Accueil

Sommaire du numéro

Rechercher un article

S'abonner au Courrier

Nous écrire

Le Courrier

sommaire

dossier

d'ici...

Opinion

Notre planete

Education

Droits humains

Cultures

Medias

Entretien

Droits humains

César Carrillo:
«En Colombie, il faut avant tout défendre le droit à la vie»

Droits économiques: le grand retour
Philippe Demenet, journaliste au Courrier de l’UNESCO.
photoDans l’est de l’Equateur: comment mesurer les effets des ravages de l’industrie pétrolière sur les droits économiques de la population locale?






César Carrillo*:
«En Colombie, il faut avant tout défendre le droit à la vie»

Les défenseurs des droits humains combattent désormais pour les droits économiques, au même titre que pour les droits civils et politiques. Qu’en pensez-vous?
Jusqu’à présent, de nombreuses ONG ne considéraient pas les syndicalistes comme des défenseurs des droits humains. Heureusement, elles sont en train de changer. En Colombie, nous avons toujours été en première ligne quand il s’agissait de lutter pour les droits civils et politiques, aussi bien que pour les droits économiques. Mais aujourd’hui, c’est le droit à la vie qu’il faut défendre avant tout.
Notre syndicat a organisé toute une série d’activités pour dénoncer les mauvais traitements infligés à de nombreuses communautés et les défaillances de l’Etat colombien face aux violations des droits humains.

Beaucoup de vos collègues ont payé cet engagement de leur vie…
Les syndicalistes colombiens sont des héros. La Colombie est le pays au monde où les syndicalistes sont victimes du plus grand nombre d’assassinats. Selon l’Uso, qui a perdu une cinquantaine de militants au cours des dernières années, 10 000 syndicalistes colombiens sont directement menacés. Selon Amnesty International, 112 ont été assassinés en 2000 et 93 entre le 1er janvier et le 31 août 2001. Nous sommes violemment critiqués et assimilés à la guérilla, ce qui fait de nous des cibles idéales pour les paramilitaires. En face, l’Etat ne prend pas les mesures qu’il faudrait pour garantir notre sécurité.

Faites-vous une différence entre la violation de vos droits économiques et la violation de vos droits politiques?
Pour moi, les droits civils et politiques sont les plus importants. Les miens ont été violés lorsqu’on m’a empêché de poursuivre mes activités syndicales. Cela dit, les droits économiques sont aussi des droits humains fondamentaux pour pouvoir vivre dignement. Mais encore faut-il que le droit à la vie soit
respecté.

Propos recueillis par Ásbel López, journaliste au Courrier de l’UNESCO.

* Entre 1988 et 1995, César Carrillo a présidé l’Union Syndicale Ouvrière (USO), le principal syndicat pétrolier de Colombie, qui a subi de lourdes pertes humaines. Arrêté en 1996 avec 15 autres personnes, il a été emprisonné pendant un an et demi. Après l’assassinat de son avocat, Eduardo Umana Mendoza, et de nouvelles menaces de mort, il a dû s’exiler fin 1998.




Il est plus facile d’obtenir la libération
d’un opposant qu’un changement dans une politique d’ajustement structurel
Les fractures économiques sont-elles aux origines profondes des attentats du 11 septembre? La question est posée. Mais, depuis plusieurs années déjà, les organisations de défense des droits humains les ont placées en tête de leurs priorités.

Les unes après les autres, toutes les grandes organisations non gouvernementales de défense des droits civils et politiques se sont ralliées à la bannière des «droits économiques» au milieu des années 90: la vénérable Fédération internationale des droits de l’homme (FIDH) et ses 105 ligues nationales, Human Rights Watch et ses universitaires… Plus étonnant: l’organisation médicale d’urgence Médecins sans frontières (2 000 volontaires sur le terrain) a lancé, dès 1996, une campagne mondiale pour le droit à la santé et «l’accès aux médicaments essentiels». Dernier rallié: Amnesty International et son million d’adhérents ont franchi le Rubicon en août 2001.
«Souci de cohérence», «obligation de pertinence»: toutes invoquent les mêmes arguments pour justifier le fait qu’elles s’attaquent aujourd’hui, avec vigueur, à ce qu’elles considèrent comme des carences des Etats en matière de santé et d’éducation, à l’hypocrisie des multinationales qui opèrent là où des populations sont martyrisées et à la cécité des institutions financières internationales, peu soucieuses des conséquences sociales de leurs programmes.

Un texte gelé par la guerre froide
Réveil tardif? Juridiquement, les droits économiques sont garantis par le «Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels», adopté par l’Assemblée générale de l’Onu le 16 décembre 1966 (en même temps que le «Pacte international relatif aux droits civils et politiques») et entré en vigueur dix ans plus tard. Depuis lors, les 141 Etats qui y ont adhéré doivent s’efforcer d’améliorer les conditions de vie de leurs concitoyens, de leur garantir le droit au travail, à la formation, à un salaire «équitable», le droit de se syndiquer et de faire grève, le droit à «une nourriture, un vêtement et un logement suffisant», le droit à la santé et à l’éducation…
Longtemps, ce texte s’est trouvé gelé par l’ampleur même de ses ambitions et par la guerre froide. Les Etats du bloc communiste s’en faisaient les hérauts, tandis que l’Occident n’avait d’yeux que pour les libertés civiles et politiques. Certaines organisations, comme la FIDH, pourtant dédiées à la défense de tous les droits humains, en étaient venues à se focaliser sur les seuls droits civils: «il faut se souvenir du contexte: dans les années 1970-1980, les dictatures communistes, latino-américaines, asiatiques, africaines, faisaient de la défense des droits civils une priorité absolue», rappelle Antoine Bernard, directeur exécutif de la FIDH.
Le retour sur le devant de la scène des droits économiques aura été la conséquence involontaire de la chute du mur de Berlin et de la mondialisation. Extension de l’économie de marché, généralisation du pluralisme politique et du progrès technologique, «la mondialisation s’est traduite par un enrichissement pour quelques-uns, par la déchéance et le désespoir pour le plus grand nombre», écrivait Pierre Sané, alors secrétaire général d’Amnesty International
1, dans le Rapport annuel 2001 de l’organisation.
Depuis l’extension du mandat d’Amnesty, chercheurs et directeurs de campagne se sentent plus à l’aise: «jusqu’ici, nous parlions de la famine au Soudan comme d’une conséquence du déplacement forcé des populations, contraire aux droits civils et politiques, raconte Bénédicte Goderiaux, chercheuse à Amnesty. Désormais, une nouvelle réflexion va pouvoir s’engager. Sur la question de l’accès à la nourriture, par exemple».

Des catalogues de toutes les misères
Il reste qu’il est «moins complexe de se battre pour obtenir la libération d’un opposant qu’un changement dans une politique d’ajustement structurel», ainsi que le souligne Antoine Bernard. Et si la liberté ne se divise pas, quelle que soit la latitude, il n’est pas sûr que l’on puisse exiger le même accès aux soins de santé ou au marché de l’emploi dans un pays riche et dans un pays pauvre. «Il faudrait pouvoir établir des standards minimums! Ainsi, même les pays les moins avancés pourraient commencer à les mettre en pratique», souhaite Joanne Csete, directrice des programmes sur le sida et les droits humains, à Human Rights Watch.
Plus d’un militant s’est déjà perdu dans l’immense éventail des droits économiques. Le champ est tellement vaste que certains comptes rendus d’enquête finissent pas ressembler à des catalogues de toutes les misères du monde. En juin 2001, Human Rights Watch publiait un rapport sur les enfants kenyans victimes du sida. Après une longue digression sur les méfaits du sida en Afrique, il recommandait, entre autres, que le gouvernement du Kenya… scolarise tous les enfants en âge d’aller à l’école primaire. «Nous nous efforçons de fournir quelques étapes réalistes aux gouvernements. Peut-être, cette fois, en a-t-on fait trop», reconnaît Joanne Csete, auteur du rapport.
Pour éviter la dispersion, son organisation a pourtant décidé de se cantonner aux «situations dans lesquelles la conduite arbitraire d’un gouvernement entraîne la violation de droits économiques et sociaux». Amnesty, quant à elle, jure qu’elle n’abandonnera pas ses «points forts»: une prise en compte des violations au cas par cas, sans faire de discours, suivie d’une enquête minutieuse et irréprochable. «On va s’efforcer d’établir si, oui ou non, l’intégrité physique et mentale d’un homme a été violée par un déni de droits économiques, précise Salil Tripathi, coordinateur de campagne pour les questions économiques. Et ce ne sera pas simple: cerner l’impact d’un investissement économique sur les droits de l’homme est bien plus complexe que d’estimer son impact sur l’environnement».
Comment, par exemple, mesurer les effets du bouclage des territoires palestiniens sur les droits économiques et sociaux des populations? La FIDH s’y est essayée: «nous avons mesuré le volume des exportations de tomates produites à Gaza, avant et pendant le bouclage du territoire, raconte Antoine Bernard. Puis nous avons comparé les chiffres pour calculer le manque à gagner des producteurs et de leurs familles».
Autre défi: avec l’élargissement du champ d’intervention, les cibles potentielles se sont multipliées. Aux chefs d’Etat, traditionnellement visés par les rapports et les pétitions, s’ajoutent les institutions financières internationales et les sociétés multinationales. Mais ces dernières, personnes morales de droit privé, ne sont en aucun cas tenues d’appliquer les pactes internationaux. «Heureusement, les chefs d’entreprise sont aussi des êtres humains, rétorque Kamal Samari, porte-parole d’Amnesty. On peut les convaincre que le profit ne va pas forcément de pair avec l’absence d’éthique».

Des codes de conduite vérifiés par audit
Dans ce dessein, et bien avant l’élargissement du mandat d’Amnesty, son secrétaire général, Pierre Sané, avait pris son bâton de pèlerin pour aller prêcher, quatre années de suite, devant les puissants réunis à Davos, les vertus d’un engagement actif en faveur des droits humains. De même qu’il plaidait, devant les dirigeants des compagnies pétrolières, pour l’élaboration volontaire de «codes de conduite» censés moraliser le fonctionnement de leurs sociétés.
Face aux multinationales, les grandes organisations de défense des droits humains ont choisi la stratégie de «l’accompagnement», plutôt que de se lancer dans une confrontation qui pourrait se révéler coûteuse. «Nous ne rédigeons pas les codes nous-mêmes, mais si une entreprise nous demande notre avis, nous insistons sur deux points: que la bonne application du code soit vérifiée régulièrement par un organe indépendant — un universitaire, une ONG, un cabinet d’audit — et que le code s’applique à tous les niveaux et sur tous les terrains d’action de la compagnie, autrement dit pas seulement au siège», confie Salil Tripathi.
Certaines entreprises, comme Shell, BP, Levi Strauss ou Reebock, se sont effectivement dotées de ces règles d’autodiscipline. Mais leurs agissements n’ont pas toujours été à la hauteur de leurs engagements, ainsi qu’Amnesty a pu s’en rendre compte avec l’affaire Talisman Energy. La compagnie pétrolière canadienne exploite un champ pétrolifère dans le Sud Soudan, une région ravagée par la guerre civile. En mai 2000, un rapport d’Amnesty sur Le coût humain du pétrole dénonçait «les graves violations» commises par les troupes gouvernementales et leurs milices autour des forages: déplacements forcés des populations, massacres de civils… Facteur aggravant: la sécurité de Talisman Energy est assurée par des forces gouvernementales.
A la suite de ce rapport et d’autres, la compagnie a élaboré un code d’éthique, s’est équipée d’un Monsieur droits de l’homme à temps plein et s’est engagée, chaque année, à évaluer sa «responsabilité sociale» dans un rapport vérifié par un cabinet d’audit. C’est le Rapport 2000 qui a soulevé la colère d’Amnesty. Selon l’organisation, «il sous-estime les sérieuses violations qui sont perpétrées».

Une caution morale
Friandes de tout ce qui pourrait ressembler à un label de bonne conduite, les sociétés multinationales ont tendance à rechercher le contact avec les organisations de défense des droits humains. «Nous sommes régulièrement approchés par des multinationales, qui, sous couvert de nous demander notre avis, veulent nous utiliser comme une caution morale», avertit Antoine Bernard.
L’arme ultime — pour le moment — des organisations humanitaires reste l’exercice de la «libre parole» et l’exposition à la «honte publique» du récidiviste. «C’est une arme symbolique, reconnaît Antoine Bernard. Mais elle peut faire du mal à l’image extérieure d’une entreprise ou d’un Etat».
C’est ainsi que le Fonds monétaire international (FMI), attaqué de tous côtés, a sensiblement modifié son langage et ses priorités. «Depuis 1999, explique Sergio Pereira Leite, directeur adjoint du bureau européen du FMI, nous mettons l’accent sur le maintien des dépenses sociales (santé, éducation), dans les pays où nous améliorons la balance des paiements, comme le veut notre mission. Nous ne parlons plus de programmes d’ajustement structurels, mais de programmes de croissance et de lutte contre la pauvreté. Il est temps, maintenant, que le dialogue s’approfondisse avec les organisations de défense des droits humains.»
Pour une sanction plus efficace, certaines organisations, comme la FIDH, rêvent de voir s’instaurer une Cour économique internationale. Les victimes, par le truchement des organisations humanitaires, pourraient y porter plainte contre les Etats et les personnes morales (les multinationales) coupables de violer leurs droits économiques. Le projet suscite de vives oppositions, mais les partisans de la «justiciabilité» des droits économiques invoquent l’exemple de la Charte sociale européenne, adoptée par les 41 pays membres du Conseil de l’Europe.

Un test décisif
Un Comité d’experts indépendants — gardiens de la Charte — peut être saisi sur plainte des ONG habilitées. C’est ainsi qu’en 1998, le Portugal a été solennellement invité à mettre fin au travail des enfants et qu’en 2001, la Grèce a été rappelée à l’ordre pour des textes législatifs sous-entendant une forme de «travail forcé». «Les lois du commerce ne devraient pas être considérées comme des normes supérieures aux textes internationaux sur les droits de l’homme», estime Sylvia Ostry, chercheuse au Munk Center for International Studies de l’Université de Toronto. «Le test décisif en la matière se produira sans doute dans le domaine de l’accès aux médicaments anti-sida: là, des pays comme l’Afrique du Sud et le Brésil ont déjà dit non aux règles du commerce international sur la propriété intellectuelle, au nom du droit humain à la santé».


1. Aujourd’hui Sous-Directeur général du secteur des sciences sociales et humaines de l’UNESCO.

Top