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Le piège
de la nostalgie
Nick
Holdsworth, collaborateur du Times Higher Education Supplement. Auteur de
Moscow: The Beautiful and Damned. Life in Russia in Transition, Londres,
Andre Deutsch, 2000. |

Les vestiges d’un goulag stalinien, en Sibérie.

Dans
l’est de la Sibérie: l’ancien camp de Sewerntj, dans une mine d’uranium. |
En
Russie, les jeunes historiens ont pris la relève. Mais leurs recherches se
heurtent au conservatisme de certains archivistes, qui préfèrent cultiver
une vision nostalgique du passé.
L'écrivain russe
Victor Astafiev ne refuse pas la controverse. Au contraire: ce vétéran
de la Deuxième Guerre mondiale est célèbre pour ses récits
d’un réalisme impitoyable sur la Grande Guerre patriotique. Mais l’an dernier,
quand son dernier livre — Veselii Soldat (Le Brave soldat) — est paru, un auteur
de son envergure, honoré comme l’un des plus grands écrivains vivant,
ne s’attendait pas à susciter une telle rage.
Astafiev, qui vit à Krasnoïarsk (Sibérie), a été
vilipendé par la presse, fustigé par les hommes politiques locaux pour
son implacable description du comportement de l’armée soviétique pendant
la dernière guerre. Faisant fi de l’union nationale qui, avec une détermination
sans faille, aurait permis de chasser les fascistes, Astafiev raconte comment des
garçons mal entraînés ont servi de chair à canon, poussés
au feu par des commissaires politiques en armes. Balayant le tabou de l’insurrection
unanime des peuples de l’URSS contre l’envahisseur, il affirme que ce dernier a d’abord
été accueilli en libérateur par des populations fatiguées
de la tyrannie stalinienne.
Retour
en arrière
Les
édiles de Krasnoïarsk, dont beaucoup sont, comme Astafiev, de purs produits
du communisme de guerre, ont décidé de supprimer la petite pension
que la ville lui versait. Désemparé, l’écrivain, âgé
de 77 ans, a dû être hospitalisé pour un problème cardiaque.
Aujourd’hui, il est à nouveau chez lui. Mais ni lui ni ses amis ne se risquent
à évoquer cet épisode révélateur d’un phénomène
nouveau dans la Russie postcommuniste: le déni d’Histoire.
L’affaire Astafiev témoigne, avec d’autres, de la disparition progressive,
en dix ans, de ce climat d’ouverture intellectuelle qui a régné en
Russie après l’effondrement de l’URSS. Les bouleversements qui ont suivi l’échec
du putsch fomenté par les durs du Politburo, en août 1991, avaient fait
voler en éclats la culture du secret, cultivée pendant la période
soviétique. Deux années durant, les chercheurs russes ou étrangers
ont été à la fête: les archivistes leur ouvraient tout
grand leurs portes, dans l’ivresse de la liberté. Puis, en 1993, il y eut
un nouvel affrontement entre Boris Eltsine et les forces conservatrices. La construction
d’une Russie nouvelle exigea alors la refonte des services de sécurité
et une nouvelle définition du secret d’Etat. Une loi nouvelle fut adoptée
selon laquelle la majeure partie des documents seraient «déclassifiés»
et rendus publics au bout de 30 ans.
Avec les universités du pays tout entier, l’Académie des sciences de
Russie s’efforça de faire émerger une nouvelle génération
d’historiens. Mais aujourd’hui, malgré la loi de 1993, les chercheurs spécialistes
de l’ère soviétique affirment qu’ils ont de plus en plus de mal à
accéder aux archives du Parti, de la police secrète et du gouvernement.
Ce retour en arrière a commencé dès la fin de l’ère Eltsine.
L’organisme d’Etat chargé de la déclassification des documents secrets
a interrompu ses travaux voici deux ans. Selon les chercheurs, des directeurs d’archives,
naguère ouverts et prévenants, en sont revenus à la vieille
coutume soviétique du «non» à la quasi-totalité
des demandes.
«Il y a les archivistes qui gardent les documents sous clef et ceux qui réclament
de l’argent pour les montrer», raconte Nikita Petrov, un historien réputé,
spécialiste du NKVD (la police secrète du temps de Staline), qui collabore
aujourd’hui avec l’organisation de défense des droits de l’homme Mémorial,
à Moscou. A en juger par son expérience, les archives concernant les
activités anti-bolcheviques pendant la dernière guerre sont particulièrement
difficiles à faire ouvrir.
De nombreux archivistes appartiennent à la vieille garde. Une certaine nostalgie
du passé liée à l’exaltation grandissante des symboles nationalistes
dans un pays en proie à la crise économique et sociale, les conduisent
à reprendre leurs anciennes habitudes.
L’historien reconnaît cependant que la loi de 1993 est remarquablement démocratique
et fonctionnelle: en menaçant d’aller au procès, Mémorial a
pu arracher certains documents. Mais jusqu’ici, ce défi à la liberté
académique n’a connu aucune suite judiciaire. Il reste, pour l’heure, un défi
personnel, souvent difficile à cerner et à combattre. Ce n’est pas
la loi qui a changé, mais l’âme du pays.
Tout le monde, pourtant, ne partage pas ce sentiment. Pour Natalia Yegorova, directrice
adjointe de l’Institut d’histoire universelle à l’Académie des sciences
de Russie, il n’existe aucune restriction à la liberté universitaire,
si ce n’est l’épineux problème des salaires. «Le degré
d’accès aux documents, dit-elle, dépend des archives que vous voulez
consulter. Chacune a ses propres règles. Beaucoup ne sont plus secrètes
du tout, comme la plupart de celles des plus hautes instances du parti communiste.»
Cette spécialiste de la politique étrangère de l’URSS et de
la guerre froide considère que la principale entrave à sa liberté
est de nature financière, et ce, malgré un complément de salaire
de 700 francs par mois, en moyenne, alloué aux chercheurs par la fondation
de l’Académie des sciences.
«Hormis quelques difficultés ponctuelles pour accéder aux documents
et à certaines sources de financement, nous travaillons, aujourd’hui comme
hier, de manière satisfaisante, assure-t-elle. Lors des colloques internationaux,
nos collègues américains sont d’ailleurs surpris par la vigueur de
nos controverses.» Ces désaccords entre historiens portent notamment
sur les causes de la guerre froide, la réaction de la Russie à la création
de l’OTAN, ou encore la gestion de la crise de Cuba. «Au début de l’année
2001, précise-t-elle, l’Académie des sciences a exigé que tous
les chercheurs l’informent de leurs contacts avec des étrangers. Là,
beaucoup ont craint un retour des contrôles de l’ère soviétique.
Mais cette décision est restée lettre morte.»
La
vie est trop dure
Pour
Nikita Petrov, le renforcement du secret traduit surtout le désir de recouvrir
les difficultés présentes sous un voile de nostalgie. «On se
refuse à regarder en face un passé criminel. Les enseignants, les médecins,
les fonctionnaires sont si mal payés qu’ils doivent lutter pour leur survie.
Le passé leur offre un réconfort. Comme le montre l’affaire Astafiev,
on préfère ne pas savoir. D’un autre côté, Astafiev n’a
pas été jeté en prison. Même s’ils l’avaient voulu, ses
contradicteurs n’auraient pas pu le faire.»
D’autres historiens se sentent encouragés par le regard que la nouvelle génération
porte sur le passé. Irina Cherbakova, professeur d’Histoire à l’Université
des sciences humaines de l’Etat russe, à Moscou, a récemment lancé
un concours national, sous les auspices de l’association Mémorial, à
destination des élèves de 14 à 18 ans. Ceux-ci devaient réaliser
des textes et des illustrations sur le thème de la Russie au XXe siècle.
Irina Cherbakova a reçu plus de 3 500 contributions: «Les jeunes se
sont servi du témoignage de leurs grands-parents, de documents d’archives
de l’ère soviétique, de journaux intimes, de photos. Certes, l’échantillon
n’est pas scientifique, mais leurs réactions permettent d’espérer une
appréciation bien plus franche de notre passé. Voilà de quoi
nous rendre un peu d’espoir».
Cette lueur brille dans un paysage par ailleurs bien terne, concède Irina
Cherbakova. «Les gens ne veulent ni analyser ni discuter de l’histoire soviétique.
Ils préfèrent se complaire dans la nostalgie. La vie est trop dure,
notamment pour les plus âgés. Si bien qu’ils détestent qu’on
les mette en face de leur passé et de leurs responsabilités.» |
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