce un racisme profondément ancré. «La mentalité
européenne conserve un certain nombre de valeurs aussi anciennes que la traite
négrière, affirme Jean-Pierre Alaux. Pour nous, le Sud reste une ressource
en matières premières.»
En 2000, à El Ejido, une ville espagnole, on a vu comment ces préjugés
pouvaient s’exprimer, quand le meurtre d’une Espagnole par un ouvrier marocain déséquilibré
a déclenché des émeutes anti-immigrés. Depuis des années,
les Maghrébins contribuent à la prospérité de cette région.
Ces clandestins vivent à l’écart, souvent dans des cabanes sans eau
ni électricité. Rétribués misérablement, ils subissent
le mépris de nombreux propriétaires agricoles.
«Comment être accepté? se demande Mamadou Traoré. Même
si on le pouvait, est-ce qu’on a vraiment envie de renoncer à son identité,
de se blanchir la peau et de devenir chrétien?» S’il existe une relative
harmonie raciale dans certaines grandes villes européennes, la discrimination
culturelle et la ségrégation économique, dont El Ejido est une
manifestation extrême, restent des obstacles considérables. Tous les
éléments des politiques européennes – fermer les frontières,
réduire l’immigration à des considérations économiques,
établir des quotas et limiter les droits de résidence permanente, même
pour le personnel hautement qualifié – contribuent à accréditer
l’idée que les étrangers sont des citoyens de deuxième ordre
et des parasites en puissance. Comme le souligne Virginie Guiraudon, la Suisse, qui
a beaucoup utilisé les quotas pour des emplois à court terme, est aussi
l’un des derniers Etats à s’être doté d’une législation
sur l’intégration.
Mais il reste beaucoup d’inconnues. Le problème des retraites sera-t-il aussi
grave que le prévoient les Nations unies? La libre circulation dans l’Europe
élargie va-t-elle accroître les préjugés à l’encontre
des émigrés extérieurs à l’Union européenne ou
les atténuer? Une forte récession entraînerait-elle un violente
réaction contre les immigrés, y compris les plus diplômés?
Ce sont toutes ces questions que résume un vieil adage: «on a fait venir
des travailleurs et on se retrouve avec des gens». |