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Asie centrale:
de l’eau dans le gaz
René
Cagnat, auteur, notamment, de Le Milieu des empires (Laffont, Paris, 1981),
La Rumeur des steppes (Payot, Paris, 1999) et de l’album de photos Visions
d’un familier des steppes (Transboréal, Paris — à paraître
en octobre 2001). |

La mer d’Aral disparaît, victime d’une gestion catastrophique de l’eau.

Asie centrale
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Repères
Le
Syr-Daria
Longueur:
3 078 km.
Source: monts Tian shan (Kirghizistan).
Embouchure: mer d’Aral.
Pays riverains: Kazakhstan, Kirghizistan, Tadjikistan, Ouzbékistan.
Population riveraine: 13,4 millions.
L’Amou-Daria
Longueur:
2 620 km.
Source: nord de l’Hindu Kush (Afghanistan).
Embouchure: mer d’Aral.
Pays riverains:Afghanistan, Tadjikistan, Turkménistan, Ouzbékistan.
Population riveraine: 15,5 millions.
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La
géographie, l’héritage soviétique et la croissance démographique
vont obliger les cinq pays d’Asie centrale à une coopération étroite,
dans une région où l’eau reste une arme.
Lorsqu’en janvier 2001,
à Bichkek (capitale du Kirghizistan), je me suis retrouvé sans gaz,
comme tous les hivers, j’ai pesté contre les Ouzbeks coupables d’avoir fermé
le robinet au plus mauvais moment: une fois de plus, j’allais geler des semaines
durant. Mais j’ignorais que, cette année, les Kirghizes étaient prêts
à riposter en utilisant contre leurs voisins «l’arme de l’eau»,
plus efficacement que jamais auparavant.
Qu’ont-ils fait? Ils se sont contentés d’ouvrir les vannes de leur barrage
de Tohktogoul, qui donne de l’eau aux Ouzbeks comme aux Kazakhs par l’intermédiaire
du fleuve Syr-Daria. Leur argument était qu’ils devaient alimenter en eau
leurs centrales hydroélectriques pour qu’elles fournissent du courant à
la place du gaz manquant. De fait, ils n’y allèrent pas de main morte: l’eau
emporta des digues dans la plaine ouzbek — le Fergana — où on ne l’attendait
pas, à la saison froide, en si grande quantité. Parvenue plus au nord,
et ne pouvant plus s’écouler par le cours normal du fleuve pris par les glaces,
elle fut détournée, comme l’est chaque hiver l’eau dite «des
centrales», vers la dépression de l’Aïdarkoul.
Voilà 30 ans que ce phénomène se répète, un peu
plus sérieux chaque année: l’utilisation intensive de l’hydroélectricité
en hiver relâche une eau inexploitable en aval des centrales. Il se forme donc
dans cette dépression, là où il n’y avait que du désert,
un lac parfaitement inutile de 200 km de long sur 30 km de large, contenant 16 km3
d’une eau qui aurait dû rejoindre la mer d’Aral qui en manque tant1.
On
annonce que le «problème de l’eau est résolu»
Cette année, l’inondation «eau contre gaz» a été
plus massive que jamais. Elle a duré 15 jours, suscitant seulement quelques
plaintes de la part des Ouzbeks. Mais les Kirghizes ont alors précisé,
patelins, qu’ils devaient relâcher de telles quantités d’eau qu’ils
ne pourraient plus en garantir la fourniture à partir de l’été.
La réponse de Tachkent (capitale de l’Ouzbékistan) n’a pas tardé:
cinq jours après, les discussions commençaient. Et dix jours plus tard,
j’avais du gaz dans ma cuisine!
Les commentaires journalistiques allèrent bon train. La tonalité générale
était pessimiste. Et divine surprise! Le 12 juillet, on annonce que «le
problème de l’eau est résolu». Les Vice-Premiers ministres du
Kazakhstan, du Kirghizistan et d’Ouzbékistan signent un accord sur «l’emploi
rationnel de l’eau et des ressources énergétiques». Même
s’il apparaît que ce «schéma d’entente» est limité
à un an et élaboré par des ministères purement techniques,
il n’en prévoit pas moins, à un niveau multilatéral, des échanges
qui, jusqu’ici, n’étaient conclus, année après année,
que sur un plan bilatéral: en échange de l’électricité
et de l’eau kirghizes, les Kazakhs donneront du charbon (400 000 tonnes) et les Ouzbeks
du gaz (la quantité n’a pas été divulguée).
Mais le grand tournant ne devait intervenir que quelques jours plus tard. Publiée
le 29 juillet à Bichkek, la loi sur l’«utilisation intergouvernementale
des ressources aquifères, des barrages et des constructions liées à
l’économie des eaux» fait entrer toute la région dans une ère
nouvelle. Elle s’inspire de la déclaration de Dublin, adoptée en 1992,
qui stipule, entre autres, que «l’eau, utilisée à de multiples
fins, a une valeur économique et devrait donc être reconnue comme bien
économique». Si les Kirghizes ont un poids suffisant pour faire appliquer
cette règle, leurs voisins devront payer non seulement l’eau fournie, qui
devient ainsi une véritable marchandise, mais aussi l’entretien des ouvrages
et la technologie de contrôle de l’hydrographie. Il en résultera, si
les acteurs économiques réagissent logiquement, une «chasse aux
gaspi» généralisée. Ce serait une véritable révolution
qui mettrait fin aux travers hérités du système soviétique,
qui imprègnent le comportement de l’homme de la rue.
L’absence de compteurs et la gratuité de l’eau d’arrosage aboutissent encore
aujourd’hui, dans les villes comme dans les campagnes, à un gaspillage extraordinaire.
L’abondance de l’eau, assurée par les énormes ouvrages soviétiques,
et l’inertie généralisée ont littéralement tué
un «art de l’irrigation», qui s’était forgé au cours des
siècles. Quand l’eau est fournie, c’est en quantité énorme,
au détriment même des plantes et des gens. Les sols desséchés
deviennent des marécages. Les individus jusque-là assoiffés
sont assaillis de moustiques. Aucune plainte, aucune critique…
Gengis
Khan, Tamerlan et l’arme de l’eau
La même inertie mêlée d’irresponsabilité, ancrée
depuis des décennies dans les mentalités, se traduit, tout au long
de la chaîne hydrographique, par des ouvrages d’art d’une qualité déplorable.
L’eau fuit des barrages comme des canalisations. Le grand canal turkmène si
vanté — mais non bétonné — perd autant d’eau dans le désert
du Karakoum qu’il en fournit à l’irrigation locale. Le drainage du surplus
des eaux d’irrigation n’est jamais assuré. Résultat: les paysages d’Asie
centrale se couvrent d’étendues d’eau usée, sinon de marais, tandis
qu’en contrebas, la pauvre mer d’Aral n’en finit pas de mourir. Mais toute chose
a un prix et, seule, cette loi d’airain pourra venir à bout de cette monstrueuse
gabegie.
Les habitants de la région en prendront-ils conscience? Individuellement,
oui; collectivement, peut-être. Mais il faudra bien que les gouvernants réagissent,
tant la situation présente est lourde de dangers. En effet, si l’on n’y prend
garde, l’eau pourrait devenir une arme de guerre redoutable dans cette Asie centrale
où des villes furent noyées parce que l’ennemi — Gengis Khan — avait
détourné vers elles le cours d’un fleuve, où des oasis furent
asséchées parce que l’envahisseur — Tamerlan — avait brisé en
amont les canalisations.
Après une guerre pluriséculaire entre l’émirat ouzbek de Boukhara
et celui de Kokand pour le contrôle du fleuve Zeravchan, les Russes eux-mêmes,
en 1868, ne prirent Boukhara qu’après avoir coupé son approvisionnement
en eau. Les Soviétiques envenimèrent la situation en créant
des petits Etats montagneux gorgés d’eau (le Kirghizistan, le Tadjikistan),
des pays plus puissants ou plus riches mais moins bien dotés sur ce plan (le
Kazakhstan, l’Ouzbékistan, le Turkménistan) et en construisant des
barrages à proximité de leurs frontières.
L’oasis
de Boukhara menacée
En
1911, on comptait une quinzaine de millions d’habitants au Turkestan (région
d’Asie centrale comprenant le Turkménistan, l’Ouzbékistan, le Tadjikistan,
le Kirghizistan, la partie méridionale du Kazakhstan et le Xinjiang chinois).
Ils sont aujourd’hui 73 millions et pourraient être 100 millions en 2025, avec
des besoins en eau plus élevés. La mer d’Aral a déjà
disparu de la région par suite d’une mauvaise gestion des ressources aquifères.
Pourvu qu’il n’en aille pas de même, et pour les mêmes raisons, s’agissant
de certaines oasis déjà menacées, comme celle de Boukhara!
La solution passe par une coopération étroite entre les cinq Etats
de la région, qui, seule, permettra les sacrifices réciproques nécessités
par le partage de l’eau.
1. La mer d’Aral
était alimentée par deux fleuves, le Syr-Daria et l’Amou-Daria, jusqu’à
ce que de grands travaux soviétiques en détournent les cours, notamment
pour la culture irriguée du coton. Aujourd’hui, sa superficie a été
divisée par deux et son volume d’eau par trois. |
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