Accueil

Sommaire du numéro

Rechercher un article

S'abonner au Courrier

Nous écrire

Le Courrier

sommaire

dossier

d'ici...

Opinion

Notre planete

Education

Droits humains

Cultures

Medias

Entretien

Dossier dossier
2. L’emprise des pouvoirs
|
Le parcours du combattant d’un chercheur afghan | Dans l’œil du cyclone |Le piège de la nostalgie|«L’université doit s’engager»|
Taisez-vous, Ibrahim!
Steve Negus, journaliste au Caire, ancien rédacteur au Cairo Times.
photo
Saadeddin Ibrahim, lors de son procès.












«Il n’y a qu’un bien, le savoir, et qu’un mal, l’ignorance.»

Socrate,
philosophe grec
(470-399 avant J.-C.)

Depuis mai dernier, un sociologue égyptien de renom est en prison.
Il a osé s’attaquer à des tabous, dit-on. Pour les défenseurs des droits de l’homme, son procès pourrait être celui de la liberté d’expression.

En mai 2001, la condamnation du sociologue Saadeddin Ibrahim à sept ans de prison a ébranlé la société égyptienne.
Le gouvernement s’est toujours prévalu de son bon droit pour réprimer l’activisme islamiste, même s’il fait le jeu des conservateurs en s’attaquant aussi aux groupes situés à l’autre extrême politique. Saadeddin Ibrahim, 63 ans, n’appartient à aucun de ces deux bords. C’est un universitaire de renommée mondiale, dont les recherches pionnières sur les origines sociales des militants islamistes auraient pu aider le gouvernement. Dans les années 1990, invité à la télévision nationale, il expliquait aux Egyptiens comment combattre cette forme d’extrémisme. Proche de l’épouse du Président, Suzanne Moubarak, il écrivait dans la presse officielle du pays. Mais Ibrahim n’a jamais ménagé ses critiques à l’encontre du régime. Il évoquait ouvertement les problèmes de l’Egypte avec sa «minorité» chrétienne, brisant un tabou par l’utilisation de ce vocable, car le discours nationaliste de l’Etat affirme que les coptes font partie intégrante de la nation.
De même, il déplorait l’absence de démocratie dans le monde arabe. Certains attribuent sa disgrâce au fait qu’il a qualifié de «républarchies» les Etats arabes où l’on est président de père en fils. En mai 2000, le Centre Ibn Khaldoun pour les études sur le développement, qu’Ibrahim dirigeait, fit l’objet d’une descente de police. Le chercheur fut arrêté, avec 27 de ses collègues. Il fut accusé de «ternir la réputation de l’Etat», de «recevoir des fonds étrangers sans autorisation», de détourner de l’argent et d’acheter des responsables de la télévision publique. Les enquêteurs se sont montrés très intéressés par une enquête que préparait le Centre sur le déroulement de futures élections parlementaires.
Ibrahim se vit offrir une chance ultime: en septembre 2000, selon l’un de ses avocats, il fut relaxé avec la promesse qu’aucune charge ne serait retenue contre lui s’il se taisait. Mais il continua à parler haut et fort et annonça qu’il poursuivrait son enquête sur les élections. Quatre jours plus tard, il tombait sous le coup de nouvelles inculpations.

Accusé de trahison
Son procès dura quatre mois (novembre 2000-février 2001). «Etant donné le rôle que joue l’Egypte dans la région, il n’est pas étonnant qu’elle fasse l’objet de diffamations, disserta le procureur général, Sameh Seif. Ce qui est surprenant, c’est que ces attaques viennent de chez nous, de gens qui partagent notre vie mais ne laissent que peines et douleurs sur leur passage». Le sociologue fut taxé d’«escroc» et de «falsificateur de génie», et accusé de trahison. La défense mit en avant, entre autres, que de nombreuses organisations égyptiennes recevaient des fonds étrangers et publiaient des rapports critiques. Mais Ibrahim fut reconnu coupable (sauf de corruption) et condamné à sept ans de prison. Six des co-inculpés furent condamnés à deux à cinq ans de prison ferme, et 21 autres à un an avec sursis.
Les réseaux de connaissances du chercheur à l’étranger et sa double nationalité égypto-américaine, valurent au gouvernement égyptien de violents éditoriaux dans la presse. Le Washington Post invita les Etats-Unis à se rappeler cette affaire au moment de réexaminer l’aide accordée au Caire. Mais en Egypte, seule une minorité de confrères défendirent sa cause. L’essayiste politique et ancien diplomate Hussein Amin attribue ce «lâchage» à la jalousie. «Saadeddin Ibrahim est considéré en Occident comme le plus grand intellectuel égyptien, dit-il. Il gagne beaucoup d’argent et il est invité partout». Quant à la presse locale, elle s’est davantage intéressée à sa prétendue «trahison» qu’à la défense de la liberté d’expression.
Certains collègues du sociologue emprisonné espèrent néanmoins qu’il sera libéré cet hiver pour raisons de santé. Pour l’heure, cette affaire semble être un avertissement lancé aux intellectuels. Selon une déclaration conjointe signée Amnesty International et Human Rights Watch, elle «survient dans un contexte d’attaques contre la société civile qui visent à la museler».

Top