
Affiche publicitaire d’un film iranien, à Ispahan.

Ce manuscrit est la plus ancienne version écrite connue du Coran. Il est conservé
en Ouzbékistan et classé «Mémoire du monde» par
l’UNESCO.
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Glossaire
Charia:
loi religieuse embrassant tous les aspects de la vie individuelle et collective des
musulmans.
Chiisme: de l’arabe «parti». Courant minoritaire composé
des partisans d’Ali, cousin et gendre du Prophète, qui estiment que la succession
de Mohammed aurait dû revenir aux membres de sa famille (Ali et ses descendants).
Ce courant se divise lui-même en nombreuses «sectes»: duodécimains,
ismaéliens, druzes, zaïdites, alaouites, etc.
Coran: de l’arabe «lecture», «récitation».
Pour les musulmans, ce livre sacré a été révélé
par Dieu au prophète Mohammed par l’intermédiaire de l’ange Gabriel,
à partir de 609. Il se compose de 114 sourates divisées en versets.
Kharidjisme: de l’arabe «sortir». Secte rigoriste qui entra en
dissidence en 657 et qui s’est perpétuée dans le cadre de la secte
ibadite, représentée à Mascate (Oman), Zanzibar (Tanzanie),
Djerba (Tunisie) et dans le Mzab algérien.
Sunnisme: islam majoritaire qui se dit «orthodoxe». Il met l’accent
sur la fidélité à la tradition, la sunna, qui est l’ensemble
des enseignements, paroles et gestes du Prophète. Divisé en quatre
écoles juridico-théologiques, plus ou moins rigoristes: hanafite (qui
domine en Syrie, Turquie, Asie centrale, Inde, Chine), malékite (Maghreb,
Afrique noire, Europe de l’Ouest), chaféite (Egypte, Irak, sud de la péninsule
arabique, Afrique orientale, Indonésie, Malaisie...), hanbalite (Arabie saoudite).
Wahhabisme: Mouvement religieux fondé par Ibn Abd al-Wahhab au XVIIIe
siècle et inspiré du hanbalisme, rite le plus rigoriste de l’islam
sunnite. En fondant son royaume en 1932, avec l’appui des Britanniques, Ibn Séoud
en a fait sa doctrine officielle.
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Pour
le philosophe marocain Abdou Filali-Ansary*, les musulmans ont avant tout besoin
d’espaces de débats ouverts. Ce défenseur d’une approche critique des
sources de l’islam espère qu’ainsi, ils cesseront de confondre religion et
politique.
Depuis
le XIXe siècle, de nombreux penseurs musulmans ont voulu «réformer»
la pensée islamique. Or, ces tentatives n’ont guère abouti à
la modernisation des régimes musulmans. Pourquoi?
Quand il y a crise, on a tendance à revenir aux sources. Au xixe siècle,
le mouvement réformiste a été très puissant parce que
la modernité, avec la conquête coloniale, a fait brutalement irruption
dans le dar el-islam (Domaine de l’islam). Par modernité, on entend le double
changement du rapport de l’homme avec la nature et avec lui-même. Pour la première
fois, l’homme réalise, grâce à la science, que beaucoup de choses,
comme certains phénomènes climatiques ou la maladie, ne sont pas des
fatalités. De même, l’ordre social ne paraît plus immuable. Les
révolutions peuvent balayer les despotes et les peuples aspirent à
améliorer leur condition matérielle.
De l’Inde au Maghreb, une grande vague de penseurs s’est levée pour dire que
l’islam des origines allait bien dans le sens de cette modernité si puissante.
Mais l’Iranien Djamal ad-Din al-Afghani, l’Egyptien Mohammed Abduh et d’autres n’ont
pas fait comme les réformistes chrétiens, qui ont balayé les
précédentes interprétations, pour pouvoir porter un regard direct
sur les Ecritures. Ces intellectuels ont considéré l’histoire des premiers
musulmans comme une référence, au même titre que le Coran et
la Sunna (voir
glossaire).
Leur retour aux sources était apologétique: il visait à redonner
confiance aux musulmans, en leur disant que leur religion était favorable
au progrès.
L’événement fondamental dans l’histoire récente de la pensée
musulmane s’est produit dans un deuxième temps. Dans les années 20,
un grand schisme a divisé le mouvement réformiste: d’un côté,
l’Egyptien Hassan el-Banna, célèbre pour avoir fondé les Frères
musulmans et, de l’autre côté, un autre Egyptien, Ali Abderraziq, le
précurseur du courant critique de l’islam.
Pour avoir traduit son œuvre, je peux dire qu’il fut le premier à entreprendre
un retour aux sources avec un regard critique. Il souligne que les principes cardinaux
de l’islam, l’obéissance et la consultation, ne sont pas des règles
d’organisation politique mais des valeurs morales: en contrepartie de l’obéissance
qui lui est due, toute personne ayant des responsabilités (familiales, économiques,
politiques, etc.) doit éviter de décider seule, en despote, et doit
prendre en compte les avis de ceux qu’elle dirige. Abderraziq démontre que
l’ordre politique islamique est une construction des musulmans, pas une obligation
religieuse. Vous voyez la grande différence.
Pourtant, le prophète Mohammed avait bien créé une cité
islamique, qui alimente l’imaginaire des musulmans, et il était lui-même
chef de guerre.
La communauté de Médine fondée par le prophète n’était
pas une entité politique. C’était une communauté religieuse.
Mohammed est né dans une société sans Etat. Les tribus s’y faisaient
une guerre incessante, sauf pendant quatre mois de trêve par an. Il a essayé
de prêcher dans ce milieu pendant dix ans mais n’a réussi à rallier
que des exclus: esclaves, femmes, membres de tribus minoritaires. D’où son
départ pour Médine en 622 (hégire), où il a réussi
à concilier deux tribus ennemies et à créer la première
communauté musulmane. C’était une sorte d’anti-tribu, qui excluait
le principe identitaire. On y entrait parce qu’on voulait devenir musulman, sur simple
déclaration (profession de foi). Mais cette communauté a été
attaquée par les autres tribus et le Prophète a dû se défendre,
devenir chef de guerre.
Lorsqu’il est mort, l’Arabie était acquise à la nouvelle religion et
il avait préparé une expédition pour porter le nouveau le message
vers la Syrie. Du fait de circonstances historiques, la communauté de Médine
était devenue une entité religieuse prosélyte. Mais les directives
laissées par Mohammed étaient claires: ne jamais convertir par la force.
Pourtant, il y a une sourate très violente dans le Coran: «après
que les mois sacrés se sont écoulés, tuez les polythéistes
partout où vous les trouverez, capturez-les, assiégez-les, dressez-leur
des embuscades».
C’est vrai, cette sourate est d’une violence extraordinaire. Elle a été
révélée au Prophète dans un contexte de guerre, quand
les polythéistes menaçaient la survie des musulmans. Je mettrais en
regard de ce verset, un autre commandement du Prophète: attention, respectez
les gens, pas d’arbre arraché, pas de maison brûlée, pas de femme
violée... C’est cela qui a fait venir les populations à l’islam.
Après la mort du prophète en 632, la communauté des musulmans
est bel et bien devenue un Etat.
Les musulmans se sont tout de suite divisés sur cette question. Les défenseurs
d’un empire (le califat), mené par un chef «élu» par une
assemblée, l’ont emporté. Les partisans d’Ali, qui voulaient un Etat
dirigé par la famille du Prophète, ont créé le chiisme.
Mais on oublie toujours qu’il y avait un troisième courant: des musulmans
de la première heure, comme Malik Ibn Nuwaira ou Abu Dharr, ont dit: «nous
sommes une communauté religieuse, pourquoi créer un Etat?». Il
ont été exécutés ou écartés. Au cours des
siècles, de nombreux penseurs ont repris ces idées et subi le même
sort. Leur histoire n’a jamais été écrite.
Pourquoi?
Aucun pouvoir ne l’a permis. Au xxe siècle, le courant critique a continué
à être occulté. Mais il est resté vivant. Ali Abderraziq
a eu de nombreux héritiers spirituels, comme le Soudanais Mohammed Mahmoud
Taha, pendu par Nemeiri en 1985, dont l’œuvre se vend à des dizaines de milliers
d’exemplaires. Aujourd’hui, il y a les Tunisiens Mohammed Talbi, Abdelmajid et Mohammed
Charfi, le Pakistanais Fazlur Rahman, l’Iranien Abdul Karim Sorouch. Ils montrent
tous que la tendance étatiste a triomphé pour des raisons historiques
et qu’elle résulte d’une interprétation possible des textes parmi d’autres.
Mais évidemment, ces gens-là ne tuent pas...
Tout de même, sans parler d’histoire, il y a des obstacles de taille à
la critique des textes, comme la nature «incréée» (essentiellement
divine) du Coran.
Ce dogme s’est imposé très tardivement, trois à quatre siècles
après la mort du Prophète. Au départ, cette idée était
minoritaire. Mais les théologiens qui l’ont défendue ont été
tellement persécutés qu’ils ont obtenu l’appui des masses et ont fini
par l’imposer. Je voudrais souligner quelque chose de bien plus important encore:
le fameux concept de charia, conçue comme loi totale régissant la vie
des croyants, s’est cristallisé près de deux siècles après
la mort du Prophète. Il faut le dire et le répéter car c’est
une rupture extrêmement importante.
C’est Mohammed Ibn Idriss Chafi’i, un jeune intellectuel brillant né 150 ans
après la mort du Prophète, qui a consacré la charia. Les sources
de l’islam n’indiquent que des houdoud (limites, frontières) imposées
par Dieu, un peu comme des commandements: ne tuez pas, n’enlevez pas les femmes,
etc. Les jurisconsultes musulmans s’en inspiraient, chacun à sa manière,
pour soumettre les lois et les coutumes à des critères éthiques.
Mais Chafi’i est allé beaucoup plus loin. Il a extrapolé à partir
des houdoud coraniques et en a tiré des lois pour toutes les activités
humaines.
A chaque étape de l’histoire, c’est le courant le plus dur qui l’a emporté.
Pourquoi?
Parce que, très tôt, le politique s’est saisi de la chose religieuse.
Ensuite, les débats religieux ont toujours été dominés
par des considérations politiques et «instrumentalisés»
à des fins partisanes.
Parlons de cet islamisme moderne, né au début du xxe siècle,
à l’opposé de ce que vous appelez le courant critique. Comment expliquez-vous
qu’il ait marqué autant de points?
L’intégrisme a été poussé par deux grandes forces, qui
nous broient comme des mâchoires d’acier. Il a bénéficié
de l’appui des régimes locaux et du nouvel ordre mondial, dominé par
l’«Occident». Partout, il a été manipulé pour lutter
contre la gauche et les mouvements de libération. Comme l’a montré
Mohammed Charfi dans Islam et Liberté, les régimes arabes et musulmans
ne se sont pas contentés de financer certains mouvements. Ils ont mis en place
des politiques éducatives destinées à enseigner la vision intégriste
de l’islam. Résultat, on a planté, dans les esprits, le décor
d’une confrontation durable. Les nouvelles générations sont coupées
de la pensée universelle. La philosophie n’est plus enseignée dans
les pays musulmans, ou alors à dose homéopathique. L’autre grand vent
qui a poussé l’intégrisme vient des relations internationales et des
rapports économiques Nord-Sud. Comme les pays avancés soutiennent les
régimes despotiques, il ne reste que la mosquée pour contester l’ordre
économique, local et mondial. Ajoutez ce qui est ressenti comme une série
d’agressions extérieures: le soutien massif à Israël, les bombes
sur l’Irak, Srebrenica et maintenant l’Afghanistan. Les médias, eux aussi,
portent une lourde responsabilité. Ils ne parlent de l’islam que lorsqu’il
y a des attentats et font mine d’ignorer que l’intégrisme est minoritaire.
Avec tout cela, nous sommes en train de camper le décor d’une nouvelle guerre
de cent ans, de créer une polarisation extrême entre islam et Occident.
Vous rejoignez la thèse d’Huntington...
Non. Huntington a donné une réalité ontologique à
ce choc, presque biologique, comme si nous étions fondamentalement différents,
comme si la culture était une espèce de seconde nature. En réalité,
ce choc est une construction historique, le produit de conditions particulières
et de choix politiques.
Pour vous, l’islam n’est donc pas hostile à la démocratie et aux
droits de l’homme.
La démocratie et les droits de l’homme sont des conquêtes récentes
de l’humanité. Ces valeurs que les intégristes et Huntington prétendent
occidentales sont universelles. La démocratie, c’est comme le feu ou les chiffres
arabes. C’est un patrimoine de l’humanité. L’islam n’est ni pour ni contre.
Un musulman ne peut être contre que s’il adhère aux constructions historiques
du Coran incréé et de la charia, ces chimères produites tardivement
pour dire que la religion doit tout régir. Bien sûr, les Occidentaux
ont été les premiers à accéder à la démocratie.
Mais cela s’est produit du fait de conjonctures particulières et, eux aussi,
sont passés par de violents débats pour éliminer une partie
de leur héritage religieux.
Dans les pays musulmans, le courant critique pourrait avoir ses chances si les conditions
minimales de liberté étaient réunies. Regardez l’histoire récente
de l’Iran. Dans les années 50, ce pays était à peu près
au même niveau de développement que la Grèce. Si la CIA n’avait
pas renversé Mossadegh en faveur du chah, il aurait probablement utilisé
ses richesses pétrolières pour évoluer vers la démocratie.
Mais le chah a réprimé toute contestation et accepté la domination
américaine. Une fois de plus, les musulmans ont été renvoyés
à leur identité «primordiale», à l’islam. Même
les Iraniens de gauche ont fini par se rallier à Khomeyni pour faire face
au despotisme. Vingt ans après, en 1997, les électeurs iraniens ont
donné plus des deux tiers de leurs voix à Mohammed Khatami, un adepte
de ce courant critique que j’appelle la «nouvelle conscience islamique».
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Directeur de Prologues, revue maghrébine du livre. Auteur de L’islam et
les fondements du pouvoir; traduction et introduction à la pensée de
Ali Abderraziq, La Découverte, Paris, 1997; L’islam est-il hostile
à la laïcité?, Le Fennec, Casablanca, 1998. A paraître:
Par souci de clarté; à propos des sociétés musulmanes
contemporaines, Le Fennec.

Base de
données très complète sur l’islam: www.fondation.org.ma |