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Écoutons la «nouvelle conscience islamique»

Philippe Fargues: la modernité est déjà là

Un Islam, des islams
Slimane Zéghidour, grand reporter à La Vie (Paris), auteur de La Vie quotidienne à La Mecque, Hachette, 1990.
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Les cinq principaux pays musulmans dans chaque grande région du monde.
Allah est unique mais l’islam est multiple: Babel linguistique, bigarrure ethnique, mosaïque géographique, kaléidoscope politique, le monde musulman affiche aussi une extraordinaire diversité doctrinale.

Le mot «islam» dérive de la racine sémitique «slm» et signifie à la fois «paix» et «prospérité». Cette racine se retrouve, bien avant le Coran, dans le vocable de Salem, le dieu cananéen qui donnera son nom à Ur-Salem, la Ville de Salem: Jérusalem. De «slm» découlent également des noms comme Salomon, Salomé, Salmanassar, le roi d’Assyrie, ainsi que chalom (salut de «paix» en hébreu et en araméen) et «salam», en arabe. Pour le musulman, «islam» évoque l’«abandon» confiant de soi en Dieu. Son éthique fondamentale se résume, selon la Sunna, à «adorer Dieu, sans rien Lui associer, observer la prière canonique, payer l’aumône obligatoire, jeûner durant le mois de Ramadan, offrir à manger à l’affamé et le salut de paix, au voisin comme à l’inconnu».
Aujourd’hui, le mot islam désigne à la fois la religion (l’équivalent de christianisme) et la civilisation (l’équivalent de chrétienté). Mais le croyant préfère utiliser, pour désigner l’univers islamique, soit le terme d’oumma (la «matrie», la communauté des croyants), soit l’expression dar el-islam (la Maison de l’islam).
Cette demeure de l’esprit s’étend de l’Indonésie au Maroc et du Cercle polaire au tropique du Cancer. Elle englobe 57 Etats, aux régimes politiques extrêmement divers, allant de l’émirat médiéval à la république constitutionnelle, en passant par tout un éventail d’autres régimes: ultra-conservateurs, islamo-chrétiens, modernistes, laïques. Ces Etats se divisent en alliés et adversaires des Etats-Unis, en ultra-libéraux et socialistes, en riches et pauvres…

Un croyant sur dix est chiite
De plus, un musulman sur trois — fait peu connu — vit dans des Etats d’autres aires culturelles: catholique (France, Belgique), protestante (Royaume-Uni, Etats-Unis), chrétienne orthodoxe (Russie, Macédoine), juive (Israël), hindouiste (Inde), bouddhiste (Sri Lanka), confucéenne (Chine)... Au total, les disciples de Mohammed — turcs, kurdes, persans, arabes, malais, berbères, slaves, chinois, africains — se répartissent sur un vaste territoire, de la jungle javanaise au désert saharien, des montagnes himalayennes aux steppes de Haute Asie.
Même diversité sur le plan doctrinal. Ainsi que l’avait prédit Mohammed lui-même, l’islam se divise, dit-on, en 73 obédiences, courants, chapelles, confréries, sectes: sunnites, chiites, kharidjites, ismaéliens, wahhabites (voir glossaire), zaïdites, alaouites, ahmadis, alévites, ibadites, bohras, qadianis, bektachis, druzes...
Un croyant sur dix est chiite et la majorité sunnite, pourtant réputée «orthodoxe», se décline en quatre grandes écoles juridico-théologiques (chaféite, hanbalite, hanafiste, malékite) qui dominent, chacune, un pan du dar el-islam. De fait, l’oumma est aussi bigarrée que la chrétienté. Mais elle n’a jamais eu d’autorité centrale unique. D’où la difficulté, voire l’impossibilité, de dégager un consensus sur de nombreux points de la foi, du dogme ou de la politique.
Si l’islam n’a ni pape ni Vatican, il admet en revanche plusieurs pôles intellectuels. Le monde chiite, confiné à l’Iran pour l’essentiel, dispose d’un véritable clergé coiffé par un ayatollah, le «grade» le plus élevé de la hiérarchie religieuse. Quant au monde sunnite, il n’obéit à aucune structure hiérarchique. Cependant, l’université théologique d’El-Azhar, au Caire, fait fonction de référent pour les oulémas (les docteurs de la loi islamique) du monde entier. Il n’empêche, cette université reste une institution d’Etat, dont le recteur est nommé par le président égyptien. A Téhéran, au Caire et ailleurs, la religion demeure très liée au pouvoir politique, quand elle ne le conteste pas.

Philippe Fargues*: la modernité est déjà là

Un changement radical se déroule en Afrique du Nord et au Moyen-Orient. Bien que l’indice de fécondité soit encore légèrement supérieur à trois enfants par femme, il est en décroissance rapide, tandis que trois pays (Liban, Tunisie, Iran) sont déjà passés sous la barre des 2,1 enfants par femme, le seuil de remplacement des générations. D’autres suivent de près: Algérie, Maroc, puis Libye et Egypte.
La Méditerranée n’est plus un fossé: avec 1,55 enfant par femme, Tunis ne se distingue plus des villes européennes. La culture musulmane ne peut plus être désignée comme un frein à la modernité démographique: c’est l’Iran qui, sous un régime islamique, a connu la transition démographique la plus accélérée de l’histoire. De 6,40 enfants par femme en 1986, à 2,06 en 1998, ce pays a franchi en 12 ans une étape que l’Occident avait mis un siècle ou plus à accomplir.
Au-delà de contextes spécifiques (conflits civils, guerres, embargos) et de la crise économique qui lui a partout servi de catalyseur, la baisse de fécondité est le résultat de phénomènes universels et irréversibles: l’urbanisation, la scolarisation (notamment des filles) et la tertiarisation de l’emploi.
Avec la généralisation de la famille restreinte, c’est l’ordre patriarcal qui bascule. Ce système réglait depuis toujours les hiérarchies au sein de la famille et donnait une forme particulière à l’allégeance politique. Il reposait sur deux piliers: la subordination des cadets à l’aîné, et celle de la femme à l’homme. La baisse de la natalité met en question le premier, faute de cadets. Quant au second, encore entériné par des législations fondées sur la charia, il est récusé par le changement sociologique. L’éducation des filles (à l’égal des garçons), le retard de l’âge de leur mariage, la multiplication des jeunes femmes célibataires (condition jusqu’alors inconnue), l’admission des femmes, par le travail, au sein d’un univers d’hommes étrangers à leur parenté, sont autant de signes annonciateurs de la fin du patriarcat.
L’avènement de la famille à deux enfants ne signifie pas que la croissance démographique zéro soit pour tout de suite: les effectifs annuels de naissances ont atteint leur maximum vers 1980—1990, selon les pays. Leur réduction spectaculaire depuis cette date ne se fera pas sentir sur les marchés du travail avant 2005— 2015.
Pourtant, dès maintenant, il y aurait des raisons d’optimisme. Les jeunes adultes de 25 ans sont, pour un court moment de l’histoire, dans une situation exceptionnellement favorable. Etant plus nombreux que jamais pour se partager les charges du troisième âge, ils entrent dans la vie active en sachant que les bénéfices de leur travail ne seront pas hypothéqués par l’entretien des générations précédentes. Avec leur propre fécondité, basse, ils peuvent escompter que leur épargne et leur investissement serviront à améliorer la qualité de la vie, plutôt qu’à absorber, comme par le passé, les effets de la poussée démographique.
Mais pour transformer cet atout théorique en bénéfice tangible, il faut que ces jeunes aient la possibilité d’épargner, c’est-à-dire de travailler.
Or, dans la plupart des pays de la région, la massification de l’école et des diplômes a suscité des aspirations dans la population, mais le marché du travail leur a opposé le chômage, ou la déqualification.

* Directeur de recherche à l’Institut national d’études démographiques (Paris). Auteur de Générations arabes. L’alchimie du nombre (Fayard, Paris, 2000).

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