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Art contemporain: l’illusion d’universalité
Propos recueillis par René Lefort, directeur du Courrier de l’UNESCO.
photo
Pendant plus de 20 ans, le Béninois Georges Adeagbo, âgé de 59 ans, crée sans le savoir ce qu’on appelle ailleurs des installations. Un beau jour d’avril 1993, Jean-Michel Rousset, envoyé d’un grand collectionneur, sillonne Cotonou à la recherche d’artistes nouveaux, entre par le plus grand hasard dans la maison de Georges Adeagbo et découvre son travail (photo ci-dessus). Quelques mois plus tard, l’artiste béninois est exposé pour la première fois, en France. Le PS1, à New York, considéré comme le temple mondial de l’art contemporain, l’a exposé au début de cette année.





Quelques indicateurs

– La revue allemande Capital publie chaque année un classement mondial des artistes vivants, le Kunst Kompass. Très influent dans le monde entier, il est censé refléter leur valeur esthétique, à partir de jugements émis par des «experts» et des accrochages dans les grands musées et expositions.
En 2000, le palmarès des 100 «meilleurs» artistes contemporains distinguait 33 Américains, 28 Allemands, 8 Britanniques, 5 Français, 4 Italiens, 3 Suisses. Sur les 16 autres nationalités citées, cinq seulement appartiennent au tiers-monde (Afrique du Sud, Cuba, Iran, Mexique, Thaïlande).
– Le 16 novembre 2000, Christie’s organisait à New York l’une de ses deux grandes ventes annuelles d’art contemporain. La répartition des 48 artistes dont les œuvres étaient mises aux enchères, selon leur nationalité ou leur lieu de résidence, était la suivante: Etats-Unis, 26; Royaume-Uni, 6; Allemagne, 5; Italie, 4; Suisse, 3; Japon, 2; France, 1; Afrique du Sud, 1.
– Même manifestation chez Sotheby’s, à New York, le 17 novembre 2000. Sur les 63 œuvres dispersées, 50 étaient dues à des artistes américains ou vivant aux Etats-Unis, une seule à un artiste originaire des pays en développement et y résidant toujours (Mexique).

Pour le sociologue français Alain Quémin*, il y a un gouffre entre l’universalité à laquelle prétend l’art contemporain et sa concentration entre les mains d’une poignée de pays.

L'art contemporain1 vit-il à l’heure de la mondialisation?
Les professionnels de l’art contemporain, et ses amateurs, croient qu’il vit une internationalisation de plus en plus poussée. N’importe quel directeur de galerie, critique d’art, conservateur de musée ou commissaire d’exposition affirme peu ou prou: «Il serait absurde de tenir compte de la nationalité d’un artiste ou de son pays d’origine. La seule chose qui compte, c’est qu’il soit bon ou pas». Autrement dit, la notoriété et la valeur marchande d’un artiste seraient totalement indépendantes de sa nationalité. A preuve, souligne-t-on dans ce milieu, la dispersion sur toute la planète des expositions et des biennales
2 (il s’en organise jusqu’à La Havane, Taipei, ou Dakar), ou la montée des artistes asiatiques après la vague venue d’Europe de l’Est au début des années 1990. En matière d’art contemporain, la mondialisation et son corollaire dans le domaine artistique, le métissage et le relativisme culturels, sont donc considérés comme acquis.

Mais cette image, ce discours, collent-ils à la réalité?
Pour répondre à cette question, j’ai construit ou confronté plusieurs indicateurs: les classements «réputationnels» établis par les experts (ceux qui font la «notoriété», la «consécration» d’un artiste), la composition des grandes collections privées et publiques, les achats des grands musées, la participation aux principales foires et biennales, les échanges sur le marché international, etc. Or, si ces indicateurs donnent des classements parfois différents, ils sont parfaitement convergents: ils révèlent une très forte hiérarchie géographique (voir encadré ci-joint). En tête, viennent les Etats-Unis, que l’on considère la notoriété des artistes ou l’importance du marché. Quelques pays d’Europe occidentale constituent un deuxième pôle, qui peut faire jeu égal, voire dépasser les Etats-Unis, notamment pour les foires et les biennales. Mais la hiérarchie y est très marquée: l’Allemagne précède largement le Royaume-Uni, la France, l’Italie et la Suisse. Au-delà, la position des autres pays, y compris de pays développés comme l’Espagne, les pays nordiques, le Japon ou la Corée du Sud, est insignifiante. Elle est enfin pratiquement nulle pour le tiers-monde. Dans ce domaine comme dans beaucoup d’autres, force est donc de constater un fossé entre un «centre», réduit à une poignée de pays, qui plus est très hiérarchisés entre eux, et une immense «périphérie».

Pourtant, des artistes originaires de cette périphérie accèdent à une notoriété certaine et leurs œuvres à des valeurs marchandes élevées…
Certes, mais dans des proportions très faibles. Ensuite, pour combien de temps? Aujourd’hui, les artistes d’Europe de l’Est, très à la mode au début des années 1990, ont pratiquement tous été jetés aux oubliettes par le monde de l’art occidental. Et rien ne prouve que les artistes asiatiques ou africains actuellement très en vogue ne se révèleront pas, à leur tour, des «artistes Kleenex». Enfin, quel itinéraire doivent-ils suivre? La règle ne souffre pratiquement aucune exception: ils doivent être exposés dans un des pays du centre, voire venir y résider, pour espérer intégrer durablement le main stream de l’art contemporain (voir encadré ci-joint).

Mais cette inégalité n’a-t-elle pas toujours existé? Sans remonter bien loin, la France n’a-t-elle pas occupé cette position «monopolistique» de la fin du XIXe siècle au milieu du siècle suivant?
Oui, mais la grande différence est que cette position dominante était alors parfaitement reconnue, et pleinement acceptée au nom du rôle majeur que la France avait joué dans l'histoire de l’art. Aujourd'hui, au contraire, les milieux de l'art contemporain ne peuvent pas reconnaître la suprématie américaine en ce domaine puisqu'ils ne la «voient» pas. De plus, dans les secteurs artistiques où cette suprématie est reconnue, elle est stigmatisée parce que les Etats-Unis sont considérés comme de nouveaux venus sur la scène de l’art.

Alors pourquoi cette contradiction entre image et réalité?
Je répondrai par une autre question: pourquoi le milieu de l’art contemporain échapperait-il au discours dominant de la mondialisation, selon lequel tout un chacun, où qu’il soit, a sa chance pour peu qu’il ait du talent? Et pourquoi échapperait-il plus précisément à deux mouvements contradictoires qui traversent toute la mondialisation: d’une part, la recherche inlassable de l’innovation, qui va jusqu’à intégrer parfois des artistes de la périphérie et, d’autre part, la minimisation des risques, notamment financiers, qui conduit à valoriser en priorité des artistes venant des foyers de création les mieux établis, donc les plus faciles à imposer?

Mais, pour se faire l’avocat du diable, ne peut-on avancer l’hypothèse qu’il n’y aurait tout simplement pas de «bons» artistes contemporains là où ils ne peuvent pas, de toute façon, être bien exposés et bien vendus?
Aujourd’hui, les moyens dont disposent les artistes de la périphérie se multiplient, avec par exemple des écoles des Beaux-Arts plus ouvertes sur le monde. Pourtant, ils ne percent pas au niveau international. Est-ce parce qu’ils seraient «naturellement» moins bons? Je prendrai une métaphore sportive. Pendant des décennies, on a cru qu’un coureur ne s’imposerait dans le demi-fond qu’à la condition de venir des pays nordiques. Puis ce fut le tour des pays de l’Est. Maintenant, ce sont surtout les athlètes d’Afrique du Nord et de l’Est qui triomphent. A chaque époque, on perçoit le succès des uns et des autres comme étant «naturel». A tout le moins, la concentration géographique de l’art contemporain pèse sur la reconnaissance du potentiel artistique qui existe évidemment ailleurs qu’aux Etats-Unis et dans quelques pays d’Europe.


* Chercheur et enseignant à l’Université de Marne-la-Vallée (France), il vient de publier à la demande du ministère français des Affaires étrangères une étude intitulée: Le rôle des pays prescripteurs sur le marché et dans le monde de l'art contemporain.


1. Les spécialistes ne sont pas toujours d’accord entre eux, mais on peut admettre que l’art contemporain est une forme de création innovante, apparue après 1960. Ses principales expressions sont la peinture, la sculpture, la photographie, la vidéo, les «montages» et les «installations».
2. Les foires sont des manifestations marchandes pour lesquelles les organisateurs sélectionnent des galeries. La plus notoire est celle de Bâle en Suisse. Les biennales sont au contraire des manifestations artistiques non commerciales (des expositions) qui présentent des œuvres sélectionnées par des commissaires. Elles se tiennent en général tous les deux ans. Les plus reconnues sont celles de Venise en Italie et de Kassel en Allemagne.

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