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«D’une
certaine manière, la liberté académique est devenue une réalité
parce que Socrate a pratiqué la désobéissance civile.»
Martin
Luther King, pasteur américain (1929-1968)
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La
justice sociale devrait être au premier rang des préoccupations des
universitaires, estime Brenda Gourley*, chancelière adjointe de l’Université
du Natal, en Afrique du Sud.
Selon
vous, le monde académique est trop éloigné des réalités
sociales.
En Afrique, c’est indéniable. Je vis à l’épicentre de l’épidémie
de sida: la province du Kwazulu Natal a le taux d’infection le plus élevé
du monde. Dans ce contexte, le sida est un problème de droits humains. J’estime
que les universités ne s’engagent pas assez sur des enjeux de ce type, alors
que l’absence de justice sociale est, à l’évidence, une question cruciale
aujourd’hui. Nous devons assumer nos responsabilités sociales. Les universitaires
constituent une sorte d’autorité indépendante, qui repose sur ce qu’on
appelle les libertés académiques ou encore l’autonomie universitaire.
Depuis cette position, ils devraient assumer un magistère intellectuel, en
particulier dans cette période difficile. Refuser cette mission est une abdication
morale. Par ailleurs, je déplore les progrès de l’anti-intellectualisme:
le solide «bon sens» et le pragmatisme à courte vue gagnent du
terrain, aux dépens de la réflexion.
Que peut faire l’université face à la pauvreté et aux inégalités?
A la fin des années 1980, nous avons pris le taureau par les cornes en
lançant un dialogue d’«initiatives stratégiques» avec de
nombreuses communautés du pays. Nous leur avons demandé comment l’université
pouvait répondre à leurs préoccupations, quel rôle elle
pouvait jouer dans la transition de l’apartheid vers la démocratie. Cela nous
a aidés à anticiper, à communiquer avec un large éventail
de personnes, y compris les futurs responsables gouvernementaux.
Notre faculté d’agriculture, par exemple, a longtemps formé ses étudiants
à l’agriculture commerciale. Aujourd’hui, elle s’intéresse aussi à
la petite exploitation, à la sécurité alimentaire, à
la lutte contre la pauvreté. Son niveau n’a pas baissé pour autant.
Sur d’autres problèmes, l’université doit s’engager sans réserve.
L’épidémie de sida doit devenir une question de droits humains, les
facultés de droit devraient être à l’avant-garde de ce combat.
On craint souvent que les pressions économiques ne minent les libertés
académiques. Votre expérience confirme-t-elle ce risque?
J’ai confiance dans notre aptitude à éviter toute compromission.
Dans le monde entier, la croissance des effectifs étudiants a mis les finances
publiques à rude épreuve. Je passe un temps considérable à
chercher de l’argent. Je mets les donateurs face à leurs responsabilités
financières, comme je mets les universitaires face à leurs responsabilités
sociales. Pour la recherche médicale et sociale sur le sida, un domaine où
nous sommes très actifs, j’en appelle à leur conscience morale. Je
leur rappelle que nous vivons au milieu de l’une des pires catastrophes qui ait jamais
frappé l’humanité.
Faut-il réorganiser l’université pour l’adapter à la société?
Les frontières de l’université, je ne cesse de le répéter,
doivent devenir plus perméables, plus poreuses. Nous ne pouvons prétendre
tout savoir, ni représenter l’ensemble des composantes et des intérêts
de la société. Or, tous sont importants pour la vie intellectuelle
et pour comprendre ce que les universités peuvent apporter. Ici, l’essentiel,
c’est le partenariat.
Seulement avec le monde des entreprises?
Sûrement pas. Nous coopérons avec la société civile
depuis l’époque de l’apartheid, quand le campus abritait 84 ONG. C’était
très bénéfique pour l’université: nous étions
en prise directe avec de nombreux problèmes sociaux, en particulier quand
ces ONG sollicitaient notre aide pour concevoir et gérer des projets. Dans
le monde entier, le secteur non gouvernemental connaît une expansion sans équivalent.
Or, les universités ne se consacrent pas assez à la formation de leurs
futurs cadres. Pour combler cette lacune, nous venons de créer un Centre de
la société civile. De plus, j’ai beaucoup insisté pour qu’on
intègre à notre programme diplômant un module obligatoire de
service civil. C’est un outil d’apprentissage irremplaçable et c’est aussi
un moyen très efficace de faire aboutir les projets concrètement, puisqu’on
peut impliquer un grand nombre d’étudiants dans l’effort collectif.
Ressentez-vous le besoin d’un organisme international de défense des libertés
académiques?
Oui. Nous savons que de grossières atteintes aux libertés académiques
sont commises en Afrique et ailleurs. Si les universitaires ne protestent pas, qui
le fera? Aucun de nous ne peut rester passif.
* Brenda Gourley
a aussi été élue chancelière adjointe de l’Open University
(Royaume-Uni). |