
Un laboratoire de l’Université de Kano, au Nigeria.
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Sierra
Leone: un chercheur sur tous les terrains
Après
une guerre civile d’une extrême brutalité, commencée en 1991,
la Sierra Leone connaît un processus de paix encore incertain. Chris Squire,
professeur de thermodynamique et responsable du département d’ingénierie
mécanique du Fourah Bay College explique ce que signifient les libertés
académiques dans le pays classé au tout dernier rang de l’indice de
développement humain du Pnud.
«Jusqu’en 1995, j’enseignais à Njala College, à 150 kilomètres
de la capitale, dans le département d’agriculture. Avec l’arrivée des
rebelles, notre situation est devenue intenable. Nous nous sommes repliés
sur Freetown. Nous n’avons pas pour autant échappé à la guerre
et à l’insécurité. Le toit de mon atelier de mécanique
a été détruit par un obus, et des voleurs ont visité
nos locaux.
»L’université connaît un début de renaissance. Njala College
a accueilli 2 000 étudiants l’année dernière, contre 900 l’année
précédente. Mais, si je ne connais pas de professeurs auquel on ait
interdit de publier, je n’en connais pas non plus qui ait pu mener un projet de recherche
à bien, du fait de l’absence criante de ressources.
Mon salaire est de 300 dollars par mois. L’Etat le paye régulièrement.
Mais tous les enseignants savent que le financement de l’université ne peut
plus dépendre exclusivement du budget de l’Etat. Nous devons explorer d’autres
voies.
»Trois cents étudiants sont inscrits dans mon département. Nous
essayons de trouver des aides extérieures. Nous avons, par exemple, récupéré
de l’équipement informatique auprès de la FAO. Surtout, nous sommes
contraints d’avoir une activité commerciale. L’atelier de mécanique
a commencé à produire, en quantité limitée, des portes
et des fenêtres. Nous envisageons de fabriquer des pièces détachées
et des ustensiles ménagers. Cette petite production sert de travaux pratiques
à mes étudiants.
»Je suis associé à un travail de recherches en sciences sociales
sur la transition vers la paix, financé par un institut suédois, le
Nordic Africa Institute. Cela peut sembler très éloigné de ma
spécialité, mais il s’agit d’une question de survie. Pour moi – parce
que je veux poursuivre des recherches – et pour la Sierra Leone, qui doit trouver
des solutions pour sortir de la guerre. Aujourd’hui, ce travail ne me procure pas
un revenu régulier, il me sera payé quand il sera terminé.
»J’élabore aussi un autre projet, en collaboration avec un réseau
universitaire qui a un statut d’ONG, le Science and Technology Policy Research, basé
à Nairobi. Mon but est d’identifier des possibilités de relancer des
activités locales, dans l’agriculture, la santé, l’éducation.
A l’origine du cercle vicieux de violence dans lequel la Sierra Leone s’est enfoncée,
il existe des causes politiques, sociales, institutionnelles profondes. Si nous voulons
engager une véritable refondation, nous ne pouvons pas nous contenter de l’aide
internationale. Cela vaut pour la production agricole, mais aussi pour l’avenir d’institutions
condamnées à une survie précaire, par manque de ressources.
Je pense, en particulier, à l’université.»
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Les
universités ont été sacrifiées au cours des deux dernières
décennies sur l’autel des plans d’ajustement structurels |
Dans
de nombreux pays africains, les pressions exercées sur les universitaires
par les gouvernements se sont allégées, alors que les empêchements
de nature économique ne cessent de grandir.
En Afrique subsaharienne,
les chercheurs ont l’impression que la nature des menaces qui pèsent sur leurs
libertés a changé au cours de la dernière décennie. Elles
sont aujourd’hui moins politiques et plus économiques.
Après les indépendances, les libertés académiques ne
faisaient pas partie des priorités des jeunes Etats. Certains allaient même
jusqu’à les qualifier de «concept bourgeois». L’université
devait avant tout servir la nation et participer à son développement...
en collaborant avec le pouvoir en place. Très vite, cette logique a mené
à la répression de toute contestation, à l’arrestation et à
la détention de nombreux universitaires et étudiants, voire à
leur élimination physique dans les dictatures les plus dures. Les universités,
dont le nombre est passé de six au début des années 1960 à
120 à la fin des années 1990, devinrent la bête noire des régimes
autoritaires.
Risques
d’élimination physique
Pour
dompter ces foyers de sédition, certaines disciplines jugées subversives
furent purement et simplement interdites. Après 1968, par exemple, les sciences
politiques et la sociologie n’avaient plus droit de cité au Rwanda et au Sénégal,
tandis que le droit disparut des universités mozambicaines quelques années
plus tard. Presque partout, la censure sévissait. Elle était particulièrement
sévère au Kenya, au Malawi et dans l’Afrique du Sud de l’apartheid.
Plus récemment, on se souvient de l’occupation du campus de Lubumbashi (ex-Zaïre)
par les forces de sécurité (1990), des brutalités policières
à Yopougon, en Côte-d’Ivoire (1991), de l’élimination de nombreux
universitaires tutsis et hutus contestataires pendant le génocide rwandais
(1994) et des meurtres d’intellectuels algériens. Au Nigeria, les régimes
militaires ont liquidé les conseils d’administration des universités
pour les remplacer par d’anciens généraux.
Cependant, depuis une dizaine d’années, les chercheurs africains ont vu leur
terrain de recherche s’élargir au fur et à mesure que leurs gouvernements
entraient dans des processus de démocratisation. Les risques d’élimination
physique ne concernent plus guère que quelques pays comme le Burundi, et la
censure s’allège.
Toutefois, d’autres menaces se précisent. A la fin des années 1990,
un pays d’Afrique subsaharienne sur trois était en guerre. De nombreuses universités
ont été détruites (voir l’encadré sur la Sierra Leone
ci-dessous) ou réduites à leur plus simple expression. Aujourd’hui,
les principales limitations des libertés académiques en Afrique sont
de nature économique. Les enseignants, mal payés, exercent souvent
plusieurs métiers à la fois et ne peuvent donc plus se consacrer à
leurs recherches. Les universités, qui ont été «sacrifiées»
au cours des deux dernières décennies sur l’autel des plans d’ajustement
structurels, manquent cruellement de ressources. Les grèves se multiplient
et certains établissements tentent de se regrouper pour faire face aux nouveaux
défis posés par la mondialisation. Petit signe encourageant: à
l’heure de l’économie du savoir, les bailleurs de fonds et, en particulier,
la Banque mondiale reconnaissent qu’on ne peut plus reléguer l’enseignement
supérieur et la recherche au rang de «luxes» superflus.
Mais les universités doivent désormais produire des résultats
«rentables». La recherche appliquée tient la vedette tandis que
les projets des chercheurs sont jugés à l’aune de leur «valeur
marchande». La recherche fondamentale et les sciences humaines sont marginalisées.
Des universités, couramment présentées comme des «modèles»,
ont adopté un mode de fonctionnement libéral. Comme Makarere, en Ouganda,
elles trouvent de l’argent en vendant des services. Les chercheurs y perçoivent
des salaires plus élevés qu’ailleurs, leurs laboratoires sont dotés
de matériel neuf et leurs tuteurs étrangers (les donateurs) les protègent
parfois des pressions politiques locales. Ils travaillent donc «à la
commande» pour les bailleurs de fonds, quand ils ne se transforment pas en
consultants pour leurs projets de développement. Ils sont parfois considérés
comme des exécutants et exclus des projets s’ils veulent intervenir dans la
définition des protocoles ou des méthodes de recherche. Des économistes
soudanais ont connu cette mésaventure, après avoir protesté
contre un projet de l’Organisation mondiale du travail (OIT).
Comme l’a souligné le juriste tanzanien Issa Shivji, il y a quelques années,
à l’intention d’intellectuels africains: «Vous savez à quoi vous
attendre de la part de l’Etat et quelle résistance lui opposer. Mais vous
ne savez pas ce que le marché vous réserve. L’Etat vous fait savoir
qu’il s’apprête à vous pendre pour que vous ayez le temps de préparer
votre défense. Le marché vous donne une longue corde pour que vous
vous pendiez vous-mêmes».
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La
recherche indienne et les multinationales
Depuis que
l’Inde a libéralisé son économie en 1991, en s’ouvrant aux multinationales,
l’expertise et les équipements du CSIR, notamment en pharmacie et en chimie,
sont devenus très demandés. Mais ce Conseil de la recherche scientifique
et industrielle, qui regroupe 80% des laboratoires publics, doit désormais
se livrer à des arbitrages délicats.
Dès 1986, le gouvernement a réduit ses subventions, contraignant cet
organisme spécialisé dans la recherche industrielle à recourir
à d’autres sources de financements, pour un tiers de son bugdet. Aujourd’hui,
70% de ses fonds extérieurs (55 millions de dollars) sont d’origine publique,
10% viennent de contrats avec des multinationales et le reste provient de l’industrie
indienne.
Suite à la baisse des fonds publics, un nouveau rapport de force s’est établi
entre les entreprises et les instituts de recherche. «Les universitaires affrontent
la concurrence en plein essor des “consultants scientifiques”, qui sont moins scrupuleux
par rapport aux traditions d’indépendance et d’objectivité de la recherche»,
observe Anil Agarwal, président du Centre pour la science et l’environnement,
à New Delhi.
Pour le docteur Mashelkar, directeur général du CSIR, la recherche
privée, qui ne concerne que 2% des chercheurs et sept laboratoires du Conseil,
ne change rien à ses priorités. Mais, selon les critiques, l’ambiance
n’est plus du tout la même dans les sept laboratoires en question – qui comprennent
le laboratoire national de chimie (NCL) à Pune et l’Institut indien de technologie
chimique (IICT) à Hyderabad.
A l’IICT, un projet de 100 000 dollars de la société SmithKline Beecham
a monopolisé, dit-on, huit étudiants de second cycle, 12 de troisième
cycle et plusieurs techniciens pendant toute une année. C’est ainsi que des
scientifiques de haut niveau abandonnent des recherches importantes afin d’effectuer
des tests de routine et de collecter des données pour des multinationales.
Pour gagner de l’argent, on sacrifie des idées neuves, déplore-t-on
à l’IICT. En moyenne, un projet sous contrat rapporte dans les 1,9 million
de roupies (42 000 dollars) contre 0,5 million (11 000 dollars) il y a cinq ans.
Le docteur K. V. Raghavan, directeur de l’IICT, estime cependant que ce type de travail
a permis à ses chercheurs de se familiariser avec de nouvelles méthodes
de production des médicaments, qui, dans le futur, pourraient être adaptées
aux besoins de l’Inde. Mashelkar ne nie pas que certaines priorités de la
recherche puissent, à l’avenir, être sacrifiées au profit de
projets privés. Mais pour lui, il existe assez de garde-fou dans le système
pour que les laboratoires puissent conserver leur indépendance.
Agarwal, quant à lui, a récemment appelé les directeurs d’instituts
publics à «définir des procédures et des règles
pour les chercheurs qui collaborent avec l’industrie». Car attention aux dérives:
récemment, par exemple, un professeur du prestigieux Institut indien de technologie
a publié une étude, financée par l’Indian Oil Corporation, où
il prétendait que l’introduction de gaz naturels comprimés dans les
transports publics de Delhi allait accroître le niveau de pollution! Pour Agarwal,
la recherche est comme un iceberg: «L’intérêt public est le sommet,
petit et visible; mais l’intérêt privé est la base, énorme
et cachée.»
R. Ramachandran,
journaliste à la revue Frontline, en Inde.
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Amérique
latine: le grand désordre
La Péruvienne
Gisella Orjeda a quitté son pays en 1996. Après des années d’efforts
et de frustrations, cette brillante biologiste de 41 ans en est arrivée à
la même conclusion que des milliers d’autres chercheurs latino-américains:
l’exil est la seule façon de mener la carrière dont on rêve.
Diplômée de l’Université nationale agraire du Pérou, Gisella
Orjeda a soutenu sa thèse de doctorat à l’Université de Birmingham,
grâce à une bourse du Royaume-Uni. Depuis l’an dernier, elle travaille
en France, au Centre national de séquençage (le Génoscope),
sur le génome du riz. Selon elle, la recherche latino-américaine est
la proie d’un gigantesque désordre: manque de moyens, de structures, de coordination…
Mais surtout, manque d’objectifs.
«Au Pérou, une fois diplômés, les biologistes sont dans
l’incapacité de choisir leur domaine de recherche, explique-t-elle. Faute
d’instituts de recherche, les scientifiques ont le choix entre exercer à l’université
— sans moyens ni programmes —, ou obtenir un poste au Centre international de la
pomme de terre (CIP), à Lima. Cet organisme, financé par les pays du
Nord, emploie des chercheurs de toutes les nationalités. Il est extrêmement
difficile d’y entrer, si bien qu’on accepte de s’intégrer là où
la place est libre.»
Gisella Orjeda a eu le rare privilège de travailler au CIP, ce qui explique
qu’elle ait pu partir ensuite soutenir sa thèse en Angleterre. Mais ceux qui,
comme elle, n’ont pas bénéficié de cette carte de visite internationale
ont dû rester au Pérou et y affronter une triste réalité:
comme la plupart des pays latino-américains, le Pérou consacrait, en
1984, à peine 0,25 % de son PIB à la recherche. Aux Etats-Unis, ce
pourcentage s’élève à 2,63%, sans compter les investissements
(considérables) du privé. «Dans mon pays, l’investissement privé
dans la recherche est pratiquement nul. Les grands groupes internationaux ne s’intéressent
pas à nos scientifiques. Ils préfèrent embaucher ceux du Nord,
qui ont participé à des projets spécifiques et publié
leurs travaux. Au Pérou, les publications scientifiques sont quasi inexistantes.»
La biologiste ne comprend pas qu’un pays en voie de développement puisse se
fixer d’autres priorités que celle de «miser sur les jeunes cerveaux».
«C’est l’unique façon de sortir du sous-développement»,
insiste-t-elle. Elle déplore aussi qu’avec la fuite des cerveaux, le peu d’argent
que l’Etat péruvien consacre à la recherche profite, en définitive,
à l’étranger.
Et si une grande multinationale lui permettait de mener, à Lima, un programme
spécifique de recherche? «Ce serait génial!», s’exclame-t-elle.
Même si on lui demandait de renoncer à son droit de propriété
intellectuelle sur le résultat?
«Il n’existe aucun lieu au monde où les scientifiques soient les maîtres
de leur travail. Mon contrat actuel, par exemple, stipule que les résultats
appartiennent au Génoscope. Il serait illusoire de prétendre à
autre chose.»
1. Derniers
chiffres disponibles, Annuaire statistique de l’UNESCO, Paris, 1999.
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