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Télévision sans frontières

Publicitaires, lâchez les enfants!
Pascaline Dumont, journaliste française indépendante.
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Les regards attendrissants: une arme de vente efficace pour les produits de l’agroalimentaire.









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Marita Ulvskog (au centre), ministre suédoise de la Culture avec ses homologues européens.








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Ciblés par la publicité, les enfants «prescripteurs» incitent les parents à l’achat.








Télévision sans frontières

Adoptée le 3 octobre 1989 et modifiée en 1997, la directive Télévision sans frontières a été conçue pour harmoniser le cadre juridique des activités des chaînes de télévision dans l’Union européenne. Selon une de ses dispositions, la publicité télévisée ne doit pas inciter directement les mineurs à l’achat, «en exploitant leur inexpérience et leur crédulité». Chaque pays peut appliquer ce principe à sa convenance. En Suède, la publicité télévisée destinée aux enfants est interdite. Au Luxembourg et en Belgique, elle est interdite cinq minutes avant et après les programmes pour enfants. En Italie, les dessins animés ne peuvent être interrompus par des écrans publicitaires. Au Danemark, il existe un accord entre l’Etat et la chaîne privée TV2 sur les restrictions de la publicité destinée aux enfants.

Est-il acceptable d’inciter les plus jeunes à la consommation? Non, pense la Suède, qui interdit la publicité télévisée pour les moins de douze ans. Et qui veut promouvoir son modèle. L’offensive commence en Europe.

Donnez-moi un enfant de n’importe quel milieu et dites-moi ce que vous voulez que je fasse de lui – un scientifique, un artisan, un politicien ou même un criminel. J’atteindrai cet objectif», proclamait, en 1932, le psychologue américain Edward Chace Tolman. Bien que ses méthodes n’aient jamais abouti à des résultats convaincants, le théoricien de l’éducation manipulatrice garde, encore aujourd’hui, de discrets émules: les grandes marques et les agences de publicité s’efforcent, par le biais de la télévision, de transformer les enfants en consommateurs. Téléspectateurs assidus, ces derniers constituent une cible idéale. Selon une enquête du Journal de Genève, les 7 à 12 ans, en France et en Suisse, passent, en moyenne, deux heures et demie par jour devant le petit écran.
Si les petits Allemands résistent mieux, les enfants américains ingurgitent quatre à cinq heures quotidiennes de programmes télévisés! Les marques de l’agroalimentaire, de jouets, de vêtements ou les labels de musique investissent déjà des centaines de millions de dollars ou d’euros pour les séduire. Aux Etats-Unis, selon l’association Consumers Union, chaque enfant voit défiler 30 000 spots publicitaires par an.
Leur comportement s’en ressent: ils choisissent désormais ce qu’ils consomment, imposent leurs marques et influencent les choix familiaux. «L’enfant est de plus en plus prescripteur et il exprime ses goûts de plus en plus tôt», constate Claude-Yves Robin, directeur général de la chaîne thématique française Canal J. Spécialiste du marché des enfants, Moeata Melard, de l’agence MSM Marketing Research, expliquait dans une interview au quotidien français Le Monde que, des jeux électroniques aux CD-Rom et aux produits multimédias, «plus de la moitié des innovations parviennent dans les foyers par le biais des enfants». Pour éviter les conflits, les parents accéderaient, dans plus de 50% des cas, aux demandes de leur progéniture.
Depuis longtemps déjà, l’exposition des enfants au matraquage publicitaire fait l’objet d’un débat. «De nombreuses études ont démontré que les enfants, avant 8 ans, ne sont pas en mesure de faire la différence entre une émission et une publicité», s’alarmait, voici quelques années, l’Académie américaine de pédiatrie, avant de conclure: «l’Académie considère que la publicité qui leur est destinée est trompeuse». Aux Etats-Unis toujours, de nombreux psychologues dénoncent l’utilisation, par les publicitaires, de techniques qui confinent à la manipulation des esprits.

Avec le satellite, les chaînes contournent la loi
Dans l’Union européenne, un tiers seulement des pays membres se sont dotés de règles, rarement contraignantes, dans le cadre de la directive Télévision sans frontières (voir encadré). Seule la Suède fait exception avec sa réglementation stricte. Erling Bjürstrom, professeur en communication, dont les travaux ont servi à élaborer la loi, confirme que les enfants sont incapables de distinguer un message commercial d’un autre programme avant 10 ans. Ce n’est qu’à partir de 12 ans qu’ils parviennent à comprendre le but d’une publicité. En conséquence, depuis 1991 et l’apparition des chaînes privées, toute publicité est interdite pendant les plages horaires réservées aux enfants. De plus, jusqu’à 21 heures, en semaine, et 22 heures, le week-end, les spots mettant en scène des enfants ou des personnages qui leur sont familiers sont, de même, prohibés.
Sûre de la validité de son modèle, la Suède voudrait le promouvoir en Europe. En mai 2001, alors que son pays assurait la présidence de l’Union européenne, Marita Ulvskog, la ministre suédoise de la Culture, organisait une rencontre sur ce thème, dans la ville de Falun, avec ses homologues européens. Le débat est désormais engagé et le moment est opportun, puisque la directive européenne Télévision sans frontières doit être révisée en 2002. Plusieurs Etats – la Grèce et le Portugal, au Sud, la Grande-Bretagne, le Danemark et les Pays-Bas, au Nord – s’affirment déjà partisans d’un renforcement de la réglementation européenne, alors que les autres se satisfont de la situation actuelle qui laisse chaque pays membre, seul juge des mesures à prendre.
Depuis que la question est à l’ordre du jour de l’agenda européen, les professionnels de la communication ont commencé à fourbir leurs arguments. Premier angle d’attaque: la mondialisation. «Rien n’empêchera les chaînes thématiques de diffuser de la publicité aux enfants», explique ainsi Robert Gerson, ancien président pour la France de la firme Mattel, qui vend, entre autres, les poupées Barbie. De fait, le développement exponentiel des bouquets-satellites en Europe – qui sont de formidables tremplins pour les chaînes américaines comme MTV, Disney Channel ou Nickelodeon – empêcherait l’application d’une interdiction à l’échelle européenne. C’est le cas en Suède, où TV3 et Kanal 5, deux chaînes privées qui émettent depuis la Grande-Bretagne, contournent la loi.
Deuxième argument: celui de l’innocuité du matraquage publicitaire. L’Advertising Education Forum – une association dont le conseil de d’administration est composé d’annonceurs, de diffuseurs et d’agences de conseil en communication – vient de publier les résultats d’une étude concernant 5 000 parents, dans 20 pays européens. Selon 85% des sondés, la publicité influencerait peu ou pas du tout leur progéniture.
Ces dernières années, Jeffrey Goldstein, chercheur au département de communication à l’université d’Utrecht (Pays-Bas), a mené quatre enquêtes en Suède, en Belgique, aux Pays-Bas et en Grande-Bretagne pour le compte de la Commission européenne. «Il n’existe pas de preuves convaincantes, écrit-t-il, que la publicité affecte les valeurs des enfants, leurs habitudes alimentaires, la consommation de tabac et d’alcool (…) Les enfants sont plus influencés par leurs parents et leurs camarades de jeux que par les médias. Et il conclut: les gens exagèrent le pouvoir de la publicité parce qu’elle est omniprésente.»
A nouveau sollicité, dans le cadre de la révision de la directive Télévision sans frontières, le même Jeffrey Goldstein vient tout juste de remettre son rapport à la Commission. «Il en appelle à la responsabilité des annonceurs, explique Daniel Aboaf, vice-président de la Fédération européenne du jouet (ETI — European Toy Industry). Mieux vaut une autorégulation selon des principes simples que des mesures d’interdiction.»

Une défense paradoxale
Pour démontrer leur faible emprise sur les plus jeunes, les publicitaires mettent aussi en avant l’argument du prix: aujourd’hui, l’audience d’un enfant vaut trois fois moins cher que celle d’un adulte. Plus hétérogène, la nouvelle génération est difficile à cibler et à fidéliser. S’ils sont sensibles à la nouveauté, leur attention est aussi plus difficile à capter. Selon une étude réalisée par le Dr Reinhold Bergler, professeur d’université, à Bonn, à la demande de la Commission européenne, 33,6% des moins de six ans n’hésitent pas à remettre en cause la crédibilité de la publicité.
Les défenseurs du statu quo plaident donc l’inefficacité de la publicité sur les enfants, malgré les sommes considérables qui y sont investies. Poussant plus loin le paradoxe, ils mettent en avant la force du sens critique chez les enfants. Et leur sens des responsabilités. Plutôt que de les priver de publicité, mieux vaudrait leur apprendre à faire le tri: «c’est aux parents et aux enseignants d’apprendre aux enfants les réalités du monde commercial. Tout comme on leur apprend à regarder avant de traverser la rue», explique ainsi l’hebdomadaire britannique The Economist.

Des relations incestueuses
Partie prenante du débat, les chaînes de télévision et les producteurs de programmes invoquent, quant à eux, la sauvegarde de l’emploi. Dans l’ensemble de l’Union européenne, les recettes de la publicité télévisée destinée aux enfants atteignent 670 millions à un milliard d’euros par an. Les Etats ayant imposé aux chaînes des quotas de production originale, ces recettes financent la fabrication de programmes nationaux et limitent l’importation de fictions et de dessins animés américains ou japonais. La France, par exemple, se place aujourd’hui au troisième rang mondial pour la production de séries animées. Mais, avec seulement 300 heures par an, elle reste très loin derrière les deux premiers mondiaux.
Pourtant, que l’on préfère ou non, pour des questions de goût ou de culture, le style des séries européennes à leurs homologues étrangères, leur fonction reste la même. Dès que la publicité finance une programmation, cette dernière a pour mission première de drainer une audience, si possible ciblée, vers les annonceurs. Cette relation incestueuse entre programmes télévisés et commerce s’affiche d’ailleurs sans scrupules. On l’a vu, encore récemment, avec la série japonaise Pokemon. Aussitôt que le succès s’empare d’une création de fiction, les personnages en sont répliqués, jusqu’à l’indigestion, dans la confiserie, les chaînes de fast-food ou les stations-service.
«Toute interdiction ou restriction supplémentaire de la publicité visant les enfants en Europe serait dévastatrice pour la production audiovisuelle», déclarait récemment Cindy Rose, lobbyiste du groupe Walt Disney, à Bruxelles. Son inquiétude ne se limite pas à la défense de la création artistique et des emplois qui l’accompagnent. Le groupe qu’elle représente est affecté à plus d’un titre: outre la vente de programmes à la télévision, il prospère aussi, en Europe, grâce son parc Eurodisney, à ses films et à ses innombrables produits dérivés. Production et publicité se parasitent mutuellement.

Les entreprises à l’école
Quel que soit leur avenir sur les chaînes de télévision, les annonceurs se déploient déjà sur d’autres terrains. La présence accrue des entreprises à l’école inquiète déjà de nombreux spécialistes de l’enfance. Les marques de fast-food, de boissons gazeuses, de chaussures de sport ou de prêt-à-porter ne se contentent pas de distribuer – avec la discrète complicité des enseignants – quelques échantillons ou kits publicitaires. «Aux yeux des chefs de produit, chaque cafétéria, chaque salle de cours est un groupe de discussion (…) une sérieuse occasion de chasser le cool…» écrit Naomi Klein, auteur de No Logo, la tyrannie des marques (éditions Actes sud). La Grande-Bretagne de Tony Blair n’a pas hésité à demander aux entreprises privées de voler au secours des établissements scolaires publics en mal de ressources.
Même dans ce domaine, la télévision a encore un rôle à jouer. Aux Etats-Unis, la chaîne privée Channel One, qui diffuse des programmes pédagogiques dans les écoles, se targue de sa présence dans 12 000 établissements et d’une audience estimée à 8 millions de scolaires pour imposer à ses annonceurs des tarifs deux fois plus élevés que les chaînes généralistes. L’enfance est un vert paradis, de la couleur du dollar.

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