
Abdul Lalzad, avec sa famille, à Londres. |
Abdul
Lalzad a connu la guerre civile, les taliban et l’exil. Réfugié en
Angleterre, il a réussi à reprendre ses recherches grâce à
l’aide d’une ONG fondée dans les années 1930.
En principe, le génie
thermique n’est pas une activité politiquement dangereuse. Et en principe,
toujours, un éminent spécialiste du dessalement par l’énergie
solaire devrait être bien vu dans un pays sec comme l’Afghanistan. Mais ce
malheureux Etat ne vit plus dans des conditions normales depuis longtemps.
A l’Université de Kaboul, le professeur Abdul Lalzad et ses collègues
avaient connu bien des difficultés: les pénuries pendant la guerre
civile, la baisse des effectifs d’enseignants et d’étudiants (qui, d’ailleurs,
étaient en majorité des étudiantes au début des années
1990)... Mais ils parvenaient, malgré tout, à poursuivre leur travail.
Doté d’un diplôme russe, le professeur Lalzad exerçait d’importantes
responsabilités. Il avait produit cinq manuels et plus de 30 publications.
Après la chute du gouvernement Najibullah, soutenu par les Russes, l’Université
de Kaboul a beaucoup souffert des luttes de factions entre moudjahidin. Mais ce n’est
qu’en 1996, avec la victoire des taliban, qu’elle fut totalement fermée.
Battu
à coups de kalachnikov
Les
activités scientifiques du professeur Lalzad furent alors brutalement interrompues.
Son épouse pashtoune perdit son poste d’enseignante lorsque le travail fut
interdit aux femmes. Et les études de ses enfants, surtout des quatre filles,
se trouvèrent compromises. Le professeur se mit à travailler pour la
Croix-Rouge, qui le chargea de distribuer plusieurs milliers de tonnes de vivres
à 40 000 veuves et mutilés. Mais il fut arrêté, battu
à coups de kalachnikov et jeté en prison, car on le soupçonnait
de renseigner les ennemis des taliban. Il fut relâché grâce à
la Croix-Rouge, mais, sachant sa vie en danger, s’enfuit au Pakistan, où sa
femme et ses enfants vinrent le rejoindre.
C’est en décembre 1998 qu’il est arrivé au Royaume-Uni, où il
a eu le plus grand mal à reprendre ses recherches. Il a d’abord dû attendre
18 mois, dans la frustration, l’acceptation de sa demande d’asile. Puis il a fini
par trouver un poste à la South Bank University de Londres pour continuer
ses travaux. Le CARA (comité d’aide
aux universitaires réfugiés), organisme fondé en 1933 pour venir
en aide aux professeurs juifs et autres victimes des purges nazies dans les universités,
l’a soutenu financièrement et l’a aidé à obtenir des visas pour
sa famille. Sa fille aînée, Muzhdah, 18 ans, était arrivée
avec lui en Angleterre, mais sa femme et ses cinq autres enfants étaient restés
bloqués à Peshawar (Pakistan). Ils sont finalement partis une semaine
avant le début des bombardements américains sur l’Afghanistan.
Malgré cette sinistre toile de fond, ses travaux sur le dessalement ont avancé:
il construit actuellement un modèle expérimental de petite usine solaire.
En septembre, il a présenté ses résultats lors d’une conférence
internationale à Paris. Des firmes britanniques et canadiennes l’ont contacté
pour faire breveter ses idées. «Si l’expérience confirme les
modèles mathématiques, assure-t-il, ce sera une grande percée:
la technologie de dessalement la moins coûteuse et la plus efficace du monde.»
Le CARA souligne que l’aide
aux universitaires réfugiés, cet investissement minuscule, s’avère
immensément profitable au Royaume-Uni. Elle lui a déjà valu
18 prix Nobel depuis 1930. Aujourd’hui, les registres de l’organisation contiennent
une trentaine de noms, dont un pédiatre irakien contraint à l’exil
pour avoir aidé la population kurde, un parasitologue de Somalie, et un pathologiste
éthiopien, arrivé à Londres avec cinq balles dans le corps.
La soif d’apprendre est forte, sans doute beaucoup plus que le régime des
taliban. Dès le lendemain de son arrivée en Angleterre, la fille cadette
d’Abdul Lalzad, Shogofa, 17 ans, s’est inscrite à l’université la plus
proche. Elle veut devenir médecin.

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