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2. L’emprise des pouvoirs
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Le parcours du combattant d’un chercheur afghan |Taisez-vous, Ibrahim!|Le piège de la nostalgie|«L’université doit s’engager»|

Un chien de garde planétaire

Dans l’œil du cyclone
Sam Zia-Zarifi, directeur du programme Liberté académique de l’organisation non gouvernementale Human Rights Watch.
photo
© Tudor Banus




Un chien de garde planétaire

Créé en juin 2001 grâce à un capital de lancement de l’UNESCO, le Réseau pour l’éducation et les droits académiques (NEAR) centralise et diffuse l’information sur les atteintes aux libertés universitaires dans le monde. Il s’efforce de développer des liens entre associations et de nouer des contacts avec la société civile pour mobiliser l’opinion. Tout rapport signalant un abus est recensé sur le site www.nearinter
national.org
. NEAR alerte, ensuite, tous ceux qui peuvent protester auprès des Etats et des institutions internationales.





«Tant il est aisé d’écraser, au nom de la liberté extérieure, la liberté intérieure de l’homme.»

Rabindranath Tagore, poète indien (1861-1941)















La brutalité de la répression est souvent
justifiée par la menace que feraient peser des idées venues de l’étranger
On les croyait à l’abri, avec la fin de la guerre froide et l’avènement de la mondialisation. Au contraire: universitaires et étudiants sont plus que jamais exposés à la répression.

La liberté académique est un baromètre sensible du respect des droits humains. Là où elle est respectée, le débat est admis, les idées et les groupes minoritaires sont protégés. Là où elle est niée, règnent l’ignorance et l’intolérance — terreau idéal de l’extrémisme. A preuve l’Afghanistan, où les taliban ont fermé la plupart des établissements supérieurs et interdit aux femmes et aux filles d’aller à l’école. Mais dans le monde entier, sur un mode moins outrancier, des Etats violent les droits humains en assimilant toute pensée critique à un danger pour la morale publique, la sûreté nationale ou l’identité culturelle. Souvent, les premières victimes sont des universitaires, qui, parce que c’est leur métier, questionnent leur propre civilisation, ses théories scientifiques et son socle culturel.
Les attaques contre la liberté académique ne sont l’apanage ni des taliban ni du monde musulman. Aux Etats-Unis et au Canada, par exemple, on a récemment vu des professeurs en butte à la vindicte des autorités ou de l’opinion pour avoir critiqué certains aspects, passés ou futurs, de la politique gouvernementale. Pourtant, dans le climat actuel, seule la liberté d’expression empêchera le retour d’une triste époque, celle de l’hystérie anticommuniste, dans les universités américaines.
Pendant la guerre froide, les atteintes à la liberté académique étaient clairement motivées par l’idéologie. Des deux côtés, les intellectuels dissidents qui osaient contester les dogmes fondateurs étaient mis sur la sellette. Ils étaient l’objet d’une chasse aux sorcières, subissaient l’exil intellectuel (et physique). Dans les pays satellites, la sanction était tout aussi prévisible, mais plus violente. En Amérique latine, en Afrique, au Proche-Orient, en Chine, en Corée (du Nord et du Sud), des enseignants et des étudiants ont été tués, mutilés, emprisonnés, muselés par des gouvernements alignés sur l’une ou l’autre des superpuissances.

Nouveaux prétextes
Avec la chute du mur de Berlin, on a cru que le respect des droits humains — en particulier des libertés académiques — allait s’améliorer. Quel besoin avait-on, dans un monde avant tout soucieux de son mieux-être, de réprimer des intellectuels dont certains contribuaient à développer les notions émergentes de mondialisation financière, intellectuelle et culturelle?
Or, depuis la fin de la guerre froide et l’expansion de la communication interplanétaire, les universitaires sont plus visés que jamais. Avec leurs contacts internationaux et de haut niveau, ils sont à même de comparer les sociétés les unes aux autres et d’expliquer les insuffisances de leur gouvernement à leurs étudiants et à l’opinion. A l’heure où menace un nouveau conflit mondial, les pressions contre la liberté académique vont sûrement s’intensifier.
Toute une série de nouveaux prétextes sont invoqués pour justifier la répression qui s’abat sur les universitaires. Par exemple, la défense de l’identité ethnique et religieuse figure en bonne place. Certains gouvernements s’autoproclament gardiens de l’orthodoxie — ethnique, religieuse ou même laïque de l’Etat — et persécutent ceux qui la contestent.
Les universitaires du monde islamique ont payé le plus lourd tribut à cette forme nouvelle de coercition. De l’Indonésie à l’Afrique du Nord, en passant par la Malaisie, le Pakistan, l’Asie centrale et le Moyen-Orient, professeurs et étudiants subissent de terribles pressions. On peut classer ces pays en trois catégories.
Premier cas: la religion fait partie de l’idéologie officielle, comme en Afghanistan, au Pakistan, en Iran et en Arabie Saoudite. L’Etat justifie ostensiblement la répression des enseignants qui le critiquent par la protection de la foi. Au Pakistan, cette année, un professeur d’hygiène a été condamné à mort pour s’être demandé si le Prophète pouvait observer les prescriptions de l’islam avant d’en avoir reçu la révélation. En Iran, où enseignants et étudiants ont mené un débat capital sur la concordance entre religion et monde moderne, des dizaines d’intellectuels (dont plusieurs membres du clergé et des théologiens) ont été jetés en prison pour avoir soi-disant froissé les sensibilités religieuses. Dans ces pays, la brutalité de la répression est souvent justifiée par la menace que feraient peser sur le pays des idées venues de l’étranger.
Deuxième cas: l’Etat a officiellement embrassé une idéologie laïque, comme en Turquie et dans de nombreuses républiques d’Asie centrale, où les signes extérieurs de piété peuvent valoir de graves ennuis. Agitant le spectre de la menace islamiste, des régimes autoritaires se perpétuent en faisant taire toutes les critiques.
Troisième cas: dans la plupart des pays à majorité musulmane, l’Etat justifie des années de mauvaise gestion, de corruption et de répression en s’appuyant sur la prétendue tension entre l’islam et l’Occident. La Tunisie et l’Egypte, deux pays qui se posent en alliés indéfectibles des Occidentaux, ne tolèrent aucune critique, ni religieuse ni libérale. D’un côté, les universitaires pieux sont muselés, sous prétexte qu’ils menacent l’ordre politique. De l’autre côté, l’Etat réprime les intellectuels qui critiquent les injustices au nom de la démocratie libérale.

Au Turkménistan, l’enseignement des langues étrangères a été interdit
La défense de l’identité ethnique a aussi alimenté la répression. En Yougoslavie, sociologues et historiens ont été sollicités pour justifier les exactions. Comme ils ont refusé de rentrer dans ce jeu, le gouvernement Milosevic a entrepris une épuration des universités serbes. En Indonésie, l’Etat s’en est pris aux universitaires dans des régions peuplées de minorités — comme la rétive province d’Atjeh — afin d’empêcher tout débat sur l’élargissement de l’autonomie locale. Au Turkménistan, l’enseignement des langues étrangères a été interdit, au nom de la nécessité de stimuler la science turkmène.
Les attaques contre la liberté académique ont pris une tournure inquiétante en se «privatisant». Des groupes militants, de plus en plus nombreux, ont désormais la volonté et les moyens d’agresser des universitaires qui font entendre la voix de la raison. En Espagne, ceux qui se montrent favorables à une résolution pacifique du problème basque font l’objet d’intimidations de la part du mouvement séparatiste.

Mobilisation mondiale
En Colombie, tant les paramilitaires que les guérilleros qu’ils combattent ont pris l’habitude de s’attaquer aux universités pour faire taire les critiques. Mais il existe des formes significatives de résistance. Depuis quelques années, des universitaires agissent pour la défense de leurs collègues réprimés. Ces mêmes qualités qui les désignent à la persécution — esprit critique, accès à l’information — permettent aux enseignants et aux étudiants de s’entraider.
La réaction de la communauté académique mondiale à l’arrestation en Chine, au début de l’année, de plusieurs professeurs accusés d’espionnage est fort instructive. Plus de 400 sinologues, dans une quinzaine de pays, ont signé une pétition en leur faveur, appelant le gouvernement chinois à produire des preuves et à adopter les normes internationales de procédure judiciaire. La pétition a été publiée dans les médias avec le soutien de plusieurs grandes organisations universitaires. Le gouvernement des Etats-Unis a intercédé auprès de la Chine en faveur de ceux des accusés qui étaient citoyens ou résidents américains. Ils ont vite été relâchés. Si la mobilisation universitaire internationale a joué un rôle essentiel dans ce cas précis, d’autres chercheurs — leur nombre n’est pas connu — se languissent toujours en prison pour des motifs vagues et infondés.
La communauté universitaire internationale est capable d’intervenir efficacement pour ses membres persécutés, mais le succès exige une coopération et une coordination permanentes. C’est précisément ce qu’apportent le programme Liberté académique de Human Rights Watch, et, plus largement, le Réseau pour l’éducation et les droits académiques (
voir encadré).

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