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Comment sont nées les libertés académiques

Un engagement permanent de l’UNESCO

Nancy Olivieri: «L’intégrité ne se décrète pas»

OPA sur l’université
James L. Turk, directeur exécutif de l’Association canadienne des enseignants d’université, directeur de publication du livre The Corporate Campus: Commercialization and the Dangers to Canada’s Colleges and Universities, Toronto, James Lorimer & Co, 1999.
photo
© Tudor Banus




Comment sont nées les libertés académiques

Les universités en tant que communautés autonomes de maîtres et d’étudiants sont une création de l’Occident médiéval. Les premières sont apparues vers 1200, à Bologne et à Paris. D’autres ont rapidement suivi, à Oxford, Cambridge, Montpellier, Toulouse, Padoue, Salamanque. A la fin du xve siècle, il en existait plus de 60. Les hommes qui formèrent ces universités — le philosophe Siger de Brabant, le théologien Thomas d’Aquin, le médecin Arnaud de Villeneuve — se réunirent, souvent, avec très peu de moyens, pour se consacrer à l’étude de diverses disciplines (philosophie, médecine, droit, théologie). Aussitôt, ils luttèrent pour obtenir leur autonomie, c’est-à-dire pour le droit d’organiser l’enseignement à leur guise, d’accueillir qui ils voulaient dans les écoles, de conférer librement les diplômes, de coopter les professeurs.
En un temps où le droit, fragmenté en multiples coutumes, protégeait avant tout les gens du lieu, les universités qui attiraient des maîtres et des étudiants d’origine lointaine, facilement en butte à la méfiance des autorités et de la population locales, avaient besoin d’une protection particulière.
Pour autant, l’autonomie, une fois acquise, ne signifiait pas l’indépendance totale. Elle devait être garantie par une autorité supérieure sous la forme de privilèges écrits. L’Eglise ayant imposé depuis longtemps son contrôle à toute forme d’enseignement, ce fut le pape qui octroya les premiers privilèges universitaires contre ceux qui, sur place, supervisaient traditionnellement les écoles: l’évêque, la commune, les agents locaux du prince (dans la mesure où les pouvoirs politiques intervinrent aussi très tôt).
L’expression libertas scolastica apparaît, à Paris, dès 1231. Ces libertés universitaires recouvraient dans une certaine mesure ce que nous appellerions aujourd’hui la liberté d’enseignement, celle-ci restant cependant toujours soumise à un strict contrôle d’orthodoxie de la part de l’Eglise. Mais elles désignaient surtout le droit de vivre et de travailler en paix, en échappant aux impôts urbains, aux réquisitions militaires et, plus encore, aux tribunaux locaux, à leurs sergents et à leurs prisons.
Les libertés universitaires empruntèrent beaucoup aux libertés ecclésiastiques: étudiants et maîtres, qu’ils fussent, ou non, hommes d’Eglise, furent assimilés à des clercs relevant de la seule justice ecclésiastique, réputée plus équitable. Mais ils échappèrent aussi largement à la justice ecclésiastique locale, n’étant justiciables que devant leur propre institution — les professeurs et le recteur, chef élu de l’université — ou devant le pape ou ses délégués.
Les libertés académiques marquèrent donc l’émergence d’un droit propre, qui ménageait aux maîtres et aux étudiants une place à part dans la société. Ce droit était le même, à travers l’Occident, pour tous ceux qui appartenaient à ces institutions supranationales que furent, par essence, les premières universités.
A la fin du Moyen Age, l’affirmation des Etats nationaux obligea les libertés académiques à s’inscrire dans ce nouveau cadre politique, comme de simples pratiques dérogatoires au droit commun et toujours sujettes à révision. Vestige vénérable de l’antique indépendance et privilège octroyé par le prince, elles eurent donc désormais un statut ambigu.

Jacques Verger, professeur d’Histoire du Moyen Age à l’Université de Paris-Sorbonne, auteur de Les Universités françaises au Moyen Age (Brill, Leyde, 1995).

Le rempart des libertés académiques tiendra-t-il face aux incursions des entreprises? Diverses affaires de financement obscur ou de pressions sur les chercheurs nourrissent les inquiétudes.

Le rôle de l’université dans la société démocratique est menacé. Aucune autre institution n’a de mission équivalente: la recherche sans entrave de la vérité et du savoir et leur diffusion auprès du public. Elle sert l’intérêt général en se vouant à l’analyse informée et à la connaissance critique et en maintenant une conception intransigeante de l’intégrité intellectuelle.
La remise en cause des idées reçues, qu’elle résulte de l’enseignement, de la recherche ou d’autres services auprès du public, menace les pouvoirs établis, intéressés au maintien du statu quo. A toutes les époques, des universitaires qui prenaient leur mission au sérieux se sont heurtés aux institutions religieuses, aux gouvernements ou aux puissances économiques. L’implication croissante des entreprises dans la vie universitaire constitue aujourd’hui la principale source d’inquiétude. Les réductions budgétaires du secteur public ont amené les universités à chercher des ressources privées et à accepter des formes de collaboration jusqu’ici impensables. La notion même de philanthropie a changé. Aujourd’hui, les donateurs attendent une contrepartie.
Jusqu’ici, les débats les plus houleux ont eu pour cible les accords commerciaux qui transforment les universités en supports publicitaires ou octroient à certains fournisseurs — de boissons fraîches, par exemple — une présence exclusive sur les campus. Si les protestations étudiantes contre ces pratiques sont légitimes, un autre type de relations fait peser une menace plus grave sur l’autonomie universitaire et les libertés académiques. Les dons consentis par les entreprises aux universités, par exemple, sont souvent soumis à un secret absolu. Les clauses des accords ne sont pas communiquées au conseils d’université et encore moins aux autres enseignants. Ainsi, en 1997, l’Université de Toronto, la plus grande et la plus riche du Canada, signait une série d’accords secrets: la Fondation Joseph Rotman attribuait 15 millions de dollars à la Faculté de management; Peter Munk, PDG de Barrick Gold et Horsham, 6,4 millions de dollars à un projet du Centre d’études internationales et Nortel, huit millions de dollars à un institut des télécommunications. Ces accords permettent aux entreprises d’exercer une influence sans précédent sur les orientations scientifiques de l’institution.
Dans sa formulation initiale, l’accord Rotman stipulait une «adhésion sans réserve de la direction et des enseignants de la faculté aux principes et aux valeurs qui fondent la vision [du donateur]». En contrepartie de la donation Munk, le Centre d’études internationales devait s’assurer que le projet choisi par l’homme d’affaires serait considéré comme prioritaire par l’université et financé en conséquence.

Plusieurs affaires alimentent le débat
Aux Etats-Unis, le Massachusetts Institute of Technology (MIT) s’est distingué, au début des années 1990, en offrant aux entreprises un accès privilégié à ses enseignants et à leurs rapports de recherche, en échange d’une contribution annuelle de 10 000 à 50 000 dollars. Il s’est déclaré, par voie de publicité, prêt à mettre l’expertise et les ressources de toutes ses écoles, départements et laboratoires à la disposition de l’industrie.
Le changement a été graduel, mais les relations de plus en plus étroites entre entreprises et chercheurs universitaires sont à l’origine d’un malaise aujourd’hui sensible. Plusieurs affaires ont alimenté le débat. Au Royaume-Uni, le rédacteur en chef du British Medical Journal a démissionné de son poste de professeur à l’Université de Nottingham, lorsqu’il a appris que celle-ci avait accepté un don de plus de cinq millions de dollars de British American Tobacco, destiné à créer un centre international sur la responsabilité sociale de l’entreprise. Aux Etats-Unis et au Canada, les affaires Nancy Olivieri (voir page suivante) et David Kern, entre autres, illustrent les menaces que le secteur privé fait peser sur les libertés académiques. Consultant médical d’une entreprise qui produisait du flocon de nylon, David Kern, par ailleurs directeur de la médecine du travail au Memorial Hospital de l’Université Brown (Etats-Unis), a découvert l’existence d’une maladie pulmonaire grave chez les salariés. Contre la volonté de son université et de la firme qui le menaçait de poursuites, le médecin a publié ses résultats. Son poste à l’université a été supprimé. La même année, le Centre de contrôle des maladies des Etats-Unis a reconnu officiellement la nouvelle maladie pulmonaire, associée au flocon de nylon1.
Dans ces deux dernières affaires, l’administration n’a pas pris le parti de ses enseignants. C’est le signe d’un changement de fond. Les conseils d’université, dans lesquels la présence des entreprises est significative, choisissent, de plus en plus, des administrateurs qui se conforment aux méthodes de direction du privé. Et les universités travaillent toujours plus dans des «cultures de marché», où l’intérêt social d’une recherche se mesure à sa pertinence à court terme sur le marché. L’argent va donc vers les départements d’informatique ou de gestion et ignore la philosophie, l’Histoire, la physique théorique et les arts. Les universités risquent de se heurter très vite aux limites de leur propre jeu. Le sous-financement public rend les universités vulnérables aux charmes des entreprises. Mais rien n’indique que les dons privés pourraient remplacer les fonds publics disparus. Pour le seul Canada, il faudrait affecter plus de deux milliards de dollars aux universités pour qu’elles retrouvent les moyens dont elles disposaient il y a dix ans. Les apports des entreprises ne comblent pas les restrictions budgétaires. En veut-on une preuve? De nombreux pays renchérissent les frais de scolarité, ce qui réduit les possibilités d’accès pour les étudiants.
Des poches de résistance existent, toutefois. A plusieurs reprises, étudiants et enseignants se sont opposés à l’esprit commercial sur les campus. Au Canada, le tournant s’est produit voici deux ans quand un rapport d’experts a recommandé de considérer la commercialisation comme la quatrième mission de l’université, à égalité avec la recherche, l’enseignement et les services auprès du public. Ce même rapport préconisait d’instaurer un lien plus étroit entre la promotion des enseignants et leur participation aux activités commerciales. Une adresse au Premier ministre, rédigée par l’Association canadienne des enseignants d’université, a recueilli 1 500 signatures d’intellectuels et de chercheurs en trois jours. Tous partageaient la même crainte: les intérêts privés seraient en mesure de décider du programme de recherches. La question est revenue sur le devant de la scène cet automne, lorsque les rédacteurs en chef d’une dizaine de grandes revues médicales internationales ont pris des mesures pour mieux protéger leurs collaborateurs universitaires (
voir p. 23).
Sans l’autonomie et les libertés académiques, les universités ne peuvent remplir leurs missions. Les enseignants n’ont d’autre choix que de défendre leur droit à pratiquer l’analyse critique, à publier leurs résultats et à inciter leurs étudiants à remettre en cause les idées reçues. L’avenir des universités dépend de leur mobilisation.


1. Eyal Press et Jennifer Washburn, «The Kept University», Atlantic Monthly, mars 2000, p. 42.




Un engagement permanent de l’UNESCO

En 1950, l’UNESCO a organisé à Nice une conférence, où les universités ont énoncé trois principes que toute institution d’enseignement supérieur devrait défendre: «le droit et la liberté de rechercher la science pour elle-même, où que cette recherche puisse conduire; la tolérance des opinions opposées et l’indépendance à l’égard de toute ingérence politique; le devoir, en tant qu’institution sociale, de promouvoir par l’enseignement et la recherche les principes de liberté, de justice, de dignité et de solidarité…»
La liberté académique est devenue un sujet brûlant dans le monde à la fin des années 1980, notamment après la chute de nombreux régimes communistes et l’essor de la démocratie. Depuis, une série de déclarations ont été adoptées. En 1997, la conférence générale de l’U
NESCO a voté une recommandation sur la condition du personnel enseignant du supérieur: elle stipule que le principe de liberté académique doit être «scrupuleusement respecté». Lors de la Conférence mondiale sur l’enseignement supérieur (1998), la liberté académique et l’autonomie des universités ont été qualifiées de préalables fondamentaux et inaliénables pour permettre aux établissements du supérieur d’accomplir leur mission. L’UNESCO prépare un rapport mondial sur le sujet et anime un groupe de travail en vue de rédiger un instrument international. En juin 2001, l’organisation a également lancé le Réseau pour l’éducation et les droits académiques (voir p. 31), afin d’attirer l’attention de la communauté internationale sur les violations de ces droits. Pour plus d’informations, voir: www.unesco.org/education/wche.


«Les restrictions des libertés académiques contribuent à entraver la circulation des connaissances et donc à perturber le jugement et l’action des nations.»

Albert Einstein,
physicien allemand
(1879-1955)





Nancy Olivieri: «L’intégrité ne se décrète pas»

Si la fiction aide à comprendre la vie, le dernier roman de John Le Carré, La Constance du jardinier1, est une excellente lecture. Nancy Olivieri, professeur de médecine à l’Université de Toronto, compte parmi les éminents scientifiques que l’auteur a rencontrés pour la préparation de son livre. Cet ouvrage porte sur un meurtre mystérieux qui entraîne les lecteurs dans un sombre voyage à travers la jungle pharmaceutique, de l’Afrique jusqu’au monde riche.
Spécialiste de la thalassémie, une terrible affection du sang, Nancy Olivieri est au cœur d’une controverse. En 1996, elle a résisté à la firme pharmaceutique Apotex, avec laquelle elle était sous contrat. Lors des essais cliniques d’un remède potentiel à la maladie, elle a constaté chez certains patients des effets secondaires graves.
Elle en a informé les dirigeants d’Apotex, qui ont... haussé les épaules. Elle s’est alors adressée au bureau d’éthique de l’hôpital, qui a étudié le cas et lui a recommandé de rédiger un nouveau formulaire de consentement du patient, précisant les contre-indications. «Soixante-douze heures plus tard, Apotex m’a adressé un courrier: “Vous êtes renvoyée. Si vous dites quoi que ce soit, nous portons plainte”. Trois jours plus tard, ils sont venus à l’hôpital reprendre tous leurs médicaments.»
Le plus gênant, c’est que ni l’université ni son hôpital universitaire ne l’ont soutenue: ils ont parlé de «différend scientifique». L’hôpital lui a ôté ses responsabilités de directrice du programme d’hémoglobinopathie. Or, le conflit d’intérêts était patent: l’université attendait un don de 20 millions de dollars d’Apotex. «Les Etats doivent le comprendre: les compagnies pharmaceutiques comblent un vide créé par la baisse des fonds publics», souligne Nancy Olivieri. Quant aux scientifiques, ils ont une marge de manœuvre «zéro». «Si vous tirez la sonnette d’alarme, rien n’empêche l’université de vous licencier. Les firmes pharmaceutiques peuvent vous détruire. Et l’intégrité ne se décrète pas.»
L’affaire a provoqué un tollé international: les grands spécialistes mondiaux de la thalassémie sont venus protester au Canada. Sous la pression, l’hôpital a annoncé qu’il soumettrait désormais ses décisions à un audit indépendant. Et Apotex a eu beau faire, le New England Journal of Medicine a publié l’étude de la chercheuse.
«Cette affaire est typiquement un problème de santé publique. Et ce n’est pas terminé», affirme Nancy Olivieri. Au cours d’un travail récent au Sri Lanka, elle s’est entretenue avec des patients à qui on n’avait jamais dit que le traitement comportait des risques, ni même qu’il était expérimental. En 1999, le médicament a été autorisé en Europe pour un usage spécifique. Nancy Olivieri a attaqué en justice la Commission européenne. Elle jure qu’elle ne signera plus jamais de contrat avec l’industrie pharmaceutique. Actuellement en congé sabbatique au Royaume-Uni, elle prépare une maîtrise en droit et éthique de la médecine.

1. Traduction française de Mimi et Isabelle Perrin, Paris, Seuil, 2001.

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