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Que reviennent les fous du roi!
Gillian Evans, assistant de théologie à l’Université de Cambridge, chargé du suivi des politiques publiques au Council for Academic Freedom and Academic Standards.



L'idée qu’il y ait un mérite à questionner, en débat public, les dogmes de la société n’est apparue qu’aux XVIe et XVIIe siècles, comme une conséquence des guerres de religion. Peu à peu, un accord tacite s’est instauré entre l’Etat et les universités, reconnaissant à ces dernières, pour l’intérêt général, le droit à la liberté d’expression.
Aujourd’hui, les gouvernements – et dans une certaine mesure les rectorats des universités – ont oublié les raisons qui les amenaient à protéger une institution qui, tel le fou du roi, soulève des questions dérangeantes. Les universités, jadis établissements d’enseignement supérieur, sont de plus en plus considérées comme des centres de formation. On attend d’elles qu’elles produisent des ouvriers qualifiés – et non des érudits à l’esprit critique –, dans une société où le programmeur est plus prisé que le philosophe.
Les pressions visant à réduire les dépenses publiques et l’accroissement du nombre des étudiants ont jeté les universités dans les bras du commerce. La quête incessante de financements leur prend un temps considérable et s’avère inefficace. De plus, grâce à leur «image de marque», certaines attirent plus que d’autres les capitaux privés. Mais lorsqu’un «partenariat» s’instaure, les avocats des grandes entreprises se montrent bien plus futés que les représentants des universités pour défendre les intérêts de leurs clients. L’entreprise offrira un bâtiment neuf, des équipements, des salaires attractifs. En échange, elle pourra orienter la recherche, voire imposer une nouvelle organisation du personnel enseignant.
Autrefois, les chaires universitaires offraient aux scientifiques la sécurité nécessaire pour leur permettre d’explorer les voies nouvelles qui se découvraient à eux, à l’occasion de leurs travaux. Mais la recherche financée par le privé poursuit des objectifs précis et n’autorise aucune digression. Son but premier est la production de biens commercialisables au détriment de la recherche fondamentale. Le sponsor peut aussi s’accaparer la propriété intellectuelle et contrôler le droit de publier les résultats des travaux. Il peut interdire au chercheur de partager ses résultats lors de conférences internationales et peut même interrompre ses travaux, s’il n’approuve pas leur évolution.
Jadis, on attendait des scientifiques qu’ils soient universels dans l’objet de leurs recherches et la portée de leurs échanges. Ils se rencontraient lors de conférences internationales et livraient leurs articles au jugement de chacun. Des voix indépendantes et respectées pouvaient exprimer leur désaccord avec l’objet de recherches financées par le gouvernement ou l’industrie. A présent, les entreprises achètent les compétences, coupant court aux points de vue contradictoires.
Quelques mauvais coucheurs commencent à réagir. Pourtant, même l’American National Academy of Sciences estime qu’il est difficile de trouver des personnalités suffisamment éminentes et intègres pour former des organes de contrôle qui demanderaient des comptes à ceux qui manipulent les données, s’approprient les idées ou déforment les conclusions. Nous avons besoin de «chiens de garde» désireux de faire entendre leur voix jusqu’à ce que renaisse la liberté académique, pour la protection des libertés tout court.

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