
Un prototype de montre qui permet de télécharger et d’écouter
de la musique, via Internet.
«La
télévision est faite pour débrancher les cerveaux. L’ordinateur,
pour les brancher» |
Depuis
que l’étoile d’Internet a pâli, on ne parle plus que de «convergence
numérique»: l’accès banalisé au texte, au son, à
l’image via un seul appareil, téléphone, téléviseur ou
autre. Serons-nous capables d’en tirer profit?
C'est extraordinaire
ce qui se passe depuis 40 ans. L’ordinateur, une machine lente et coûteuse
que l’on actionnait à l’aide de cartes perforées, est devenu un puissant
appareil bon marché, de la taille d’un attaché-case. En même
temps, un vaste réseau mondial a surgi, qui entremêle lignes téléphoniques,
fibres optiques, câbles sous-marins, relais hertziens, chaînes de télévision
et communications par satellite.
Au carrefour de ces deux évolutions, à la rencontre des technologies
de l’information et de la communication, il y a Internet. Mais pour beaucoup, dans
le monde des médias, cette invention ne fait qu’annoncer un bouleversement
bien plus considérable: l’ère de la convergence numérique, qui
va révolutionner notre manière de communiquer, de nous détendre
et de travailler.
Dans un récent article, le Scientific American définit ce phénomène
comme «la concentration des communications audio, vidéo et texte sur
une seule source, recevable sur un seul appareil grâce à une seule connexion».
Le numérique a déjà permis d’intégrer des médias
qui circulaient via des canaux différents: on peut maintenant envoyer des
courriers électroniques avec son téléviseur ou du texte sur
un portable; on peut transmettre des vidéos en temps réel par canal
radio, regarder la télévision ou écouter la radio sur son PC.
Les
bienfaits du code binaire
La
convergence numérique permettra l’accès à l’information en temps
réel n’importe où dans le monde et autorisera la communication partout
et avec tous, par texte, image, son et vidéo. Le «technologiquement
possible» semble sans limites. «Quand nous accéderons vraiment
“n’importe où, n’importe quand” au réseaux numériques à
large bande, nous serons plus libres et plus heureux», proclame Gerald Levin,
PDG d’AOL-Time Warner. Mais, ce monde nouveau, la technologie ne peut pas le créer
à elle toute seule: si les consommateurs et les entreprises n’encouragent
pas la convergence, il y a de fortes chances qu’elle finisse, comme d’autres «grandes
idées», par tomber aux oubliettes. Il y a dix ans, par exemple, on ne
jurait que par la réalité virtuelle. On prévoyait qu’un jour,
des écrans autour de la tête, nous entrerions en interaction avec toutes
sortes d’environnements virtuels. A l’époque, on réfléchissait
aux bouleversements que cette technologie allait produire dans l’industrie et la
société. Nous avions tout faux.
Aujourd’hui, c’est via un ordinateur personnel que l’on se branche à Internet.
Mais le nombre de personnes équipées d’un PC est relativement faible
dans le monde, et ceux qui en ont un s’en plaignent: leurs ordinateurs «plantent»,
se bloquent à tout moment; bref, on voit bien qu’ils n’ont pas été
conçus pour Internet. Simplement, ils occupaient le terrain à l’époque
où le réseau s’est développé.
En promettant de fusionner des médias aussi divers que la télévision,
le téléphone, les jeux vidéos, le transfert de sons et de données,
la convergence numérique devrait surpasser les «autoroutes de l’information»,
tant vantées hier. Du coup, elle pose de nouvelles questions: de quels services
a-t-on besoin? Quel est le récepteur idéal? La communication sera-t-elle
pleinement interactive? Peut-on si facilement combiner l’ancien avec le nouveau?
A la base de toute application numérique, il y a un code binaire: les inventeurs
des premiers ordinateurs ont découvert que seul un tel code pouvait leur permettre
de produire des résultats cohérents. Le code binaire permet d’attribuer
aux chiffres, aux lettres et aux caractères des structures numériques
uniques que l’on peut stocker sur bande magnétique, CD, DVD et fichier d’ordinateur.
Ces codes sont directement transmissibles par câbles de cuivre, fibres optiques
ou ondes radio. Une fois numérisés, le texte, le son, l’image et la
vidéo peuvent être traités par une technologie commune avec une
extrême précision.
Pourtant, mettre au point une technologie unique est loin d’être évident.
Il existe actuellement trois grandes normes de télédiffusion incompatibles
entre elles. Et ce n’est rien comparé aux multiples technologies impliquées
dans le fonctionnement d’Internet, chacune dotée d’une largeur de bande différente
et d’un support physique allant des fils de cuivre aux ondes, aux fibres optiques,
etc. La conception d’appareils et de réseaux de communication standardisés
à l’échelle de la planète semble donc poser des problèmes
insurmontables.
L’institution chargée de définir des normes mondiales de codage de
l’information audiovisuelle s’appelle l’Organisation internationale de normalisation
(ISO). L’un de ses groupes d’experts, le Motion Picture Experts Group, a déjà
franchi plusieurs étapes importantes en établissant des normes de compression
et de diffusion. Son MPEG-4 (en phase de finalisation) donnera les moyens de stocker,
de transmettre et de manipuler sur un mode interactif des données vidéo
– soit l’essentiel de ce que la convergence numérique promet d’apporter.
Toutefois, quand des normes mondiales seront définies, un autre obstacle nous
attendra. Internet souffre de temps de réponse longs et irréguliers
parce que c’est une technologie de type pull: les utilisateurs vont chercher («tirent»)
l’information. En revanche, dans les technologies de type push, comme la télévision
ou la radio, l’information est «poussée» vers le public, qui reste
passif. Si nos futurs médias reposent sur un mariage entre la télévision
(push) et Internet (pull), on voit mal comment cela pourra fonctionner. Actuellement,
la technologie des réseaux ne permet pas de créer une télévision
de type pull, à la demande. Et si l’on continuait à raisonner selon
la logique du push, on ne ferait que reproduire ce qui existe déjà:
la télévision et la radio de papa, pas plus interactives qu’auparavant.
La fusion d’Internet et de la télévision pose encore une autre question:
quels services offrir? «La télévision est faite pour débrancher
les cerveaux. L’ordinateur, pour les brancher», résume Steve Jobs, le
PDG d’Apple. L’information, le divertissement et la détente répondent
a priori à des besoins différents. Le téléspectateur
lambda verra-t-il un intérêt quelconque à s’imposer le genre
d’effort que demande le maniement de l’informatique pour regarder un sitcom? On peut
en douter. «Un grand nombre de gens ne s’intéresse pas du tout aux nouveaux
médias et, contre toute attente, cet effectif de réfractaires fond
plus lentement que les icebergs de l’Antarctique», constatait récemment
Horst Stipp, directeur de la recherche à la chaîne de télévision
américaine NBC.
D’autre part, le coût des infrastructures sera forcément colossal, et
il faudra bien que les Etats ou le secteur privé les assument avant de se
rembourser sur les usagers. En revanche, les appareils de réception ne seront
pas forcément coûteux. Le téléphone portable montre bien
qu’un appareil high-tech peut être offert à l’usager gratuitement ou
presque, si l’industrie récupère son coût en faisant payer les
services.
La création de contenus protégés par le copyright est un autre
point clé. La télévision par satellite, on l’a vu, offre une
telle gamme de chaînes qu’il faut, pour les remplir, repasser indéfiniment
les mêmes programmes. Sur ce plan, le tout-numérique pourrait apporter
un plus, en facilitant la production d’émissions de synthèse, avec
décors et acteurs virtuels. Une évolution qui semble déjà
amorcée.
Quoi qu’il advienne, il est clair que la technologie, qui n’a jamais été
aussi sophistiquée, sera de plus en plus présente dans notre quotidien.
Mais le passé nous enseigne que les innovations au mode d’emploi trop compliqué
ne vont pas loin. La convergence numérique n’échappera pas à
la règle. |