
Mesure de la progression des spartines (graminées des vasières
littorales) en baie de San Diego (Etats-Unis). |
Le
littoral est menacé par la pression des villes et du tourisme. Pour sauver
ce qui peut encore l’être, il faut cesser de s’en remettre entièrement
aux experts étrangers, et compter sur les compétences locales. Stephen
B. Olsen* explique pourquoi et comment.
Pour
la première fois, en 1992, le Sommet de la Terre (Rio de Janeiro) a posé
la question de la protection du littoral au niveau international. Dix ans après,
où en sommes-nous?
Nous avons considérablement progressé. En 10 ans, nous sommes passés
de concepts un peu vagues à des réalisations pratiques. Par exemple,
avec les programmes de Gestion littorale intégrée (GLI). En 2000, nous
avons ainsi recensé plus de 300 initiatives de ce type, dans 95 pays, le plus
souvent en voie de développement.
Nous avons également appris, après des expériences douloureuses,
qu’il fallait se montrer réaliste: nous ne pourrons pas tout sauver. Il est
indispensable de faire des choix. Car, malheureusement, à certains endroits
de la planète, la pression humaine augmente à un point tel qu’elle
ne permet plus à l’écosystème de se développer, ni même
de se maintenir. Quiconque visite les régions les plus touristiques du littoral
méditerranéen, en Italie, en Espagne ou en Tunisie, réalise
combien peut coûter un développement mal conçu.
Tourisme et protection du littoral seraient-ils incompatibles?
C’est hélas l’impression que laissent de nombreuses régions méditerranéennes
ou nord-américaines. Mais ailleurs, comme à Cuba ou au Costa Rica,
on trouve parfois des exemples d’un développement touristique réussi.
Il y a quelques années, j’ai eu l’occasion de me pencher sur un projet de
développement touristique dans les archipels de Sabana et de Camagüey,
au nord de l’île principale. Les Cubains ont commencé par bâtir
d’énormes hôtels, quasiment sur la plage. Pour y accéder, ils
ont construit des pedriplanes, des routes qui traversent les lagunes, gênant
la circulation des eaux et détruisant l’écosystème.
Au vu des résultats d’une étude à laquelle j’ai participé
dans le cadre du Fonds pour l’environnement mondial1, ils ont complètement
révisé leurs plans, modifiant aussi bien l’architecture que la densité
et la localisation des infrastructures. Ils ont détruit les pedriplanes à
grands frais, et les ont remplacés par des structures qui ne gênent
plus la circulation des eaux. Aujourd’hui, les touristes sont là et les lagunes
se sont régénérées.
Une nouvelle conférence sur le climat devrait se tenir en 2002 en Afrique
du Sud. Quelles sont les priorités pour le littoral?
Le grand défi, selon moi, consiste à favoriser l’émergence de
talents locaux, capables de changer les comportements, d’améliorer les modes
de gestion. Le problème n’est ni technique, ni financier. On peut réaliser
des choses très positives avec peu d’argent à condition qu’apparaissent
une volonté et des compétences locales. On ne peut compter uniquement
sur les experts dans mon genre. Les populations les plus démunies comprennent
parfaitement quels sont leurs intérêts à long terme. Les problèmes
sont le plus souvent le fait de gens venus d’ailleurs, qui cherchent à faire
de l’argent le plus vite possible, sans penser à l’avenir.
Près de la moitié de la population mondiale vit sur le littoral,
et 12 des 15 villes les plus importantes du monde sont construites en bordure de
mer. Quels problèmes cette énorme pression pose-t-elle?
Toutes les atteintes au littoral sont liées à l’activité humaine.
Le plus couramment, cela se traduit par des infrastructures touristiques ou aquacoles
mal conçues. Ou encore, par des phénomènes de surpêche
ou de «pêche nocive», comme la pêche à la dynamite.
Ces activités humaines détruisent des habitats dont l’existence est
fondamentale pour la reproduction des poissons, des crustacés et des mollusques.
Quand on sait que la biodiversité d’un récif corallien est aussi riche
que celle d’une forêt tropicale, on comprend qu’il est urgent d’arrêter
le massacre.
En quoi consistent les programmes de gestion intégrée des zones
côtières?
Nous partons du principe qu’il est plus rentable d’éviter les destructions
que d’essayer de réparer les dégâts, même si ce genre de
démarche est nettement moins visible. Nous avons aujourd’hui suffisamment
d’expérience pour éviter de reproduire certaines erreurs. D’abord,
si nous voulons assurer des modes de développement et de conservation durables,
nous devons améliorer les mécanismes de gestion. Il ne s’agit pas non
plus de tout miser sur les gouvernements. D’autres groupes aux intérêts
souvent divergents — comme le secteur privé (touristique et industriel), les
pêcheurs, la population locale, les ONG — doivent être associés
au processus. Ensuite, il faut définir ce que nous appelons dans notre jargon
un zonage: distinguer ce qu’il faut développer de ce qu’il faut préserver.
Aussi surprenant que cela puisse paraître, dans la grande majorité des
cas, les intérêts des uns et des autres finissent par se concilier.
Mais j’insiste sur un point: il faut adopter une démarche participative, car
si les spécialistes travaillent dans leur coin, ils n’arriveront à
rien.
Pouvez-vous nous citer des exemples de bonne gestion du littoral?
La baie de Chesapeak, le plus grand et le plus industrialisé des estuaires
aux Etats-Unis; la mer des Wadden, que se partagent l’Allemagne, le Danemark et les
Pays-Bas; ou encore l’estuaire de la Tamise, en Angleterre. Ici même, dans
l’Etat de Rhode Island, le centre que je dirige travaille sur la réhabilitation
d’un port industriel abandonné, dont l’eau est de très mauvaise qualité.
On peut citer également la lagune de Venise, un cas très complexe où
nous obtenons certains résultats.
Il semblerait que seuls les pays riches puissent se permettre de protéger
leurs côtes…
C’est faux. Il existe, dans les pays en développement, quantité
de projets pilotes de gestion du littoral, s’étalant sur quatre à six
ans. Mais il est vrai que les programmes à grande échelle et à
long terme y sont bien plus rares. On peut cependant citer le Programme de protection
du littoral, au Sri Lanka, prévu sur 30 ans et déjà bien entamé.
La clé de sa réussite tient au fait que les Sri Lankais ont refusé
de traiter tous les problèmes à la fois. Ils ont identifié deux
priorités: l’érosion côtière et la mauvaise localisation
des infrastructures. Et les deux causes principales d’érosion étaient
d’origine humaine: l’extraction du sable des rivières (ce même sable
qui alimente les plages) et la destruction des récifs de corail pour en extraire
la chaux.
Le sable était utilisé pour produire du ciment; la chaux pour diminuer
l’acidité des sols agricoles. Ces deux activités minières créaient
beaucoup d’emplois. Elles avaient une excellente rentabilité. Politiquement,
il n’a pas été facile de les mettre sous tutelle, dans un pays aussi
pauvre, ravagé par la guerre civile. Cependant, les succès ont été
patents. Ces deux activités sont aujourd’hui réglementées et,
plus important, la construction de nouvelles infrastructures (routes, hôtels,
etc.) a été déplacée hors des zones protégées.
Les pays en développement vont devoir passer d’une multitude de micro-projets
(dans l’île de Mafia en Tanzanie, dans le golfe de Fonseca au Honduras…) à
des programmes conçus à plus grande échelle. C’est le défi
majeur qui les attend.
* Directeur du
Centre des ressources littorales de l'Université de Rhode Island (Etats-Unis).
1. Le
Fonds pour l’environnement mondial a été lancé en 1991 pour
protéger l’environnement et promouvoir le développement durable dans
le monde. Il réunit 166 gouvernements, les principales institutions de développement,
la communauté scientifique, un large éventail d’ONG et le secteur privé.

La Commission océanographique de l’UNESCO organisera à Paris, du 3
au 7 décembre, une conférence intitulée «Océans
et côtes, dix ans après Rio». http://ioc.unesco.org/iocweb/).
Centre des ressources littorales (CRC): http://www.crc.uri.edu |