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Ces femmes
afghanes qui résistent
Photographies
de Antoinette de Jong, texte de Chekeba Hachemi. Antoinette de Jong est une photographe
néerlandaise; Chekeba Hachemi est présidente de l’association Afghanistan
libre*.
La
seule université ouverte aux femmes en Afghanistan se trouve à Faizabad
dans la zone nord que les taliban ne contrôlent pas. Antoinette de Jong y a
photographié ces étudiantes en avril 2001. C’est également de
là que l’Afghane Chekeba Hachemi, responsable d’une ONG, nous a fait parvenir
son témoignage sur les souffrances et la révolte de ses compatriotes.
Elle lance un appel pour que l’Afghanistan ne devienne pas «un pays inconsolable». |
Il a fallu à
la communauté internationale du temps, beaucoup de temps, pour comprendre
quel immense danger représentait les taliban au pouvoir en Afghanistan. Dangereux
pour les Afghans, pour leurs libertés, leurs espoirs de paix et leur culture
millénaire, ils l’étaient également pour tous les autres peuples
de la Terre. Les hallucinantes images du 11 septembre ont achevé de nous en
convaincre: le Mal était à l’œuvre dans Kaboul.
Pourtant, nous étions prévenus. D’autres images, quelques mois plus
tôt, avaient soulevé une unanime indignation: des femmes enfermées
dans des cachots de tissus, derrière d’étroites grilles: des Afghanes
en tchadri. Et, derrière ces grilles, du fond de ces cachots mouvants et fantomatiques,
des voix fragiles et révoltées nous avaient parlé. Car les Afghanes
sont comme les Afghans: courageuses. Dans ce pays, le courage est une vertu ancestrale.
Elles avaient parlé aux journalistes, dit quel enfer les tenait prisonnières,
combien était sombre leur solitude, et combien sombre aussi l’avenir de leur
peuple, de leurs enfants et de leurs fiancés.
Nous
avons banalisé la douleur des femmes afghanes, au nom d'autres douleurs comparables
Elles
résistaient. Côté taliban, fidèles à leur réputation
de fierté et de dignité, les Afghanes organisaient des écoles
clandestines, des conférences de presse secrètes, des réseaux
d’entraide pour résister à l’ignorance, à la faim et à
la terreur. Quant à celles qui avaient réussi à se réfugier
dans les zones encore libres, elles criaient dans les micros, elles suppliaient les
journalistes occidentaux de dire aux femmes du monde entier que Kaboul était
devenue une prison, et que cette prison deviendrait un jour un cimetière.
Pourquoi n’avons-nous pas écouté ces femmes avec plus d’attention?
Nous avons cru qu’elles étaient les énièmes victimes de la misogynie
qui sévit depuis si longtemps et dans tant de contrées. Nous avons,
en quelque sorte, banalisé leur douleur, au nom d’autres douleurs comparables.
Et grande fut notre erreur, car le régime taliban ne ressemblait à
rien de ce que nous connaissions. Les femmes d’Afghanistan étaient au cœur
d’une tragédie sans équivalent. Sur les cinq continents, conscientes,
concernées, empathiques, des femmes écoutèrent, se mobilisèrent,
interpellèrent leurs gouvernements. Mais ces derniers firent la sourde oreille.
Cette
fois, si nous n’entendons pas l’appel de cette nation brillante et exténuée,
il n’en restera plus rien. Le légendaire rire des Afghans s’éteindra.
Et, sous les tchadri, couleront des larmes que personne ne verra
Oui,
les Afghanes souffrent, dirent-ils, mais nous n’y sommes pour rien, et puis qu’y
pouvons-nous? Tout était encore possible, pourtant, à l’époque.
Faire pression, écouter le commandant Massoud, qui redoutait tant le jour
où les taliban viendraient porter l’incendie de la guerre jusque dans nos
contrées. Ce jour est venu. Nous avons réagi, trop tard, quand la violence
était la seule réponse possible. Et nous avons ajouté un nouveau
fardeau sur les épaules déjà trop chargées de la femme
afghane.
Maintenant, elle erre dans le bruit des armes, sous un ciel devenu fou. Je crois
que nous pouvons désormais demander pardon aux Afghanes. Pourquoi dis-je «nous»,
alors que je suis moi-même née en Afghanistan et que je dirige une association
humanitaire qui, depuis des années, fait tout son possible pour libérer
les Afghanes? Parce qu’il y a deux sortes de femmes: celles qui sont condamnées
à porter le tchadri – sans quoi elles sont condamnées à mort
– et celles qui sont LIBRES de ne pas le porter.
Or, je fais partie de la deuxième catégorie. Et je le redis: nous n’avons
pas fait assez. L’heure est venue. L’Afghanistan est au bord du précipice.
Cette fois, si nous n’entendons pas l’appel de cette nation brillante et exténuée,
il n’en restera plus rien. Le légendaire rire des Afghans s’éteindra.
Et, sous les tchadri, couleront des larmes que personne ne verra.
Faisons nôtre le destin de ces gens que l’Histoire aveugle semble vouloir abolir,
anéantir. Ne faisons pas de l’Afghanistan un pays inconsolable.

Pour plus
d’information sur le sort fait aux femmes afghanes, se reporter aux numéros
d’octobre
1998
et de mars
2001
du Courrier de l’UNESCO.
* Afghanistan libre est une association créée pour permettre aux Afghans
des zones non occupées par les taliban de monter des projets pour amorcer
une reconstruction du pays. Avec deux axes principaux: l’éducation et les
micro-projets économiques. Cette association basée à Paris coordonne
la construction, dans la vallée du Panjshir, d’un lycée pour 1 000
filles, et a ouvert un centre d’alphabétisation et de formation pour 300 femmes
qui suivront des cours le matin et travailleront l’après-midi.
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