
Mohenjo-Daro, dans l’actuel Pakistan.
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Japon:
des manuels ambigus
C’est dans
le bâtiment sans grâce du Mombusho, le ministère de l’Education
à Tokyo, que siège le comité d’experts chargé de réviser
périodiquement (en général tous les deux ans) le contenu des
manuels d’Histoire. Les corrections naissent soit sur de nouvelles données
– découvertes archéologiques, révélations décisives
–, soit d’aspects pédagogiques liés à l’évolution des
programmes. Cette tâche de routine a engendré, cette année, une
polémique internationale.
Neuf manuels d’Histoire pour les classes secondaires avaient été approuvés
après révision. Tous ont dû être corrigés. L’un
d’entre eux, celui de la maison d’édition Fusosha, liée au groupe de
presse conservateur Fuji-Sankei, a même subi plus de 200 modifications.
Mais l’Histoire, au Japon, a toujours mal à la mémoire: malgré
les corrections requises, ce manuel, rédigé par une association de
professeurs nationalistes, continue de passer sous silence la tragédie des
«femmes de réconfort», ces anciennes esclaves sexuelles de l’armée
impériale, coréennes pour la plupart. Et d’affirmer que les 300 000
morts du massacre de Nankin, en Chine, en 1937, «ne sont pas prouvés».
Les huit autres manuels, bien moins contestés, reconnaissent pourtant à
la guerre du Pacifique, malgré ses horreurs, le mérite d’avoir mis
fin au colonialisme occidental en Asie.
Les élèves nippons grandissent donc avec une vision tronquée
de l’Histoire. Il reste que le nouveau manuel très controversé de Fusosha
a été massivement rejeté par les milieux enseignants du secteur
public et qu’aucune des préfectures japonaises (chacune choisit un manuel)
n’a opté pour ce titre.
Que faire en revanche contre les mangas (bandes dessinées) révisionnistes,
qui atteignent des tirages record? Le dessinateur polémiste Yoshinori Kobayashi
a vendu plusieurs millions d’exemplaires de Senso Ron (De la guerre), un récit
en images qui glorifie les héros de la Seconde Guerre mondiale. L’association
d’enseignants révisionnistes Tsukuru Kai s’est empressée de lui demander
d’illustrer ses futurs ouvrages.
Plus préoccupant: les adolescents japonais, déboussolés par
la crise actuelle, avouent – dans les sondages – «aimer» les livres où
sont vantés, sans mention des atrocités commises, le code de l’honneur
et les vertus nipponnes d’ordre et de discipline de l’époque impériale.
«Le Japon n’a toujours pas fait le ménage dans son passé»,
déplore Aruki Wada, de l’Université de Tokyo.
Richard
Werly, journaliste au Japon
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Les
bouleversements géopolitiques des dix dernières années ont conduit
de nombreux pays à réviser leurs manuels d’Histoire. L’entreprise ne
va pas sans difficultés. Falk Pingel* explique comment les surmonter.
Entre
la vérité historique et la distorsion des faits à des fins politiques
ou autres, la frontière est parfois difficile à tracer. Comment les
historiens chargés de réviser les manuels scolaires procèdent-ils?
Pour éviter que les livres d’Histoire ne perpétuent les préjugés,
il faut procéder à une analyse minutieuse. Nous utilisons plusieurs
critères pour évaluer l’exactitude d’un fait historique. Avant tout,
il est indispensable que des points de vue différents soient mentionnés.
A défaut, on glisse vers une interprétation partisane. C’est un travers
qu’on retrouve souvent dans le traitement des questions religieuses ou la présentation
des pays dits sous-développés. On est parfois très loin de la
vision que les individus concernés ont de leur propre culture et de leur religion.
En Europe, on se heurte aussi parfois à des interprétations tendancieuses
des deux guerres mondiales, notamment en ce qui concerne les frontières, les
minorités nationales ou les victimes de persécutions.
Comment prévenir ces distorsions?
L’Institut pour la recherche internationale sur les manuels scolaires a élaboré,
avec l’Unesco, une guide pour l’analyse et la révision des manuels scolaires.
L’examen de la structure profonde d’un texte permet de voir s’il respecte la diversité
culturelle ou s’il diffuse des stéréotypes ethniques.
Le choix des auteurs est-il déterminant?
En Europe occidentale et aux Etats-Unis, un livre est rédigé par une
équipe de trois spécialistes, au moins. Le marché des manuels
est libre et les écoles ont le choix. En principe, ce système garantit
l’expression de points de vue différents. Mais dans d’autres régions
(notamment en Europe de l’Est et du Sud-Est, en Afrique et en Asie), les manuels
sont souvent rédigés par un auteur unique, auquel l’Etat impose une
ligne directrice étroite.
Ce problème est-il plus sensible dans certains pays?
Oui, dans l’ex-Union soviétique, bien qu’en dix ans, les choses se soient
améliorées. Nous avons organisé des séminaires avec des
auteurs de manuels des pays d’Europe de l’Est, pour les initier à de nouvelles
méthodes rédactionnelles et à une approche pluraliste. Aborder
les guerres dans les Balkans ou l’éclatement de la Yougoslavie reste très
épineux car le traumatisme est trop proche.
Quel type de distorsion historique vous semble le plus grave?
La tendance à fabriquer une continuité historique, en faveur d’une
culture, d’une nation ou d’un Etat pour prouver sa supériorité. Certains
pays européens font remonter la naissance de leur nation au ixe ou au xe siècle,
alors que l’Etat-nation existe depuis 200 ans.
Comment éviter ces manipulations?
Par le débat. La plupart des Etats s’attribuent des origines antiques ou médiévales,
époques où les relations de dépendances sociales et religieuses
primaient largement les appartenances ethniques ou «nationales». Les
termes «peuple» ou «nation» n’avaient pas la même signification
qu’aujourd’hui. Les auteurs de manuels ont souvent tendance à privilégier
la place de leur propre nation, au détriment des autres, dont ils déprécient
les droits «historiques». Nous leur disons: ne déshumanisez pas
ce qui est différent de vous.
Au cours des 20 dernières années, l’historiographie du nazisme a
beaucoup progressé en Allemagne. Le passage du temps contribue-t-il à
rendre les manuels plus fidèles à la vérité?
Sans aucun doute. Il est beaucoup plus difficile d’avoir des manuels fiables
dans les pays en conflit. Les livres d’Histoire récents publiés sous
l’égide de l’Autorité palestinienne ne traitent pas de la dimension
actuelle du conflit israélo-palestinien. En Israël, où il existe
un marché libre des manuels scolaires, aucun ne fait place à la culture
ou à l’Histoire palestinienne.
* Directeur adjoint
de l’Institut Georg-Eckert pour la recherche internationale sur les manuels scolaires
(Allemagne), auteur du guide de l’Unesco pour l’analyse et la révision des
manuels scolaires (1999).
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K.N.Panikkar*:
en Inde, le passé recomposé
Depuis son
accession au pouvoir, il y a trois ans, le BJP (Bharatiya Janata Party, droite nationaliste)
s’efforce d’imposer un nouveau programme d’Histoire. Il ne s’agit pas d’y introduire
des approches novatrices de la discipline. Non, le gouvernement veut remanier le
passé, dans un sens favorable à la tradition religieuse hindouiste.
Pour cela, il réforme les structures scolaires, entreprend la réécriture
des programmes et des manuels et renouvèle les cadres de l’Education nationale.
Le BJP contrôle le ministère du Développement des Ressources
humaines (qui englobe l’Education) et le Conseil national pour la recherche pédagogique
et la formation, qui conçoit la plupart des manuels scolaires. Dans ces administrations,
comme dans d’autres organismes publics – le Conseil indien de la recherche historique,
par exemple – les libertés académiques sont menacées: des historiens
renommés sont remplacés par des fonctionnaires ou par des universitaires
complaisants.
La révision de l’Histoire indienne s’inscrit dans une remise en cause plus
vaste de l’orientation laïque des politiques pédagogiques et culturelles,
qui prévaut depuis l’indépendance. L’hindouisme doit redéfinir
l’identité de la nation. Le BJP veut ainsi légitimer son nationalisme
culturel. Et flatter l’orgueil national en réinterprétant l’Histoire
à travers des stéréotypes religieux. Tensions sociales, luttes
politiques, différences culturelles, aucune dimension du passé n’y
échappe. Les réalisations majeures de l’Antiquité sont mises
au crédit du seul hindouisme – et grossièrement exagérées.
L’humanité et toutes les grandes découvertes scientifiques, du travail
du bronze à l’imprimerie et à l’aéronautique, seraient nées
dans l’Inde du Nord, patrie originelle des Aryens. Contre l’avis général
des spécialistes qui la situent vers 1500 avant J.-C., la rédaction
du Rig Veda (un traité religieux) est repoussée jusqu’à 5000
avant J.-C., de façon à associer les Aryens à la civilisation
de l’Indus, alors en plein essor à Harappa et à Mohenjo-Daro, dans
l’actuel Pakistan.
Les distorsions ne se limitent pas au passé lointain. L’Histoire du mouvement
national a été déformée pour glorifier les organisations
les plus ouvertement hindouistes et leurs dirigeants, même s’ils ont collaboré
avec le pouvoir colonial. Dans cette perspective, toutes les populations qui ont
immigré en Inde et leurs descendants, sont perçus comme des étrangers
ou des ennemis. Pourtant, au cours des deux derniers millénaires, le peuplement
de l’Inde a résulté de la rencontre de toute une série de groupes
– ethniques et linguistiques –, ce qui rend à peu près impossible l’identification
d’«éléments extérieurs».
Les menées du BJP se heurtent à une forte résistance de la part
des universitaires et des historiens. Par tous les moyens, ils s’opposent à
l’introduction progressive des nouveaux manuels et cherchent à maintenir une
longue tradition d’histoire scientifique en Inde.
NDLR:
récemment, le gouvernement a défendu son Plan d’orientation national
des programmes, qui demande la révision des manuels d’Histoire. Le ministre
de l’Education, Murli Manohar Joshi, a nié l’introduction de «préjugés
religieux» dans ces manuels. Il a soutenu, au cours d’un débat parlementaire,
que son gouvernement avait préparé les nouveaux programmes en respectant
le jeu démocratique et après de nombreuses consultations.
* Vice-Chancelier
de l’Université du Kerala. Cet historien éminent a participé
à la rédaction deTowards Freedom, un traité en deux volumes
sur l’Histoire moderne de l’Inde. Le Conseil indien de la recherche historique a
brutalement retiré son soutien à ce projet, qu’il finançait
depuis 1972.
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