Accueil

Sommaire du numéro

Rechercher un article

S'abonner au Courrier

Nous écrire

Le Courrier

sommaire

dossier

d'ici...

Opinion

Notre planete

Education

Droits humains

Cultures

Medias

Entretien

Dossier dossier
1. L’enjeu de l’argent
|
OPA sur l’université | Novartis sème la discorde | Les revues corrigées |Trop pauvres pour être libres |
Des barbelés sur le terrain de la recherche
René Lefort, directeur du Courrier de l’UNESCO.
photo
© Tudor Banus







«Les universités, qui sont financées par l’argent public servent moins
à cultiver
les dons naturels des hommes qu’à les restreindre.»

Baruch Spinoza, philosophe hollandais (1632-1677)



Ce débat symbolise
la recherche d’une
finalité socialement
acceptable à
«l’ère de la connaissance»
Tandis que les brevets prolifèrent, des chercheurs et des organisations internationales tentent de protéger l’une des conditions essentielles de la recherche: la libre circulation de l’information.

Nous vivons, dit-on, à l’«ère de la connaissance». Cela veut-il dire que les connaissances circulent mieux, et plus librement? L’accès au savoir, liberté fondamentale dans les milieux académiques, est-il amélioré? L’évolution technique favorise un accès plus aisé à l’information. Mais la circulation des savoirs n’est pas qu’une affaire de technologie; elle est aussi régie par le droit de la propriété intellectuelle, qui impose ses propres limites. Quel est le «juste équilibre» à trouver entre l’appropriation privative des connaissances et leur diffusion publique, gratuite?
Des initiatives récentes montrent que de nombreux scientifiques, estimant leur liberté menacée, passent à l’action. Le MIT (Massachusetts Institute of Technology), l’un de plus grands centres de recherche des Etats-Unis, vient d’annoncer son intention de mettre sur la toile, en libre accès, l’intégralité de ses cours et de ses ressources pédagogiques. D’autre part, plus de 22 000 scientifiques issus de 161 pays ont lancé une campagne de boycott dirigée contre les éditeurs de publications scientifiques et se mobilisent en faveur d’une «bibliothèque publique de la science».

Nouvel ordre juridique
«Nous ne voyons vraiment pas pourquoi nous devrions céder nos droits d’auteur à un éditeur dont le but est avant tout lucratif, alors que nous avons fait tout le travail. Les prix des abonnements pratiqués par ces maisons d’édition sont tellement exorbitants que, même dans les pays riches, il est parfois impossible d’avoir accès à certaines informations, sans parler de la situation des scientifiques dans les pays en développement», estime l’un des signataires, le Britannique Michael Ashburner, professeur de biologie à l’Université de Cambridge.
Au cours des dernières années, l’évolution technique a justifié toute une série de réformes du droit de la propriété intellectuelle par le Congrès américain ou la Commission européenne. Ces réformes ont été mondialisées sous l’égide de l’Organisation mondiale de la propriété intellectuelle (OMPI), mais aussi de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), à travers les accords ADPIC
1. Depuis 1995, tout Etat qui désire faire du commerce doit se plier à ce nouvel ordre juridique de la propriété intellectuelle. Or, des points sensibles ont été touchés. Par exemple, la durée de protection d’un texte par le copyright et le régime des exceptions légales à la protection (fair use en anglais). En gros, ces exceptions recouvrent la copie privée (réservée à un usage personnel, non commercial) et le droit de citation de larges extraits à des fins scientifiques, éducatives ou académiques.
Sous couvert d’harmonisation internationale, on a assisté à l’allongement de la durée de protection (qui vient de passer de 50 à 70 ans après la mort de l’auteur dans le cas de la propriété littéraire et artistique), ce qui se traduit notamment par une diminution de l’information scientifique librement accessible.
Par ailleurs, des «mesures techniques» sont développées par les fabricants de produits informatiques pour lutter contre la «piraterie» et empêcher la copie (de logiciels, de bases de données, etc.). Elles empêchent les usagers de jouir de leurs droits légitimes au titre du fair use. Pire, on pourra bientôt être poursuivi pénalement pour avoir tenté d’exercer un droit légitime de copie privée!
De manière plus générale, on assiste à l’élargissement continu du domaine des informations et des connaissances protégeables. Le vivant, le génome humain et même les cellules souches, commencent à entrer dans ce domaine, créant d’énormes restrictions à la recherche génétique. Idem pour les «méthodes d’enseignement» et les bases de données. Depuis quelque temps, on voit même apparaître des tentatives, encore infructueuses, de protéger les idées et les algorithmes. On a ainsi vu des firmes aussi importantes que British Telecom revendiquer un brevet sur les liens hypertextes. Avec la prolifération des brevets2, le terrain de la recherche est en voie d’être morcelé, «clôturé», avec pour conséquence de restreindre les libertés des chercheurs.
En «renforçant la protection» de la propriété intellectuelle, on va jusqu’à créer une situation d’insécurité juridique pour des activités relevant de la liberté des échanges académiques. Un professeur de l’Université de Princeton a ainsi renoncé à faire un cours sur certaines techniques logicielles de chiffrement de peur d’être traîné devant les tribunaux par les industriels de la communication. Un autre enseignant, au MIT cette fois, s’est vu réclamer par l’un de ses étudiants la signature d’un accord de confidentialité pour examiner son mémoire!
Face à ces évolutions, il est temps de se demander à quoi doit servir le droit de la propriété intellectuelle. De fait, il s’agit avant tout d’assurer la diffusion universelle des connaissances et des inventions, en échange d’une protection consentie aux auteurs par la collectivité, pour une période limitée. Ce souci d’équilibre entre les intérêts de la collectivité et ceux des inventeurs s’incarne notamment dans la durée de protection limitée et dans le fair use.
Aujourd’hui, le débat fait rage entre les partisans d’une extension de la durée de protection des œuvres et des informations scientifiques et ceux qui militent pour prendre en compte l’impératif social d’un accès aux connaissances, plus libre, plus universel et moins onéreux. Ce débat symbolise la recherche d’une finalité socialement acceptable à ce qu’il est convenu d’appeler «l’ère de la connaissance».
Dans une économie des savoirs mondialisée, l’enjeu est crucial pour les pays en développement, qui ne détiennent que... 3% de l’ensemble des brevets. En 1999, le rapport du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) soulignait: «le renforcement des droits de propriété intellectuelle barre l’accès des pays en développement à l’économie du savoir». Et il ajoutait: «la marche implacable des droits de propriété intellectuelle doit être mise en cause et stoppée».
Tandis que les chercheurs du monde industrialisé voient les résultats de leurs travaux soumis à des protections de plus en plus dures, leurs collègues du Sud ont de moins en moins accès aux informations scientifiques nécessaires pour mettre au point des produits appropriés aux besoins de leurs concitoyens. Ainsi, la dépendance des pays pauvres à l’égard de médicaments importés, chers et inaccessibles au plus grand nombre, continue de croître.
En revanche, l’information scientifique que l’on se transmet de génération en génération dans les pays en développement est librement accessible aux chercheurs occidentaux. Comme le droit des brevets ne reconnaît pas ces savoirs traditionnels et autochtones, certains n’hésitent pas à se les approprier. En 1995, selon le Pnud, deux chercheurs du centre médical de l’Université du Mississipi ont obtenu un brevet leur permettant d’utiliser le curcuma pour soigner les blessures, un traitement connu en Inde depuis des milliers d’années (ce brevet a d’ailleurs été retiré depuis).
Afin de financer le développement de recherches d’intérêt public mondial, certaines organisations, comme le Groupe consultatif pour la recherche agricole internationale, proposent de taxer les brevets enregistrés auprès de l’OMPI. Une taxe de 100 dollars par brevet aurait rapporté 350 millions de dollars en 1998, soit une somme bien supérieure au budget annuel du MIT (226 millions de dollars). Plus généralement, le cadre juridique de la propriété intellectuelle doit favoriser l’accès de tous aux savoirs, car c’est clairement dans l’intérêt général. Ce sera l’un des enjeux du Sommet mondial de la société de l’information, qui aura lieu en 2003.


1. Accord sur les aspects des droits de propriété intellectuelle qui touchent au commerce (TRIPs, en anglais).
2. Selon l’OMPI, le nombre de brevets accordés dans le monde a doublé entre 1980 et 2000 et les demandes de brevets ont été multipliées par neuf.


www.unesco.org/webworld/observatory
www.publiclibraryofscience.org
Rapport du PNUD sur le développement humain, 1999.

Top