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Écoutons
la «nouvelle conscience islamique»
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Un
Islam, des islams
Slimane
Zéghidour, grand reporter à La Vie (Paris), auteur de La
Vie quotidienne à La Mecque, Hachette, 1990. |

Les cinq principaux pays musulmans dans chaque grande région du monde.
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Allah
est unique mais l’islam est multiple: Babel linguistique, bigarrure ethnique, mosaïque
géographique, kaléidoscope politique, le monde musulman affiche aussi
une extraordinaire diversité doctrinale.
Le mot «islam»
dérive de la racine sémitique «slm» et signifie à
la fois «paix» et «prospérité». Cette racine
se retrouve, bien avant le Coran, dans le vocable de Salem, le dieu cananéen
qui donnera son nom à Ur-Salem, la Ville de Salem: Jérusalem. De «slm»
découlent également des noms comme Salomon, Salomé, Salmanassar,
le roi d’Assyrie, ainsi que chalom (salut de «paix» en hébreu
et en araméen) et «salam», en arabe. Pour le musulman, «islam»
évoque l’«abandon» confiant de soi en Dieu. Son éthique
fondamentale se résume, selon la Sunna, à «adorer Dieu, sans
rien Lui associer, observer la prière canonique, payer l’aumône obligatoire,
jeûner durant le mois de Ramadan, offrir à manger à l’affamé
et le salut de paix, au voisin comme à l’inconnu».
Aujourd’hui, le mot islam désigne à la fois la religion (l’équivalent
de christianisme) et la civilisation (l’équivalent de chrétienté).
Mais le croyant préfère utiliser, pour désigner l’univers islamique,
soit le terme d’oumma (la «matrie», la communauté des croyants),
soit l’expression dar el-islam (la Maison de l’islam).
Cette demeure de l’esprit s’étend de l’Indonésie au Maroc et du Cercle
polaire au tropique du Cancer. Elle englobe 57 Etats, aux régimes politiques
extrêmement divers, allant de l’émirat médiéval à
la république constitutionnelle, en passant par tout un éventail d’autres
régimes: ultra-conservateurs, islamo-chrétiens, modernistes, laïques.
Ces Etats se divisent en alliés et adversaires des Etats-Unis, en ultra-libéraux
et socialistes, en riches et pauvres…
Un
croyant sur dix est chiite
De
plus, un musulman sur trois — fait peu connu — vit dans des Etats d’autres aires
culturelles: catholique (France, Belgique), protestante (Royaume-Uni, Etats-Unis),
chrétienne orthodoxe (Russie, Macédoine), juive (Israël), hindouiste
(Inde), bouddhiste (Sri Lanka), confucéenne (Chine)... Au total, les disciples
de Mohammed — turcs, kurdes, persans, arabes, malais, berbères, slaves, chinois,
africains — se répartissent sur un vaste territoire, de la jungle javanaise
au désert saharien, des montagnes himalayennes aux steppes de Haute Asie.
Même diversité sur le plan doctrinal. Ainsi que l’avait prédit
Mohammed lui-même, l’islam se divise, dit-on, en 73 obédiences, courants,
chapelles, confréries, sectes: sunnites, chiites, kharidjites, ismaéliens,
wahhabites (voir glossaire), zaïdites, alaouites, ahmadis, alévites,
ibadites, bohras, qadianis, bektachis, druzes...
Un croyant sur dix est chiite et la majorité sunnite, pourtant réputée
«orthodoxe», se décline en quatre grandes écoles juridico-théologiques
(chaféite, hanbalite, hanafiste, malékite) qui dominent, chacune, un
pan du dar el-islam. De fait, l’oumma est aussi bigarrée que la chrétienté.
Mais elle n’a jamais eu d’autorité centrale unique. D’où la difficulté,
voire l’impossibilité, de dégager un consensus sur de nombreux points
de la foi, du dogme ou de la politique.
Si l’islam n’a ni pape ni Vatican, il admet en revanche plusieurs pôles intellectuels.
Le monde chiite, confiné à l’Iran pour l’essentiel, dispose d’un véritable
clergé coiffé par un ayatollah, le «grade» le plus élevé
de la hiérarchie religieuse. Quant au monde sunnite, il n’obéit à
aucune structure hiérarchique. Cependant, l’université théologique
d’El-Azhar, au Caire, fait fonction de référent pour les oulémas
(les docteurs de la loi islamique) du monde entier. Il n’empêche, cette université
reste une institution d’Etat, dont le recteur est nommé par le président
égyptien. A Téhéran, au Caire et ailleurs, la religion demeure
très liée au pouvoir politique, quand elle ne le conteste pas. |
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Philippe
Fargues*: la modernité est déjà là
Un changement
radical se déroule en Afrique du Nord et au Moyen-Orient. Bien que l’indice
de fécondité soit encore légèrement supérieur
à trois enfants par femme, il est en décroissance rapide, tandis que
trois pays (Liban, Tunisie, Iran) sont déjà passés sous la barre
des 2,1 enfants par femme, le seuil de remplacement des générations.
D’autres suivent de près: Algérie, Maroc, puis Libye et Egypte.
La Méditerranée n’est plus un fossé: avec 1,55 enfant par femme,
Tunis ne se distingue plus des villes européennes. La culture musulmane ne
peut plus être désignée comme un frein à la modernité
démographique: c’est l’Iran qui, sous un régime islamique, a connu
la transition démographique la plus accélérée de l’histoire.
De 6,40 enfants par femme en 1986, à 2,06 en 1998, ce pays a franchi en 12
ans une étape que l’Occident avait mis un siècle ou plus à accomplir.
Au-delà de contextes spécifiques (conflits civils, guerres, embargos)
et de la crise économique qui lui a partout servi de catalyseur, la baisse
de fécondité est le résultat de phénomènes universels
et irréversibles: l’urbanisation, la scolarisation (notamment des filles)
et la tertiarisation de l’emploi.
Avec la généralisation de la famille restreinte, c’est l’ordre patriarcal
qui bascule. Ce système réglait depuis toujours les hiérarchies
au sein de la famille et donnait une forme particulière à l’allégeance
politique. Il reposait sur deux piliers: la subordination des cadets à l’aîné,
et celle de la femme à l’homme. La baisse de la natalité met en question
le premier, faute de cadets. Quant au second, encore entériné par des
législations fondées sur la charia, il est récusé par
le changement sociologique. L’éducation des filles (à l’égal
des garçons), le retard de l’âge de leur mariage, la multiplication
des jeunes femmes célibataires (condition jusqu’alors inconnue), l’admission
des femmes, par le travail, au sein d’un univers d’hommes étrangers à
leur parenté, sont autant de signes annonciateurs de la fin du patriarcat.
L’avènement de la famille à deux enfants ne signifie pas que la croissance
démographique zéro soit pour tout de suite: les effectifs annuels de
naissances ont atteint leur maximum vers 1980—1990, selon les pays. Leur réduction
spectaculaire depuis cette date ne se fera pas sentir sur les marchés du travail
avant 2005— 2015.
Pourtant, dès maintenant, il y aurait des raisons d’optimisme. Les jeunes
adultes de 25 ans sont, pour un court moment de l’histoire, dans une situation exceptionnellement
favorable. Etant plus nombreux que jamais pour se partager les charges du troisième
âge, ils entrent dans la vie active en sachant que les bénéfices
de leur travail ne seront pas hypothéqués par l’entretien des générations
précédentes. Avec leur propre fécondité, basse, ils peuvent
escompter que leur épargne et leur investissement serviront à améliorer
la qualité de la vie, plutôt qu’à absorber, comme par le passé,
les effets de la poussée démographique.
Mais pour transformer cet atout théorique en bénéfice tangible,
il faut que ces jeunes aient la possibilité d’épargner, c’est-à-dire
de travailler.
Or, dans la plupart des pays de la région, la massification de l’école
et des diplômes a suscité des aspirations dans la population, mais le
marché du travail leur a opposé le chômage, ou la déqualification.
* Directeur
de recherche à l’Institut national d’études démographiques (Paris).
Auteur de Générations arabes. L’alchimie du nombre (Fayard,
Paris, 2000).
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