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Sorious Samura : expliquer le contexte

L’audimat n’aime pas le Sud
Greg Philo, directeur du Glasgow Media Group.
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Dans la mine, en Angola.




















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La fièvre du diamant, en Angola.












Des reporters
ont pour consigne de sacrifier l’explication au bénéfice de faits spectaculaires
L’opinion du Nord connaît mal les problèmes des pays pauvres, négligés par les médias. L’auteur d’une étude sur le sujet analyse les raisons de cette ignorance et les moyens d’y remédier.

L'information circule de manière inégale. Depuis plus de 30 ans, toutes les études parviennent à la même conclusion. «On constate d’abord un déséquilibre quantitatif: le tiers-monde reçoit infiniment plus d’informations sur le premier monde qu’il ne lui en adresse. De plus, la couverture en continu de l’actualité des grandes métropoles développées contraste avec la diffusion intermittente d’images d’un Sud en crise», résume Annabelle Sreberny, spécialiste des médias.
Autre argument à charge: l’information, ciblée sur les catastrophes et les conflits, n’explique pas dans quel contexte politique et social complexe ils émergent. Et elle tend à minimiser les éventuelles responsabilités des pays du Nord – qui remontent parfois à l’époque où les pays africains servaient de pions dans la guerre froide.
Tous les grands médias internationaux – la BBC, ITV, l’AFP ou Reuters – se voient reprocher leur perception trop étroite du Sud. Un journaliste américain, Mort Rosenblum, critique l’obsession du taux d’audience chez les responsables des médias et la promotion d’une information «divertissante» qui nuit à la qualité. Aux Etats-Unis, selon une étude réalisée par Steve Askin, les épisodes de famine qui ont frappé l’Afrique, en1992, ont commencé à attirer l’attention des médias lorsqu’on a su que les éléphants en mouraient aussi.
Cette approche superficielle satisfait-elle réellement l’audience? Peu de travaux abordent cette question cruciale. Selon une enquête scandinave, si la presse parle du Sud à propos de conflits, les lecteurs voudraient en savoir plus sur la culture et la vie «normale» de ces pays. Au Royaume-Uni, une agence gouvernementale, le Département pour le développement international, soucieux de connaître l’impact sur l’opinion du traitement des pays du Sud par la télévision, a récemment commandé une grande étude sur le sujet1.
Dans le même ordre d’idées, un organisme indépendant, le Third World and Environment Broadcasting Trust (3WE), a interviewé 38 cadres dirigeants des télévisions britanniques, pour mieux cerner la façon dont ils conçoivent la couverture de l’information en provenance des pays du Sud. A Londres, par exemple, le directeur de Carlton Television a ainsi déclaré: «Nos tentatives passées montrent que les émissions sur le monde en développement n’attirent pas le public. Elles ne parlent pas de nous, mais d’événements sur lesquels nous n’avons pas prise».

Les idées préconçues des dirigeants de chaînes
De tels postulats ont des conséquences évidentes. Selon un rapport commandé par 3WE, sur les quatre chaînes hertziennes britanniques, la diffusion de programmes d’informations concernant les pays du Sud a baissé de moitié entre 1989 et 1999. L’étude que nous avons menée montre que, sur les télévisions britanniques, l’information consacrée au tiers-monde fait la part belle aux conflits, au terrorisme et aux catastrophes. Ces sujets représentent plus du tiers du temps dévolu aux pays du Sud par les grandes chaînes que sont la BBC et ITN (Independent Television News).
Pour le reste, ces pays apparaissent dans le cadre de l’actualité sportive ou dans le sillage de personnalités diverses: dans notre échantillon, les Bahamas sont mentionnées à l’occasion d’un séjour de Mick Jagger et de Jerry Hall, d’autres pays parce qu’ils sont survolés par le dirigeable de Richard Branson, le patron de Virgin.
Pour une bonne part, la concurrence, exacerbée par l’essor des chaînes satellites et câblées, explique cette situation. Dans le contexte de libéralisation des années 1980, qui a favorisé la déréglementation de l’audiovisuel, la course à l’audience est devenue une véritable obsession.
Mais elle ne satisfait pas nécessairement les aspirations du public. Dans les groupes de discussions que nous avons organisés, l’attitude des téléspectateurs différait largement des idées préconçues qu’en ont les dirigeants de chaînes. Certains de nos interlocuteurs (environ 25% de l’échantillon) ont admis un désintérêt total pour le tiers-monde. Souvent en réaction, ont-ils expliqué, au flux d’images désastreuses dont ils se sentaient bombardés. Comme l’a dit l’un d’eux: «Chaque fois qu’on allume la télévision ou qu’on ouvre le journal, on nous parle d’une guerre qui commence, de la pauvreté qui s’étend, de nouvelles destructions. Trop c’est trop!».
Presque tous se sont souvenus d’images négatives, conformes, en effet, à ce que montre la télévision. Mais le niveau d’intérêt pour ces sujets n’était pas pour autant uniforme. Ce qui gênait la majorité de nos interlocuteurs, en revanche, était de ne rien comprendre à ce qu’on leur montrait: «J’ai l’impression, en permanence, de manquer des informations nécessaires sur le contexte», nous a confié un témoin.
De façon unanime, il a été reproché aux journalistes de traiter les événements comme si tous les antécédents en étaient connus. Parmi ceux avec lesquels nous avons travaillé en contact étroit, beaucoup ont confirmé ce sentiment. Parfois, les reporters ont pour consigne de sacrifier l’explication au bénéfice des faits les plus spectaculaires, combats, fusillades ou émeutes. On préfère, a-t-il dit, le coup de feu à la «pédagogie».
A l’issue de cette première phase, nous avons commencé à évoquer, avec des journalistes, les moyens d’améliorer l’information télévisée. Il nous a alors paru indispensable d’organiser un dialogue entre des journalistes de la BBC et un groupe de téléspectateurs «ordinaires». Nous allions examiner ce que ces derniers avaient compris – ou pas – du journal télévisé, puis leur permettre d’en discuter directement avec ceux qui l’avaient élaboré. Nous voulions aussi voir dans quelle mesure la compréhension d’une information modifie l’intérêt qu’on lui porte. En présence de David Shukman, de la BBC, nous avons commencé par regarder deux séquences qu’il avait présentées.
Elles concernaient la guerre en Angola et les effets dévastateurs des mines sur la population.
Ces images bouleversantes ne pouvaient laisser personne indifférent. Mais, pour toute la compassion qu’elles inspiraient, elles perpétuaient les associations habituelles. Encore des images de guerre venues d’Afrique! Pour nos téléspectateurs, tout cela était bien triste, mais puisqu’ils n’y pouvaient rien, ils ne se sentaient guère concernés. Le reportage soulignait la place du commerce du pétrole et des diamants dans la crise, et l’importance de la corruption dans le pays, au bénéfice des profiteurs de guerre. Ces explications confortaient les a priori des téléspectateurs: les Africains ne sont pas doués pour se gouverner.
Je suis alors intervenu dans la discussion, en demandant d’où provenaient les mines et les munitions. Des pays industrialisés, ont répondu les membres du groupe, qui ont évoqué le Royaume-Uni, les Etats-Unis, l’Europe de l’Est, parmi les grands vendeurs d’armes. Et avec quel argent ces armes sont-elles achetées? Ils ont rappelé les informations du reportage: la vente de diamants et de pétrole, le blanchiment d’argent… Mais la City de Londres n’est-elle pas soupçonnée de participer au transfert illégal d’énormes sommes venues d’Afrique? Puis, j’ai demandé à mes interlocuteurs s’ils portaient des diamants...
Nous avons renouvelé l’exercice avec trois groupes. A chaque fois, cette question a surpris, voire choqué. Elle sous-entendait qu’en achetant un diamant en Angleterre, on contribuait peut-être à l’achat de mines antipersonnelles. J’ai alors expliqué comment le trafic illicite des «diamants de sang» finance les guerres dans toute l’Afrique. Dans les trois groupes, cette information a provoqué une vive discussion. Les téléspectateurs ont demandé pourquoi cet élément n’était pas rappelé à l’antenne. Certains participants ont longuement questionné les journalistes qu’ils soupçonnaient de subir la censure, ce que ceux-ci ont nié.

Tout à coup, ce n’était plus le problème des Africains
Grande leçon de l’étude: l’intérêt des téléspectateurs s’est aiguisé dès qu’ils ont appréhendé les ressorts politiques et économiques des conflits montrés à la télévision. Et surtout, ils ont saisi en quoi ils étaient concernés. Tout à coup, ce n’était plus le problème des Africains. Si les gens réalisent que les relations économiques et politiques mondiales nourrissent les crises, ils savent aussi qu’on peut changer ces relations. Le «nous n’y pouvons rien» vacille, et le public commence à regarder le monde d’un œil différent.
Notre travail a permis à des journalistes et à des universitaires spécialisés de coopérer pour améliorer la qualité de l’information et sa vertu pédagogique. Si ce travail collectif se poursuit, peut-être sera-t-il possible de mettre sur pied de nouvelles structures et de nouvelles méthodes pour parler du Sud dans les médias.


1. Audience Interest and Understanding of News Programmes (Intérêt du public et compréhension des journaux télévisés). L’étude, réalisée par le Glasgow Media Group, est disponible sur le site: www.gla.ac.uk/Acad/Sociology/media.html

Sorious Samura*: expliquer le contexte

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«Surprenons les téléspectateurs!».
De l’Afrique, les médias du Nord ne montrent que des stéréotypes. Quand ils font l’effort de couvrir l’actualité du continent, ils ne prennent jamais le temps d’approfondir. Les comptes rendus trop rapides négligent le pourquoi et le comment. La mise en perspective, l’attention accordée aux détails serviraient à comprendre que l’Afrique n’est pas un continent de tueurs. Comme au Kosovo ou en Tchétchénie, les conflits y sont le résultats d’enchaînements de causes.
Quand j’ai présenté le scénario et les rushes de mon film Cry Freetown [qui décrit l’entrée sanglante des rebelles dans Freetown, en 1999] aux gens de Channel 4 et d’ITN, au Royaume-Uni et de CNN, aux Etats-Unis, ils les ont jugés trop brutales pour leur public. J’avais un seul argument à leur opposer: «c’est la réalité, tout s’est passé ainsi. Et n’oubliez pas que des enfants ont assisté à ce carnage. Ils n’avaient pas la possibilité d’éteindre le poste. Ni de changer de chaîne».
En filmant des scènes de massacres, de viols et de mutilations, j’ai voulu choquer. Cette guerre durait depuis huit ou neuf ans dans l’indifférence générale parce que les médias n’en parlaient pas. Ce silence explique ma démarche: pour une fois, surprenons les spectateurs. D’abord, en expliquant les tenants et les aboutissants, puis, en montrant ces images insoutenables. Je pense avoir réussi.
Le contexte reste le maître-mot. J’ai suivi, devant un écran de télévision, les événements de septembre dernier aux Etats-Unis et malgré les milliers de morts du World Trade Center, à aucun moment je n’ai vu de scènes aussi crues que les miennes. Quand il s’agit de l’Occident, on ménage les téléspectateurs, on se dit qu’ils vont imaginer ce qu’ils ne voient pas, qu’il n’est pas nécessaire de tout montrer puisqu’ils comprennent. Mais quand il s’agit de l’Afrique, c’est différent. S’ils nous assimilent parfois à des barbares, c’est parce qu’on ne leur montre que des faits bruts et des stéréotypes coupés du contexte – encore l’Afrique, pensent-ils, avec ses inondations, ses famines…
Dans tous mes reportages, je veux montrer comment les échanges et la coopération entre l’Afrique et l’Occident ont mal tourné. Et je fais en sorte que les téléspectateurs du Nord se sentent concernés. Pour Cry Freetown, le commerce des diamants entre les compagnies minières occidentales et les rebelles était une accroche évidente. Exodus [sur l’émigration] rafraîchissait la mémoire de l’Occident: dans le passé, il s’est installé en Afrique, il s’est servi sans demander la permission. Pour retenir l’attention, je m’efforce de montrer aux contribuables des pays du Nord comment leurs impôts et leurs gouvernements alimentent le désordre et la corruption.
J’aimerais aussi raconter des histoires positives. Avec mon récent documentaire sur l’Ouganda, je voulais lancer un message d’espoir, mais j’ai, hélas, retrouvé les mêmes problèmes – trop peu d’investissements en faveur des jeunes, dans l’éducation en particulier, et trop de corruption. La réalité est ainsi. J’en rends compte.
En Afrique, nos médias ne sont pas assez puissants pour changer les comportements. Nous ne manquons ni de compétences, ni d’individus motivés et intègres, mais nous manquons de moyens financiers. Si le Nord peut diffuser ces films, il aidera à changer les choses.

* Originaire de Sierra Leone, Sorious Samura a suivi des études de cinéma au Royaume-Uni, voici 12 ans, grâce à une bourse de l’UNICEF. Ses documentaires Cry Freetown, Exodus et Walking on Ashes ont été diffusés par Channel 4 (Londres) et CNN.

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